Marie-Élisabeth Lemoine, la sœur bien cachée de Marie-Victoire

Le 13 mars 2019, par Carole Blumenfeld

Les œuvres dispersées prochainement à Drouot ne reviennent pas à une mais à deux des sœurs Lemoine, Marie-Victoire et Marie-Élisabeth, et constituent ainsi la promesse de nouvelles recherches qui vont rendre justice à cette dernière.

Marie-Élisabeth Lemoine (1761-1811), Portrait présumé d’Henri Gabiou, avec une charrette de jeux, jouant à faire des bulles, huile sur toile, rentoilée, signé et daté 1791, 80,5 90 cm.
Estimation : 15 000/20 000 €

Quel plaisir d’avoir tort ! Quel bonheur de se tromper lorsque l’on découvre que sa méprise cachait une «nouvelle» femme artiste du XVIIIe siècle, dont l’œuvre avait jusqu’alors été confondue avec celle de sa sœur. Le 15 février, l’article publié dans La Gazette n° 6 (voir page 13), précisait que la recherche sur Marie-Victoire Lemoine n’en était toujours qu’à ses balbutiements. Or, les œuvres qui seront dispersées chez De Baecque & Associés, le 27 mars, à Drouot, une fois observées et examinées en détail  et non plus d’après photo  réservaient bien une surprise de taille.
Le petit garçon de Marie-Élisabeth
Pour Joseph Baillio auteur de la première étude et du premier «essai de catalogue» de l’œuvre de Marie-Victoire Lemoine comme pour l’autrice de ces lignes, d’après le visuel transmis, le Portrait de petit garçon avec une charrette de jeux, jouant à faire des bulles, qui sera vendu le 27 mars, revenait à Marie-Victoire. Or, en nettoyant l’œuvre, est apparue la signature «m. e. gabiou / 1791», soit celle de Marie-Élisabeth Lemoine, devenue Gabiou, lorsqu’elle épousa en 1780 son cousin, frère de la future Mme Chaudet. Que Marie-Élisabeth ait été artiste, comme ses sœurs Marie-Victoire Lemoine et Marie-Denise Villers, était un fait déjà connu. Mais, dans son article paru en 1996, Joseph Baillio n’avait pu réunir en appendice qu’une dizaine de tableaux signés de sa main, tous des années 1780 et sous son nom de jeune fille. Au regard de ce mince corpus, elle semblait avoir été une suiveuse de la brillante Marie-Victoire. Elle fut donc bien plus que cela. C’est une véritable nouveauté très prometteuse pour les historiens de l’art. À l’exception peut-être d’une Femme tenant une couronne de laurier, qui n’est pas réapparu depuis 1929, aucune de ses œuvres connues jusqu’à présent n’avait la grâce ou la distinction de ce portrait d’enfant soufflant des bulles. Les œuvres aujourd’hui rendues à Marie-Élisabeth, mais aussi d’autres tableaux considérés jusqu’à présent comme de Marie-Victoire, montrent pourtant combien la conception du portrait et la technique des deux sœurs Lemoine étaient proches et intimement liées. Joseph Baillio écrivait déjà, en 1996, que Marie-Élisabeth «dut tout apprendre auprès de sa sœur aînée. Leurs signatures même se ressemblent. […] Il est parfois difficile de déterminer si tel tableau non signé remontant à l’époque pré-révolutionnaire revient à l’une ou à l’autre, et on peut se demander si elles n’ont pas de temps en temps collaboré.» Seule la confrontation des tableaux permet de distinguer les infimes différences dans le traitement des chairs. Marie-Victoire, digne émule d’Élisabeth Vigée Le Brun, excellait dans les glacis et le rendu porcelainé, alors que Marie-Élisabeth avait une approche un peu plus froide et sèche des carnations, plus proche peut-être des attentes de l’époque.
Jeu d’étiquettes
Jusqu’au 15 février, ni la maison De Baecque & Associés ni l’expert Gérard Auguier n’avaient pu étudier à loisir le revers des œuvres qui seront dispersées. Or, si les étiquettes induisent parfois en erreur, puisqu’avec le temps les descendants des modèles laissent parfois libre cours à des approximations  et c’est tout naturellement le cas ici , il est tout de même possible de les «faire parler» en opérant des rapprochements critiques avec des documents anciens. Joseph Baillio s’était montré sceptique au sujet de l’identification du portrait d’une mère et de sa fille par Marie-Victoire, aujourd’hui conservé au sein de la collection Rau et réputé représenter l’épouse de M. de Lucqui, «gouverneur de la Guadeloupe». Or, la Guadeloupe n’a jamais été gouvernée par un quelconque Lucqui. Au vu des inscriptions anciennes  si confuses soient-elles  et de la provenance découverte depuis le 15 février de l’ensemble qui sera dispersé à Drouot, il est désormais évident que le modèle du tableau de la collection Rau et celui d’une mère et de sa fille qui sera présenté aux enchères le 27 mars  tous deux revenant clairement à Marie-Victoire Lemoine  est bien Marie-Geneviève, la quatrième sœur Lemoine, qui a épousé en 1797 François Nicolas Prosper Deluchi, dont le père et le frère, Fortuné Augustin et Simon Augustin, ont occupé des fonctions au conseil supérieur de la Martinique à partir de 1779. Au XIXe siècle, lorsque la branche de Marie-Geneviève s’est éteinte, les tableaux des Deluchi passèrent dans les mains des descendants de Marie-Élisabeth, ce qui explique la réunion aujourd’hui de cet ensemble. Parmi les œuvres qui seront dispersées figure d’ailleurs un tableau que l’autrice de ces lignes attribue à Marie-Élisabeth Lemoine, au dos duquel une inscription tardive au revers désigne l’une de ses filles, Edmée Gabiou. Comme le portrait de petit garçon où l’on reconnaît son frère Henri  son visage apparaît aussi dans le tableau du Snite Museum of Art , l’un et l’autre comptent sans doute parmi la vingtaine d’œuvres mentionnées dans l’inventaire après décès de Marie-Élisabeth et que le notaire s’abstint de priser, attendu qu’il s’agissait de portraits de famille. Si les trois sœurs Lemoine qui firent carrière restent l’un des sujets les plus passionnants de la fin du XVIIIe siècle, elles prouvent encore combien l’histoire de l’art a de beaux jours devant elle. La patience est de mise et l’idée d’une éventuelle collaboration entre Marie-Victoire et Marie-Élisabeth ne pourra être étayée que par la réapparition de nouveaux tableaux. Qui dit aussi que la quatrième sœur Lemoine ne s’essaya pas non plus à la peinture ?

mercredi 27 mars 2019 - 14:00 - Live
Salle 4 - Hôtel Drouot - 9, rue Drouot - 75009
De Baecque et Associés
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