Mariane Ibrahim défend l’art contemporain africain avenue Matignon

Le 23 septembre 2021, par Stéphanie Pioda

Ancrée à Chicago, la galeriste franco-somalienne Mariane Ibrahim inaugure une antenne dans la désormais convoitée avenue Matignon. Le retour de la fille prodigue qui défend l’art contemporain africain et de la diaspora avec succès. 

Photo Fabrice Gousset

Vous avez quitté la France il y a dix ans pour ouvrir une galerie à Seattle. L’aventure n’était-elle alors pas possible à Paris ?
J’avais déjà commencé l’aventure en France, mais elle ne pouvait pas aller très loin car je voyais bien qu’il y avait une forme de résistance face aux œuvres des artistes de couleur ou issus de la diaspora africaine. Je suis partie parce que les Afro-Américains avaient commencé à se faire entendre auprès des institutions, ce qui donnait au pays une attractivité culturelle, sociale et artistique. Mais je me suis retrouvée à Seattle, une ville qui finalement n’est ni diversifiée ni artistique. Je me suis questionnée sur la manière de promouvoir les artistes dans un endroit qui n’est pas une plateforme comme New York ou Los Angeles, alors je suis allée chercher les clients. Les foires m’ont permis de présenter ma programmation et d’être en contact avec des collectionneurs itinérants et curieux. Et il ne faut pas oublier que nous étions sous le premier mandat de Barack Obama (de 2009 à 2012, ndlr). Depuis, nous avons vécu aux États-Unis non pas une révolution culturelle, mais une forme d’émancipation de la part de ceux qui n’ont pas eu beaucoup de visibilité jusqu’à présent, à savoir les artistes de couleur, LGBT+, les femmes… Il y a un rééquilibrage, et la question sur la place de la diversité ne se pose plus dans les institutions ou dans le marché de l’art. Il sera très intéressant de voir comment Paris et même l’Europe gèreront cette vague.
Les choses se sont-elles accélérées ces dernières années ?
Oui. En pleine pandémie, alors que le monde était confiné, personne n’a pu échapper au meurtre de George Floyd. Les mouvements Black Live Matter et #metoo ont complètement changé le visage de l’Amérique et exacerbé sa bipolarité, entre ceux qui étaient pour le changement et ceux qui le refusaient. Tout cela a émancipé et libéré les artistes noirs, qu’ils soient peintres, acteurs, musiciens… Nous avons vécu une période importante et marquante. Je pense que ce n’est pas une tendance, mais un rattrapage.
Cela a-t-il dynamisé la recherche d’œuvres de ces minorités ?
Assurément. Je n’ai pas modifié mon projet, c’est la société qui a changé. Dès que Trump est arrivé au pouvoir, en 2017, je me souviens avoir reçu des appels de collectionneurs qui voulaient me soutenir. Les gens se sont tournés vers la diversité.

 

La galerie Mariane Ibrahim sur l'avenue Matignon.Courtesy Mariane Ibrahim 
La galerie Mariane Ibrahim sur l'avenue Matignon.
Courtesy Mariane Ibrahim

Compte-t-on de plus en plus de collectionneurs noirs ?
Oui, absolument. Je leur ai expliqué que cette création faisait partie de leur patrimoine et de leur richesse, qu’il était important de collectionner des artistes qui partagent une même réalité, qui peut résonner sur toutes les questions liées à l’identité, mais pas uniquement. Les collectionneurs afro-américains ont tout de suite compris qu’ils devaient se positionner, soutenir ces créateurs et, pour certains, investir. Les enchères records les ont confortés dans ce choix (en mai 2018, Past Times de Kerry James Marshall a été adjugé 21,1 M$ à New York, ndlr), et les demandes de prêt d’œuvres des musées les ont valorisés dans un rôle prestigieux. Ensuite, certaines célébrités sont très actives sur le marché, comme Jay-Z, des sportifs de haut niveau ou le rappeur Swizz Beatz et son épouse Alicia Keys.
Ce couple a créé une fondation en 2014, la Dean Collection, et fait figure de pionnier pour s’être intéressé à des artistes méconnus qui sont devenus les poids lourds de la collection, laquelle représente aujourd’hui une fortune colossale. Je ne connais pas de personnalités équivalentes en France.

Cet engouement a-t-il eu une incidence significative sur le marché et sur les prix ?
Absolument. Si pendant un temps personne ne s’intéressait à ces artistes, il y a aujourd’hui des listes d’attente, même pour des jeunes tout juste diplômés. Ces millennials n’ont pas connu les difficultés de leurs aînés, qui, pour certains, ont dû attendre cinq à six ans après être sortis des grandes écoles d’art pour être représentés en galerie. Comme les collectionneurs ont peur que les prix augmentent vite, ils se jettent tout de suite sur ces jeunes pour ne pas rater une opportunité.
Pourriez-vous donner quelques exemples ?
Nous travaillons depuis trois ans avec Jerrell Gibbs (né en 1988, ndlr). Pendant ces années, nous avons présenté son travail de façon privée et placé ses œuvres dans des collections sérieuses et des institutions, et une fois tout cela bien consolidé, nous avons pu fixer une date d’exposition et le lancer. Nous privilégions trois catégories : les institutions, les jeunes collectionneurs et les collectionneurs noirs.
Quelle a été l’évolution des prix de cet artiste en trois ans ?
Ils ont plus que doublé et sont compris désormais dans une fourchette allant de 7 000 à 65 000 $, soit 55 000 € pour les grands formats. Jerrell Gibbs se revendique comme un héritier de la peinture impressionniste et se définit comme « un impressionniste noir ». Amoako Boafo (né en 1984, ndlr) nous offre un autre exemple : il est identifié et reconnu pour sa manière de concevoir la figuration, la surface et la composition. Il est suivi par des artistes ghanéens qui ont déstructuré la figuration noire au lieu de la rendre séduisante ; ils ont apporté une forme d’abstraction dans la figuration.

 

M. Florine Démosthène (née en 1971), Love Long Awaited, 2021, encre, Mylar, paillettes et pigment en stick sur papier, 111,8 x 76,2 cm.. C
M. Florine Démosthène (née en 1971), Love Long Awaited, 2021, encre, Mylar, paillettes et pigment en stick sur papier, 111,8 x 76,2 cm..
Courtesy Mariane Ibrahim

Le pouvoir d’achat du collectionneur américain est-il bien plus élevé que celui du français ?
Les galeries européennes recherchent les collectionneurs américains parce qu’ils ont un pouvoir d’achat énorme et du poids dans les décisions des musées. Ils sont nombreux dans les villes importantes : rien qu’à Los Angeles, pour vous donner un exemple, on en compte cent cinquante. Contrairement à la France, où les galeries sont d’emblée mises à l’écart, il y a aux États-Unis une dimension collaborative entre l’artiste, le collectionneur, le curateur et le galeriste pour un intérêt commun. C’est une autre configuration.
Quelle est la fourchette de prix des œuvres de la galerie ?
Entre 10 000 et 225 000 €.
Ayant déjà participé à la FIAC et à Paris Photo, vous connaissez le public européen…
J’ai contourné Paris pendant plusieurs années. Nous avons participé à des foires à Londres, Dubaï, en Afrique du Sud, au Mexique… et en 2019, à la FIAC et à Paris Photo. Il s’agissait là de belles retrouvailles ! Nous avons aussi conclu une collaboration entre Amoako Boafo et Dior, pour la collection homme printemps-été 2021, et une résidence LVMH Métiers d’art pour Raphaël Barontini en 2020, dont l’exposition au Studio des acacias s’est achevée cet été, en collaboration avec le fonds de dotation Reiffer Arts Initiative.
Est-ce à partir de là que vous avez envisagé d’ouvrir une galerie à Paris ?
Nous avons pris le temps de la réflexion pendant le confinement, et avons eu la chance de trouver une galerie avenue Matignon. En tant que jeune galerie, rejoindre des confrères prestigieux comme Perrotin ou Kamel Mennour et entrer dans la cour des grands, c’est à la fois impressionnant et excitant ! Je ne le dirai jamais assez : je pense que Paris a une chance incroyable de réunir tous les ingrédients pour devenir une plateforme internationale pour l’art et la capitale de la diversité. J’aimerais vraiment en faire partie ou provoquer cette vague tant attendue. Si l’on m’avait dit que je partais de Paris pour y revenir un jour, je ne l’aurais pas cru, mais aujourd’hui, le timing est parfait. J’espère qu’avec cette exposition inaugurale « J’ai deux amours », Paris va nous adopter et nous aimer comme on l’aime ! Je suis quelqu’un de très optimiste et crois beaucoup en cette aventure.

Mariane Ibrahim
en 5 dates
2012
Installation à Seattle
2016
Intégration dans la liste Artnet des marchands d’art prometteurs de moins de 40 ans
2017
Participation à l’Armory Show, à New York
209
Ouverture de la galerie à Chicago
2021
Installation à Paris, avenue Matignon
à voir
« J’ai deux amours »
galerie Mariane Ibrahim, 18, avenue Matignon, Paris VIIIe
Jusqu’au mercredi 13 octobre
www.marianeibrahim.com
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