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Marek Claassen : l’art et la Data

Le 06 septembre 2018, par Pierre Naquin

En 2018, Artfacts.net fait peau neuve. L’occasion de redécouvrir cette base de données unique et d’évoquer avec son fondateur l’importance de la data pour le monde de l’art.

Marek Claassen : l’art et la Data
 

Marek Claassen est un vieux briscard de la donnée dans le domaine de l’art. Actif depuis une trentaine d’années à la jonction entre les technologies et l’univers des galeries, il fait partie des quelques pionniers qui ont embrassé le développement de l’Internet en apportant véritablement quelque chose de nouveau aux acteurs de la création.
Parlez-nous du démarrage d’Artfacts.net.
Après l’université, je me suis mis à l’Internet et j’ai commencé par réaliser le site de l’association des galeries allemandes, en 1996. Un an plus tard, nous avons installé des terminaux un peu partout sur Art Cologne, pour permettre aux visiteurs de naviguer dans la foire en fonction de différents critères (prix, type d’œuvres, périodes, etc.). J’ai aussi développé un outil qui produisait les catalogues en quelques minutes au lieu de plusieurs semaines. En mai 1999, Artnet est entré en bourse et les marchands ont commencé à prendre peur de l’Internet. Ils ont eu l’idée de créer une fédération européenne, la FEAGA, alors présidée par Anne Lahumière et financée par Deutsche Telekom. Ce fut la fondation d’Artfacts.net, qui justement était en «.net» et pas en «.com», pour refléter cette identité. Malheureusement, un an plus tard, la bulle Internet éclatait et Deutsche Telekom se retirait de l’aventure, ce qui tua l’initiative dans l’œuf. J’ai repris le projet à mon compte en 2001 et, en 2002, j’ai été approché par le BCG, qui voulait lancer un fonds d’investissement en art. C’est en travaillant avec eux que l’on a posé les bases de l’artist ranking, qui nous a amené beaucoup d’attention des médias et a assuré notre croissance jusqu’à la faillite de Lehman Brothers.
Pourquoi êtes-vous aujourd’hui seul sur ce marché ?
Parce que la demande n’est pas encore véritablement là : ceux qui agissent dans le business de l’art n’ont pas besoin de ces données, car ils «font» le marché. Et même si la plupart des gens comprennent qu’il existe un lien fort entre expositions prestigieuses et succès commerciaux, ils ne saisissent pas l’algorithme. Tout cela sans parler du coût exorbitant pour produire cette data. Nous nous voyons toujours comme des défricheurs. Nous parions sur l’avenir.

“La production d’art dépasse très largement la consommation qui en est faite. Les acteurs construisent alors une fausse rareté en promouvant artificiellement une vision binaire.”

Quelle équipe est nécessaire pour entretenir une telle base ?
Aujourd’hui, nous sommes vingt-trois, tous très efficaces et expérimentés. Nous pourrions être bien davantage, mais nous sommes obligés de maîtriser nos ressources humaines. De manière assez triviale, celles-ci augmentent avec le volume d’expositions que nous traitons… et le nombre d’événements ne fait que croître ! Nous listons actuellement plus de cent cinquante foires par an. Les recettes ne se multiplient malheureusement pas ! Il faut donc constamment trouver des moyens d’être de plus en plus efficace. C’est délicat, car il faut en parallèle maintenir un très haut niveau d’exigence quant à la qualité des données… C’est notre quadrature du cercle à nous.
Justement, comment faire ?
Il faut en faire faire le maximum par les acteurs eux-mêmes. Mais il est important que ceux-ci aient un intérêt fort à participer et une sanction tout aussi forte en cas de triche. Après toutes ces années, il est apparu que les plus efficaces pour nous aider étaient les artistes. Au début, j’étais très réticent à leur confier cette tâche. Quelle erreur ! Ils connnaissent mieux que personne leurs activités et ont un intérêt direct à participer : leur ranking et leur visibilité s’améliorent grâce à cela.
En quoi la data est-elle importante pour le marché de l’art ?
Dans l’art comme dans n’importe quel secteur, il y a deux types d’acteurs : les connaisseurs (ceux qui sont sûrs de leur jugement) et ceux qui ont besoin d’un second avis. Si l’on veut étendre la taille du marché, on ne peut pas se contenter des seuls premiers. Pour adresser un nouveau public, il faut faire l’effort d’utiliser leur langue. Les faits (la data) peuvent être cette autre langue. Les chiffres parlent à d’autres personnes en particulier celles qui peuvent être tenues responsables. Celles-ci ont besoin de données pour pouvoir à tout moment expliquer qu’ils ont pris des décisions raisonnées.

Pourquoi est-il si difficile de trouver un business model pour la data dans l’art ?
Parce que le marché est trop petit aujourd’hui. Le monde de l’art est exclusif. C’est un marché biaisé. L’explication est simple. La production d’art dépasse très largement la consommation qui en est faite. Les acteurs construisent alors une fausse rareté en promouvant artificiellement une vision binaire : les seules alternatives sont un art «de qualité», et donc cher, ou un art «sans intérêt», qui ne vaut rien. Les prix se maintiennent à un niveau élevé en faisant croire qu’un tout petit nombre d’artistes produisent des œuvres qui méritent d’être collectionnées. Du coup, très peu de gens sont effectivement capables de s’offrir ces pièces. Il faut arriver à renverser cette mentalité pour adresser une clientèle beaucoup plus large. C’est vrai pour nous, mais c’est aussi vrai pour la majorité des artistes et des galeries qui ne vivent pas de leur travail.

 

 

Ne trouvez-vous pas que la «valeur» des bases de données de résultats d’enchères a fortement chuté ces dernières années ?
La valeur d’usage n’a pas chuté du tout, bien au contraire. Ce qui a, en revanche, effectivement baissé, c’est le prix. Ce sont deux choses très différentes. Cela s’explique par les nouvelles technologies, qui permettent d’aspirer plus de données automatiquement ainsi que par la concurrence de plus en plus aiguë sur ce segment.
Cela n’a-t-il pas un impact sur la perception de la valeur de votre propre base ?
Si, bien sûr. C’est indéniable. Mais de manière plus large, c’est un problème général de nos sociétés. Il en est de même pour ce qui est de la valeur perçue de l’information ou des services de traduction, depuis l’arrivée de Google Translate notamment. Les gens sont habitués au gratuit. La donnée est maintenant souvent perçue comme un by-product, un sous-produit de peu d’intérêt. Il faut rééduquer à la qualité. Quelque soit celui qui la paie, celle-ci n’est jamais gratuite.

Quelles sont selon vous les  databases  qui manquent au marché de l’art ?
Je répondrais certainement : une base de données de prix de vente en premier marché. Mais il y a une bonne raison à cela. Les galeries ont une idée assez précise de la valeur de leurs artistes. Pour elles, le prix ne peut que monter. Si, effectivement, il descendait, cela ruinerait la confiance dans l’artiste et dans la relation marchand-client. Aujourd’hui, elles commencent à accepter d’indiquer des fourchettes de prix. Peut-être qu’un jour les mentalités évolueront… mais ce sera toujours plus difficile que pour les résultats de ventes aux enchères ou les expositions.
Pourquoi aucun acteur n’a-t-il réussi à véritablement percer dans la commercialisation de l’art en ligne ?
Parce que les plateformes ne font pas le travail. Il y a d’abord un gros problème de confiance. Est-ce que vous avez vraiment envie d’acheter l’œuvre d’un artiste dont vous n’avez jamais entendu parler sur un site web quelconque, quand toute l’information que l’on vous fournit, c’est une image au format JPEG et un prix ? Si vous n’êtes pas prêt à cela, qu’en sera-t-il de quelqu’un qui n’a pas votre connaissance de l’art ? Pourquoi deux paysages similaires de deux artistes tout aussi inconnus sont-ils vendus avec des prix variant du simple au décuple ? Les données pourraient aider. Davantage de faits aideraient sûrement. Mais, plus simplement : si vous n’expliquez pas, c’est que vous vous adressez aux seuls connaisseurs. Si vous vous contentez de cela, vous ne serez jamais mainstream… Et on en revient à la question de la taille du marché. Toutes ces plateformes essaient de vous expliquer comment devenir «collectionneur», mais ce dont il faut parler, ce sont les œuvres, les artistes, l’art. C’est comme cela que vous convaincrez quelqu’un de l’intérêt de la création contemporaine. C’est quelque chose que le street art, par exemple, fait très bien. Il faut utiliser la langue de ceux à qui vous vous adressez.

 

En chiffres
811 511 expositions de 566 755 artistes dans 27 697 lieux sont recensées par Artfacts.net.
La plus ancienne est le Salon des refusés (mai 1863).
À voir
La base de donnée d’Artfacts est accessible sur
www.artfacts.net

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