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Marcelle Cahn à l’honneur à Saint-Étienne

Publié le , par Armelle Fémelat

Cinquante ans après sa dernière rétrospective, le MAMC+ Saint-Étienne rend hommage à cette artiste aussi talentueuse que méconnue, qui a frayé avec les avant-gardes et œuvré à enrichir les collections du musée.

Marcelle Cahn, par Shirley Goldfarb et Gregori Mazurowski, tirage argentique vers 1955,... Marcelle Cahn à l’honneur à Saint-Étienne
Marcelle Cahn, par Shirley Goldfarb et Gregori Mazurowski, tirage argentique vers 1955, 17,3 12,6 cm, archives du MAMCS, fonds Marcelle Cahn.
Photo : Mathieu Bertola, Musées de la Ville de Strasbourg

Comment expliquer que le nom de Marcelle Cahn (1895-1981), aimée et soutenue par ses pairs et les grands critiques d’art de son temps, n’évoque aujourd'hui plus rien à personne ? «Sa condition de femme ainsi que le sérieux et la discrétion de sa recherche géométrique ont certainement joué contre elle», souligne la commissaire de l’exposition, Cécile Godefroy. «Expressionnisme, cubisme, purisme, Dada, surréalisme, art concret, abstraction lyrique et géométrique : Marcelle Cahn a traversé les plus importants courants du XXe siècle sans appartenir à aucune école», précise-t-elle. Qui plus est, «elle s’est très peu exprimée et n’est pas entrée dans les débats théoriques auxquels se livrèrent les pionniers et les grands défendeurs de l’abstraction.» À quoi s’ajoute une vie secrète et solitaire, affectée par des difficultés financières et des problèmes de santé chroniques. Après le musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg (29 avril-31 juillet 2022) et avant celui des beaux-arts de Rennes – dans un autre format – au printemps prochain, la grande rétrospective proposée au musée d’art moderne et contemporain Saint-Étienne Métropole (MAMC+) entend réparer cette injustice, et inscrire enfin Marcelle Cahn dans l’histoire de l’art. Son œuvre singulier se déploie dans toute sa richesse au fil de quelque quatre cents peintures, sculptures, dessins, gravures, collages, photomontages, dessins-poèmes et textes courts. Une dernière section illustre la manière dont elle contribua à l’enrichissement des collections stéphanoises, en incitant ses contemporains à faire preuve de générosité, et met en scène une quarantaine de ces nombreux dons. Thématique et chronologique, le parcours restitue la trajectoire singulière de celle qui, au cours de sa longue carrière, n’a cessé de se réinventer. Épuré et sensible, dénué de tout dogmatisme, son langage non-figuratif y est décliné, comme les autres facettes de sa foisonnante créativité. Cécile Godefroy souligne chez elle «le dialogue entre le figuratif et l’abstrait, l’organique et le géométrique, le matériel et l’immatériel, à mi-chemin entre art concret et Dada : d’un côté la rigueur d’une pensée construite, de l’autre la spontanéité, l’amusement qui déconstruit…» Une dualité dont elle-même était parfaitement consciente. «J’aime la rigueur, disait-elle, c’est en somme le squelette de ma vie. Et j’aime la fantaisie, parce que c’est la joie.» Œuvres de jeunesse, visages des années 1930, petits dessins lyriques au feutre datant des années 1950-1960 – qualifiés par elle de «récréations» – et collages de la fin de sa vie : l’accrochage met en lumière chacune de ses séries figuratives. En 1964, l’artiste comparait ses feutres à une sorte de «journal, l’expression de sensations captées sur le vif. Et aussi une soupape de sécurité, un délassement après [s]es œuvres constructives et la tension qu’en exige l’exécution».
 

Marcelle Cahn, Les Toits, 1927, huile sur toile, 46 x 55 cm, collections MAMC+, dépôt du CNAP, achat en 1959. © C. Cauvet / MAMC+
Marcelle Cahn, Les Toits, 1927, huile sur toile, 46 55 cm, collections MAMC+, dépôt du CNAP, achat en 1959.
© C. Cauvet / MAMC+


Strasbourg, Berlin, Paris
Marcelle Cahn grandit en Alsace, dans une famille juive de commerçants cultivés, musiciens et mélomanes. Ses premiers émois picturaux sont dus à Cézanne, Van Gogh et Picasso, avant qu’elle ne découvre l’expressionnisme allemand à la galerie Der Sturm, à Berlin, où elle se réfugie avec les siens durant la Première Guerre mondiale. Elle poursuit sa formation à Paris dans les années 1920, où les instigateurs du purisme, Fernand Léger et Amédée Ozenfant, l’initient au langage abstrait. En quelques années, la peintre se forge une personnalité artistique faite de rigueur géométrique et de sensibilité onirique, tout habitée qu’elle est «de considérations d’ordre plastique, et plus particulièrement d’équilibre entre les lignes, les formes et les couleurs», selon Cécile Godefroy. En 1925, l’artiste se retrouve sur le devant de la scène en participant à l’exposition «L’art d’aujourd’hui» à Paris (Chambre syndicale de la curiosité et des beaux-arts, du 1er au 21 décembre), suivie en 1926 de l’International Exhibition of Modern Art au Brooklyn Museum de New York, organisée par la Société anonyme. Elle fraiera ensuite avec les groupes Cercle et Carré, Art concret puis Abstraction-Création. Un temps attirée par le surréalisme, elle quitte finalement la capitale en 1930 et cesse de peindre pendant six ans. S’ensuit une longue éclipse entre 1936 et 1946, période durant laquelle elle vit en Alsace puis à Toulouse pendant l’Occupation, en proie au doute et embourbée dans une crise à la fois morale, esthétique et financière. En subsistent des dessins de corps et de natures mortes ainsi que quelques nus et visages fantomatiques colorés. Après la guerre, Marcelle Cahn retourne vivre à Paris et renoue avec ses amis artistes, en particulier Jean Arp, Michel Seuphor, Natalia Gontcharova et Nicolas Schöffer. Réinvestissant l’abstraction, pour «mieux franchir le seuil de l’universel et libérer ainsi son rythme intérieur», elle est à partir de 1949 une fidèle du Salon des réalités nouvelles. Sa production se décline alors en jeux de droites, compositions de lignes serpentines et petits dessins tachistes, ces «choses lyriques» qui lui procurent «une certaine évasion par rapport à l’œuvre construite, géométrique, qui est quant à elle une véritable ascèse». Après une exposition de dessins à la galerie Voyelles en 1952, l’artiste décide de se limiter au noir et blanc dans une forme minimale. Elle est consciente du rôle primordial de la ligne, «éminemment exigeante». «Si j’ai dessiné des choses linéaires, expliquera-t-elle en 1975, c’est, je pense, une forme puriste de l’abstraction géométrique : la ligne est la chose la plus pure, la plus absolue qui soit. C’est finalement elle qui m’a dominée.» La voie d’une abstraction réduite et épurée s’impose définitivement à elle. Sur les bons conseils de son condisciple Félix Del Marle, Marcelle Cahn transpose ses recherches sur des panneaux et réalise ses premiers tableaux-reliefs. Elle dispose de la peinture blanche au pinceau sur le bois, l’Isorel ou le contreplaqué, sans aucun souci d’uniformité, laissant apparaître une touche distinctive. La couche, épaisse, est incisée d’un réseau de droites noires, parallèles et perpendiculaires, rythmé de petits éléments géométriques simples à partir de 1953, puis de véritables sphères dans les années 1960.

 

Marcelle Cahn, Sans titre, 1956, huile sur bois, 100 x 73 cm (détail), musée des beaux-arts de Rennes. © MBA, Rennes, Dist. RMN-Grand Pala
Marcelle Cahn, Sans titre, 1956, huile sur bois, 100 x 73 cm (détail), musée des beaux-arts de Rennes.
© MBA, Rennes, Dist. RMN-Grand Palais / Jean-Manuel Salingue Salingue Jean-Manuel Salingue


Du cosmos au collage
Le relief s’impose progressivement à elle comme voie possible au renouvellement de l’abstraction. Dans les années 1950 et 1960, Marcelle Cahn se lance dans la conquête de l’espace, l’affirmation du volume et du grand format. Encouragée par son ami Gottfried Honegger et forte d'un intérêt pour l'imaginaire cosmique et le mouvement des planètes, elle crée son premier «Spatial» en 1961. Elle a l’idée de cette série en découpant et assemblant de petites boîtes de médicaments. À partir de 1952 et jusqu’à la fin de sa vie, alors que ses finances et sa santé se détériorent, l’artiste réalise des collages avec divers objets et matériaux récupérés. Mêlant humour, dérision et onirisme, entre rigueur de l’élaboration et spontanéité de l’exécution, ces collages constituent l’essentiel de sa production dans les années 1960-1970. Au cours de la décennie 1970, celle qui a été nommée chevalier des Arts et des Lettres est toujours aussi créative. Elle élimine les derniers points de couleur, «à la recherche d’un blanc au-dessus de tous les blancs», explique Gottfried Honegger. Le Vide, une feuille de carton ponctuée d’une gommette rouge, que Cahn réalise en 1977 dans le lit de sa maison de retraite, clôt cette magnifique rétrospective. L'instantané de la quintessence de son art, tout en épure, justesse et simplicité.

à voir
«Marcelle Cahn. En quête d’espace», MAMC+, musée d’art moderne et contemporain Saint-Étienne
Métropole, rue Fernand-Léger, Saint-Priest-en-Jarez (42), tél. : 04 77 79 52 52,
Jusqu’au 5 mars 2023.
mamc.saint-etienne.fr


 

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