Marguerite Burnat-Provins, visions d’un monde perdu

Le 27 mai 2021, par Valentin Grivet

Femme libre et indépendante, l’artiste et poétesse a laissé une œuvre symboliste peuplée de figures énigmatiques. Une trentaine de ses dessins, produits à partir de 1916, sont réunis à la galerie Laura Pecheur, à Paris.

Sans titre, 1920, gouache sur trait de mine de plomb, 25 16,7 cm (détail).
© Galerie Laura Pecheur

À l’heure où nous rencontrons Laura Pecheur, en pleine préparation de son exposition consacrée à Marguerite Burnat-Provins (1872-1952), les œuvres de l’artiste sont stockées dans l’ombre d’une cave, qui sert de réserve à la galeriste. Devant les dessins entreposés au sol, l’impression est saisissante. Dans leurs cadres art nouveau aux délicates arabesques, surgissent des figures humaines ou zoomorphes aux yeux tour à tour perçants ou absents, hagards ou désespérés. « Je m’intéresse depuis longtemps au travail fascinant de cette femme, explique Laura Pecheur. Il m’est arrivé d’avoir certaines de ses œuvres, que j’ai vendues à des collectionneurs. Là, je présente un ensemble totalement inédit d’une trentaine de dessins, gouaches et encres de Chine, qui proviennent d’une seule collection particulière. » Née à Arras au sein d’une famille aisée et nombreuse – elle a sept frères et sœurs –, Marguerite Provins manifeste très tôt un talent pour l’écriture. À dix ans, elle rédige ses premiers contes et poèmes. Ne pouvant étudier à l’École des beaux-arts de Paris – encore exclusivement réservée aux hommes –, elle fait son apprentissage artistique à l’académie Julian entre 1891 et 1895, sous l’œil des peintres Benjamin Constant et Jean-Paul Laurens. Elle fréquente le Louvre, où elle contemple les sculptures antiques, et dessine sur le motif au Jardin des Plantes. Puis elle part en Suisse, où elle rencontre Adolphe Burnat, un étudiant en architecture qu’elle épousera l’année suivante. La jeune femme a le goût des voyages, et se rend en Allemagne, en Belgique et en Hollande. Elle écrit des articles pour La Gazette de Lausanne, et donne des conférences sur l’art ou le féminisme. Sa rencontre avec le peintre Ernest Biéler, en 1898, est décisive. Marguerite Burnat-Provins commence à peindre des paysages ruraux, des portraits et des scènes de genre, influencés par l’esthétique de l’école de Savièse, dans une veine décorative marquée par l’art nouveau : lignes ondoyantes, aplats japonisants… C’est en 1906 qu’elle tombe éperdument amoureuse de Paul de Kalbermatten : il lui inspirera le très sensuel Livre pour toi, un recueil de poèmes d’amour enflammés, qui fera scandale. « C’est une femme libre, indépendante, une sorte de Colette », souligne Marie Magescas, qui a travaillé sur l’exposition et le catalogue, aux côtés de Laura Pecheur. Elle divorce en 1908, se remarie en 1910 avec Paul, et part visiter les pyramides d’Égypte. De santé fragile, Marguerite Burnat-Provins est sujette à des crises d’angoisse, de plus en plus fréquentes. Le 4 août 1914, tout bascule. Elle est dans les Pyrénées, lorsqu’elle entend le tocsin déchirer le silence.
 

Meanglalierce l’indifférente, 1917, gouache et aquarelle sur trait de mine de plomb avec rehauts de blanc, sur carton, 40,5 x 60 cm. © Gal
Meanglalierce l’indifférente, 1917, gouache et aquarelle sur trait de mine de plomb avec rehauts de blanc, sur carton, 40,5 60 cm.
© Galerie Laura Pecheur


Un choc. « […] Les cloches se sont mises à battre, cœurs angoissés des villages qui, déjà, donnaient leur chair. Le soleil reculait ce soir-là dans le deuil et l’horreur, mais la nuit fut belle, limpide et parée, pour bénir ceux qui s’en allaient. C’est alors que j’ai senti des hordes envahir mon âme ; des noms, des noms, des noms par centaines, serrés comme des peuples venus on ne sait d’où. Submergée par ce flot, j’ai écrit, en colonnes, et les régiments s’avançaient. Et puis j’ai peint, un monde est né qui porte les noms entendus. Ce qu’est ce monde, je n’en sais rien. […] », écrira-t-elle dans Vous, en 1918. Ces mots expliquent tout l’œuvre à venir, ces quelque trois mille dessins qu’elle va produire jusqu’à sa mort, réunis sous un titre générique : Ma ville. Les œuvres de ses débuts semblent loin, et cèdent le pas à des visions étranges et tourmentées. Des personnages – dont elle note systématiquement le nom, imaginaire, au verso de la feuille –, des animaux, des figures hybrides habitent des compositions symbolistes, ici ou là, teintées de surréalisme. Certains y verront le reflet d’hallucinations. « Je parlerais plutôt de dessins incantatoires, poursuit Marie Magescas. On l’a dit folle, mais elle est solidement ancrée dans le réel. Le réel de ses sensations, de ses émotions. La guerre est un traumatisme, ses frères ont été appelés au combat. Elle va passer le reste de sa vie à reconstruire sur le papier un monde perdu, celui de son enfance, de sa jeunesse. » Pendant la guerre, Paul de Kalbermatten est mobilisé en Suisse. Marguerite est seule à Paris. Elle continue à écrire – son œuvre littéraire compte vingt-cinq ouvrages, principalement de la poésie en prose –, se passionne pour la gravure sur bois, mais surtout, elle dessine. Inlassablement, de façon quasi obsessionnelle. À l’issue du conflit, elle voyage en Algérie, puis à Nice, à Cannes et enfin à Grasse, où elle achète une propriété, le Clos des Pins. Le répit sera de courte durée. En 1925, elle apprend que Paul a une maîtresse, et sa santé se dégrade. Après le décès d’une de ses sœurs en 1936, Marguerite Burnat-Provins trouve refuge dans la religion. Elle s’éteint en 1952, emportant avec elle le secret de ses figures, qu’elle évoquait en 1918 par ces mots : « […] D’où viennent donc tous ces gens-là ? Ils évoluent autour d’une Princesse qu’on ne verra jamais, c’est celle qui ne viendra pas. Elle est hautaine, désenchantée, solitaire, invisible et cette Princesse, je crois bien que c’est moi, un moi du temps jadis, du temps où les bêtes ne parlaient pas dans mon palais vide et superbe. Comme elles ont parlé depuis ! Je ne veux plus entendre et je resterai toujours plus près des muets habitants de Ma-Ville-Mirage, ceinte de visions et de hantises, où s’accordent dans les soirs les violes de ma tristesse. »
 

Idaouler Moncle encerclé (Ma ville, série des Figures avec des animaux), 1935, gouache rouge sur trait de mine de plomb, 36 x 30 cm. © Gal
Idaouler Moncle encerclé (Ma ville, série des Figures avec des animaux), 1935, gouache rouge sur trait de mine de plomb, 36 30 cm.
© Galerie Laura Pecheur


à voir
« Le jardin des yeux. Symbolisme et art visionnaire. Georges de Feure, Romaine Brooks, Edgard Maxence, Gus Bofa, et 30 dessins inédits de Marguerite Burnat-Provins », galerie Laura Pecheur, 6, rue de la Grange-Batelière, Paris IXe (sur cour à droite), tél. : 06 07 37 35 48
Du 2 au 16 juin 2021.
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne