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Maria Wettergren, ambassadrice du design nordique contemporain

Publié le , par Alexandre Crochet

Passée il y a huit ans du design historique à la nouvelle scène scandinave, et à Saint-Germain-des-Prés, cette galeriste conciliant charme danois et sérieux nordique apporte un vent de fraîcheur au marché du design contemporain.
Les clés d’un succès.

Maria Wettergren Maria Wettergren, ambassadrice du design nordique contemporain
Maria Wettergren
photo philippe levy - © galerie maria wettergren


Qu’est-ce qui vous a poussée à passer du mobilier des années 1950 au design contemporain ?
J’ai eu envie de me rapprocher davantage de l’art contemporain. Mon père est artiste peintre, et j’ai fait des études en histoire de l’art à l’université de Copenhague, ça a donc toujours été une passion. Le design actuel, celui que je défends en tout cas, est interdisciplinaire et s’apparente beaucoup à l’art contemporain. Après une expérience de huit ans comme directrice de la galerie Dansk Moebelkunst à Paris, centrée sur la production danoise historique, j’ai éprouvé l’envie de travailler avec des artistes vivants qui font naître des œuvres à notre époque, témoignant de l’esprit du temps tout en le transcendant. C’est incomparable, pour moi, de pouvoir partager les joies des créateurs quand on arrive à faire rentrer une de leurs pièces dans une grande collection muséale !Paris semble un bon spot pour exercer votre activité…
Oui, même si ce n’est pas là où vivent la majorité des collectionneurs de la galerie. Mais les étrangers aiment passer du temps à Paris, qui reste une formidable carte de visite pour la culture. Il y a aussi une qualité de vie comme nulle part ailleurs, sans oublier la longue tradition d’arts décoratifs et de design. C’est à Paris que se trouve la plus grande concentration de galeries de qualité dédiées à ces domaines. Cela transparaît dans les grandes foires spécialisées, où les galeries françaises sont très présentes.
La scène d’aujourd’hui semble moins homogène que dans les années 1950. Qu’est-ce qui fait le lien entre les créateurs que vous exposez ?
J’ai découvert une scène scandinave contemporaine extraordinairement créative, innovante, se nourrissant de la tradition pour partir vers des horizons plus artistiques, plus sculpturaux. Des designers qui, pour une grande partie, étaient déjà répertoriés dans des ouvrages de référence et collectionnés par des musées importants, mais moins présents sur le marché international. Pour moi, il y a chez eux l’esprit du Gesamtkunstwerk, né d’une approche interdisciplinaire. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire, William Morris et l’Arts and Crafts, comme le Bauhaus, ont ouvert la voie. Nous connaissons à nouveau une création qui s’enrichit du dialogue avec d’autres disciplines, comme l’architecture, l’artisanat, l’art, mais aussi la science et les hautes technologies. Ainsi, Mathias Bengtsson fait appel aux biotechnologies avec des formes poussant à partir d’une graine digitale ; je pense aussi aux tapisseries d’Astrid Krogh en fibres optiques, ou encore à Rasmus Fenhann, dont les polyèdres renvoient aux mathématiques. Est-ce un nouvel âge d’or pour la scène scandinave ? Le design contemporain scandinave est en tout cas une école, un style, même s’il est plus hétérogène que dans les années 1950. Au Danemark comme au Japon, il n’y a pas eu de rupture entre le travail de l’esprit et celui de la main, d’ailleurs je défends aussi quelques designers japonais, tels Keiji Ashizawa et Akiko Kuwahata.

 

Hanne Friis (née en 1972), Spiral, 2018, toile cousue, fil de nylon, env. 160 x 50 cm ; pièce unique.
Hanne Friis (née en 1972), Spiral, 2018, toile cousue, fil de nylon, env. 160 x 50 cm ; pièce unique.© Galerie maria Wettergren

Comment une galerie pointue de design nordique contemporain comme la vôtre trouve-t-elle son équilibre financier ?
Le milieu me connaissait grâce à mes années passées sur les foires chez Dansk Moebelkunst. Cela m’a aidée. Quand j’ai candidaté à Design Miami, ses organisateurs m’ont fait confiance. J’ai bénéficié d’un bon démarrage. Pour mes débuts, je me suis associée à un collectionneur, un vrai amateur, très fidèle. Cela dit, il existe des difficultés supplémentaires à celles du monde des antiquaires. Les marges commerciales sont généralement moins importantes, car nous devons partager à hauteur de 50 % avec les artistes. Il s’agit moins d’acheter une pièce à un prix raisonnable pour la revendre avec un gros bénéfice, que d’un travail d’agent artistique qui parie sur le long terme. Même si mes artistes sont adeptes du fetish finish et, en perfectionnistes de la finition, s’occupent de beaucoup de choses, la production est aussi très lourde, qui amenuise parfois encore plus la marge. Il faut donc vendre beaucoup d’œuvres. Mais il arrive que face à une édition limitée à huit exemplaires, le collectionneur prenne son temps avant d’acheter. Les pièces uniques  plus vite vendues  compensent. C’est une activité à plusieurs vitesses économiques, avec parfois des contre-exemples comme la Growth Chair de Mathias Bengtsson en bronze, proposée en édition limitée mais épuisée en un an.
Comment votre activité a-t-elle évolué ? 
Je reste assez fidèle à ma direction artistique interdisciplinaire et à la manière dont j’ai commencé mon activité, avec un parti pris artistique très fort et des participations dans les grandes foires, grâce auxquelles j’ai pu tout de suite m’adresser aux collectionneurs internationaux et aux musées, sans perdre de temps. L’évolution de la galerie reste stable, avec tout de même une proportion de collectionneurs étrangers qui a augmenté, au point d’inverser le rapport initial entre collectionneurs français et internationaux. On pourrait peut-être dire aussi que je me tourne de plus en plus vers une définition artistique du design, mais c’est une évolution très lente et je continue de présenter des œuvres fonctionnelles, comme celles de Rasmus Fenhann, par exemple, où l’équilibre entre le fonctionnel et le sculptural atteint une rare perfection.
Et comment ce marché de niche a-t-il évolué ?
C’est incontestablement un marché porteur, avec davantage de galeries, de designers et de collectionneurs. Nous avons pour clients aussi bien des architectes d’intérieur que des amateurs d’art contemporain et des musées. Je pense qu’il y a eu un rattrapage de prix réalisé par rapport à ceux du marché de l’art contemporain, même si selon moi ce phénomène n’est pas achevé. Si les prix sont devenus élevés dans le domaine du design contemporain, atteignant parfois plusieurs centaines de milliers d’euros, nous sommes toujours éloignés de son potentiel maximal, et loin des œuvres les plus cotées en art contemporain. Mais je pense que ça viendra un jour. C’est un marché encore jeune ; le design de collection n’est plus un «ovni» pour ceux qui s’intéressent à l’art. Les musées comme le Centre Pompidou organisent de plus en plus d’expositions montrant la richesse interdisciplinaire du design du XXIe siècle…

 

Eske Rex, Divided Self 12, 2018, chêne teinté, aimant, fil, 28 x 14 x 7 cm ; pièce unique.
Eske Rex, Divided Self 12, 2018, chêne teinté, aimant, fil, 28 x 14 x 7 cm ; pièce unique.© Galerie maria Wettergren

Contrairement au design scandinave 1950, devenu omniprésent aux enchères, les créateurs nordiques contemporains sont absents des ventes aux enchères...
J’en déduis que les collectionneurs n’ont pas envie de se séparer de leurs œuvres, qu’il est sans doute trop tôt. Pour l’heure, le plus important pour un designer, à mon sens, est de le placer dans des grandes collections publiques et privées, et qu’il soit publié. Les ventes publiques ne doivent arriver que dans un second temps.


Qu’allez-vous montrer au Pad London ?
Une sélection de designers et artistes danois et norvégiens contemporains, avec notamment des créations utilisant le textile et des artistes femmes telles Gjertrud Hals, Astrid Krogh, Cecilie Bendixen, pour rester fidèle à ma direction artistique du début ! Je suis très excitée de montrer pour la première fois le travail de Hanne Friis, formée aux beaux-arts en Norvège. Elle crée des sublimes sculptures textiles, très organiques, suspendues au plafond ou accrochées au mur. Entièrement cousues à la main, elles oscillent entre figuratif et abstraction.
 

Maria Wettergren
en 5 dates

2002
Ouvre la galerie Dansk Moebelkunst à Paris

2010
Lance sa galerie au 18, rue Guénégaud, dans le 6e arrondissement

2013
Reçoit le prix d’architecture Finn Juhl pour sa promotion du design scandinave
sur la scène internationale – pour la première fois attribué à un galeriste –, et intègre le Power 100 d’Art + Auction

2014
Commande d’une installation monumentale (100 m2) permanente d’Astrid Krogh,
en aluminium, pour la boutique Longchamp sur les Champs-Élysées

2017
Mathias Bengtsson entre dans les collections du Centre Pompidou avec son œuvre Growth Table Titanium.
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