Marie-Hélène de La Forest Divonne, un nouveau souffle

Le 20 septembre 2018, par Stéphanie Pioda

La galeriste fête ses trente ans d’activité à Saint-Germain-des-Prés, où elle a redynamisé son activité après avoir quitté le Marais, pourtant considéré comme la Mecque des galeries d’art contemporain. Parcours.

 
© Illés Sarkantyu


Voilà trente ans que vous avez ouvert votre galerie. Comment cette aventure a-t-elle commencé ?
J’étais professeur de dessin et d’histoire de l’art dans un centre pour handicapés mentaux, quand un couple franco-américain qui avait un local libre au rez-de-chaussée de leur atelier de dessin textile dans le huitième arrondissement, rue du Faubourg-Saint-Honoré, m’a proposé d’ouvrir ensemble la galerie Eldée. C’était formidable, car je faisais tout de A à Z, ce qui m’a permis d’inventer véritablement mon métier. Si cette expérience n’a duré qu’un an, j’ai ensuite réfléchi à la manière dont je pouvais ouvrir ma propre galerie. Le premier espace visité, au 23, rue Vieille-du-Temple, était le bon et nous l’avons inauguré le 19 mai 1988. J’ai créé alors une SARL avec 50 000 francs ; c’est ainsi que nous avons pu financer le mobilier, le matériel nécessaire, imprimer les cartons d’invitation et acheter une photocopieuse ! Celle-ci coûtait très cher à l’époque.
Quel était l’artiste de l’inauguration ?
George Ball, un Américain. D’ailleurs, j’ai vendu mon premier tableau pour 25 000 francs à un collectionneur à qui j’avais envoyé le carton d’invitation aux États-Unis : Internet n’existait pas, on ne travaillait alors que par téléphone ou par courrier !
George Ball est-il représentatif de la ligne artistique que vous avez défendue pendant trente ans ?
Je l’ai exposé pendant six ou sept ans, mais mon goût a évolué. Je travaille toujours avec certains artistes des débuts, tels Guy de Malherbe, qui est aujourd’hui un artiste phare de la galerie aux côtés d’Alexandre Hollan que j’expose depuis 1993, Astrid de La Forest depuis 1991, Jean-Pierre Le Bars depuis 1996, Vincent Bioulès depuis 1998, Arthur Aillaud depuis 2006 et Pierre Buraglio depuis très longtemps, bien que son principal représentant soit la galerie Jean Fournier.
De quelle manière deux galeries installées dans une même ville travaillent-elles ensemble avec un même artiste ?
Concernant Buraglio, nous avions un arrangement tout d’abord avec Marwan Hoss, puis avec la galerie Jean Fournier, parce que je l’ai moi-même collectionné très tôt. En réalité, le travail avec chaque artiste et chaque galerie donne lieu à des accords particuliers quant au pourcentage consenti sur les ventes.


 

Vincent Bioulès (né en 1938), L’Été indien, 2018, huile sur toile, 130 x 97 cm (détail).
Vincent Bioulès (né en 1938), L’Été indien, 2018, huile sur toile, 130 x 97 cm (détail). © Pierre Schwartz, courtesy galerie La Forest Divonne


Concernant votre activité, est-ce que ce déménagement a marqué une rupture et une relance ?
Oui, c’est sûr. J’ai quitté la rue Vieille-du-Temple car j’ai été déçue par l’évolution de cette partie du Marais, avec la multiplication des boutiques de mode… Et j’ai été étonnée qu’avec les mêmes artistes j’aie immédiatement réalisé un tiers de chiffre d’affaires en plus ! Ici, à Saint-Germain-des-Prés, il y a un public intéressé par l’art, l’émulation intellectuelle et l’ambiance, mais s’y rencontrent aussi plus d’étrangers. Les habitués du Marais viennent facilement jusqu’ici, attirés par la densité du réseau de galeries, leur qualité et leur diversité. C’est la même dynamique de développement qui nous a conduits à ouvrir la galerie de Bruxelles. Mon fils, Jean de Malherbe, en a pris la direction en janvier 2016 à 29 ans, l’âge auquel moi-même avais ouvert la galerie Vieille du Temple.
Vous avez renouvelé votre clientèle, en changeant de quartier ?
Oui, c’est un point fondamental dans le métier même. On vit avec un noyau principal d’une dizaine de collectionneurs importants qui se renouvelle au fil des années. S’ils aiment notre galerie, ils attendent également des conseils pour développer une collection.
Vous arrive-t-il de conseiller des artistes autres que ceux de votre galerie ?
Oui, bien sûr ! Je pense que les autres galeristes m’en sont reconnaissants et si je suis ici, rue des Beaux-Arts, c’est aussi grâce à cela. Durant la période de transition où je cherchais un nouvel espace, des collectionneurs américains, qui venaient de m’acheter des œuvres d’Alexandre Hollan, désiraient compléter leurs acquisitions pour leur vignoble dans le Bordelais. Je les ai accompagnés chez plusieurs confrères, dont Claude Bernard. Ce dernier m’a mise en relation avec Albert Loeb, qui cherchait un repreneur. Quinze jours plus tard, je signais le bail de location jusqu’à ce que j’achète les murs, le 1er mars 2018. La galerie Vieille du Temple est alors devenue Galerie La Forest Divonne. Claude Bernard m’a très bien accueillie dans le quartier et conseillée avec une grande bienveillance. Nous sommes très proches aujourd’hui.
Beaucoup considèrent pourtant que le quartier de l’art contemporain, c’est le Marais…
L’intérêt de Saint-Germain-des-Prés est le mélange des époques et des genres, de l’archéologie à l’art contemporain, en passant par l’art premier, le mobilier ou l’art moderne. Un croisement qui correspond tout à fait à ma vision de la collection : confronter un meuble XVIIIe siècle avec de la vidéo ou un retable du XVIe siècle. J’ai toujours pensé que dès lors qu’une œuvre est bonne, elle est intemporelle. Dans le Marais, par ailleurs, il y a uniquement des galeristes de première génération alors qu’ici, la plupart sont des «enfants de la balle» ; nous-mêmes, nous en sommes à la deuxième génération, avec mon fils Jean.



 

Guy de Malherbe (né en 1958), Vers la mer, 2017, huile sur toile, 81 x 100 cm.
Guy de Malherbe (né en 1958), Vers la mer, 2017, huile sur toile, 81 x 100 cm. © Alberto Ricci, courtesy galerie La Forest Divonne


Jouez-vous la complémentarité ?
Assurément. L’objectif n’était pas de faire tourner nos expositions, mais bien d’en produire deux fois plus. Nos espaces sont très différents et permettent des scénographies complémentaires. Jean s’occupe de nous faire entrer dans plus de foires, sur des plateformes de vente comme Artsy et m’attire également vers des artistes plus jeunes, à travers les formats Project Room, où j’ai exposé Léa Dumayet, Samuel Yal ou Camille Pozzo Di Borgo par exemple. C’est très stimulant. Il se crée une réelle dynamique et une synergie entre nos deux structures, qui restent indépendantes et qui offrent une plus grande visibilité à nos artistes, en nous permettant de les défendre auprès d’un public plus large.
Comment se situe la galerie par rapport aux prix du marché ?
Pour employer une expression du monde financier, nous nous situons dans l’«upper middle market» avec des œuvres jusqu’à 50 000 €. Ensuite, certains de mes artistes tiennent à maintenir des prix assez bas et ainsi continuer d’être collectionné par des acheteurs qui n’ont pas forcément de gros moyens. Les œuvres d’Alexandre Hollan, par exemple, qui a été soutenu dès le début de sa carrière par des poètes, des universitaires et des artistes, varient entre 650 et 20 000 €, alors qu’il fait l’objet d’une reconnaissance internationale et qu’il est collectionné par de nombreuses institutions de renom. Jean-Bernard Métais également, dont les sculptures ou les installations extérieures peuvent atteindre plusieurs millions d’euros, expose aussi des pièces dont les prix commencent à 3 000 €.
Comment percevez-vous votre métier, après trente ans ?
Pour moi, être galeriste n’est pas un métier, mais c’est une vie, une vraie vocation, sinon ce n’est pas viable. Un galeriste doit incarner son rôle avec passion et persévérance, c’est ainsi qu’il gagne la confiance et la fidélité des artistes et des collectionneurs.


 

Marie-Hélène de La Forest Divonne
En 5 dates
1988
Première galerie à Paris,
au 23 de la rue Vieille-du-Temple,
qui lui donne son nom

1996
Première participation à Art Frankfurt

2015
Départ du Marais pour le cœur
de Saint-Germain-des-Prés,
avec pour nouvelle enseigne
Galerie La Forest Divonne

2016
Ouverture d’un espace à Bruxelles
par Jean de Malherbe, son fils

2018
La galerie fête ses 30 ans
en septembre
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