Marcel Sztejnberg, une collection en forme d’encyclopédie de l’orfèvrerie française

Le 21 janvier 2021, par Claire Papon

Diversité des pièces et des juridictions, lisibilité et identification des poinçons, originalité des décors, ancienneté des œuvres, les atouts sont nombreux de cet ensemble réuni de longue date avec passion.

Michel-Eloy Le Tailleur, quatre éléments d’une garniture de toilette à décor de feuillages, coquilles et enroulements aux armes d’alliance de Catherine du Bouilly-Turquant d’Obtaire et Louis Le Corgne, Rennes, 1750-1753, h. 12,2 et 8,3 cm, poids 1 391,4 g.
Estimation : 80 000/120 000 

À quoi tiennent les choses… C’est presque le hasard de la vie qui a poussé cet homme discret, connu du petit monde des spécialistes de l’orfèvrerie sous le nom de «monsieur Marcel», à se lancer dans une telle aventure. À l’époque, il se consacre corps et âme à ses boutiques de prêt-à-porter à Paris. Mais, au décès de deux de ses confrères, quelques mois après leur retraite, il prend conscience qu’il a peut-être mis lui aussi un peu trop d’énergie dans son activité professionnelle et qu’un hobby serait un bon «dérivatif». Moins fragile que le verre ou la céramique, l’orfèvrerie est inaltérable, se restaure et constitue un vaste sujet d’étude entre typologie des pièces, identification des poinçons et décryptage des armoiries. Le passe-temps, adopté au milieu des années 1970, devient vite une passion. Marcel Sztejnberg court les ventes publiques, les brocantes, les vide-greniers, les biennales, les marchés aux puces et autres déballages, de Lille au Mans, de Bruxelles à Reims et Toulouse, de la porte de Clignancourt et celle de Vanves. À 84 ans, il n’a rien perdu de son enthousiasme même s’il précise qu’il a «levé le pied». Poussé par ses fils, auxquels il a transmis l’inoffensif virus de l’orfèvrerie, il a décidé de se séparer de sa collection. Comprenez plusieurs centaines de pièces dont 140 dans ce premier opus. L’ensemble est à l’image de l’énergie qu’il dépense depuis près de cinquante ans dans tout l’Hexagone. «Cette collection est un vrai voyage et un vrai plaisir pour les amateurs de belles tables et de poinçons rares», souligne Édouard de Sevin, l’un des experts de la vente. «Elle est très hétéroclite, mais toutes les pièces sont identifiées et beaucoup ont été exposées ou publiées. Le collectionneur laisse un bel ouvrage derrière lui», renchérit sa consœur Claire Badillet.
 

Antoine Ier Neyrat, paire de flambeaux à fût à décor de canaux partant d’une collerette, Clermont-Ferrand, 1687, h. 16,8 cm, poids 693,9 g
Antoine Ier Neyrat, paire de flambeaux à fût à décor de canaux partant d’une collerette, Clermont-Ferrand, 1687, h. 16,8 cm, poids 693,9 g.
Estimation : 25 000/35 000 
Étienne-François Renard, sucrier à décor ciselé de feuillages et agrafes, les anses ornées de grenades, la graine figurant un bouquet de f
Étienne-François Renard, sucrier à décor ciselé de feuillages et agrafes, les anses ornées de grenades, la graine figurant un bouquet de fleurs et de fraises, Dole, 1768-1769, h. 69 cm, poids 425,6 g.
Estimation : 15 000/20 000 




Orfèvrerie Renaissance et XVIIe
Prêter, partager, faire découvrir a toujours été une évidence pour Marcel Sztejnberg. Ainsi, les musées de Lyon, de Douai, de Lille, de Dijon, d’Arras, de Brest ont pu bénéficier de ses trésors. Pas question d’en faire un jardin secret, à l’image des tableaux, des almanachs royaux, des sceaux mésopotamiens et des socles en marbre portor, des objets chinois et japonais achetés au bonheur la chance. Le fil d’Ariane de sa collection d’orfèvrerie ? L’argenterie française, régionale de préférence. Ainsi, pas moins de 35 juridictions figurent au catalogue – certaines rarissimes en ventes publiques – et de nombreuses pièces des XVIe et XVIIe, bien souvent absents du paysage artistique. Pas question toutefois de dédaigner les orfèvres parisiens, malgré la préciosité de leurs ouvrages, ni le XVIIIe siècle. Ainsi d’une paire de bougeoirs de Nicolas Delaunay, l’un des artistes les plus importants du dernier quart du XVIIe et du début du suivant, à qui l’on doit pour Versailles les vases et le mobilier, d’argent, commandés à Claude Ballin. Il ne reste que très peu d’objets façonnés par lui – un bénitier conservé au Louvre, une aiguière faisant partie du trésor de la cathédrale de Poitiers notamment –, et ceux de l’époque de nos accessoires d’éclairage (1687-1688) encore en mains privées sont bien sûr tout particulièrement recherchés (35 000/40 000 €). De Paris également une boîte à épices à décor de mascarons d’Antoine Filassier et une salière à huit pans de Théodore Chastelain (1670-1671) rappellent combien le poivre, la muscade, la cannelle ou la poudre blanche furent des denrées prisées. La première est estimée 15 000/18 000 €, la seconde, publiée dans l’ouvrage de Michèle Bimbenet-Privat Les Orfèvres et l’orfèvrerie de Paris au XVIIe siècle, 12 000/15 000 €. Tout comme une paire de boules à éponge et à savon de Martin Berthe (1722-1723). Un ensemble de voyage pliant (voir photo) à décor de terme masculin enturbanné (Lhuillier, Paris, 1600-1610) comprenant une fourchette à trois dents venant s’encastrer au dos d’un cuilleron témoigne de la diversification des couverts : du passage des fourchettes – dont l’origine serait byzantine mais qui seraient arrivées à la cour de France à l’initiative du futur Henri III –, de l’environnement de la cuisine à celui de la table (4 000/6 000 €).

 

Pierre-Louis Du Floo, théière à décor de pans unis et godrons, bec verseur orné d’une tête d’animal, l’anse en bois sculpté d’une tête d’A
Pierre-Louis Du Floo, théière à décor de pans unis et godrons, bec verseur orné d’une tête d’animal, l’anse en bois sculpté d’une tête d’Africain, Bergues, 1754, h. 21 cm, poids 927,6 g.
Estimation : 15 000/20 000 
M. Lhuillier, couvert de voyage pliant en argent anciennement vermeillé, le dos du cuilleron muni de cinq passants permettant aux trois de
M. Lhuillier, couvert de voyage pliant en argent anciennement vermeillé, le dos du cuilleron muni de cinq passants permettant aux trois dents de la fourchette de s’encastrer, Paris, 1600-1610. l. 15,2 cm, poids 39,5 g.
Estimation : 4 000/6 000 

De Lille à Perpignan
Deux régions semblent avoir les faveurs de notre collectionneur : le Nord et la Franche-Comté. De Lille, on a retenu trois gobelets de communauté religieuse (Antoine Caulier, 1684-1685, 6 000/8 000 €), dont deux portant le nom de leurs propriétaires (6 000/8 000 €), de Calais, un grand plat ovale à bord contourné (Antoine Willems, 1738-1748, 3 000/4 000 €), de Bergues une théière à manche de bois sculpté d’une tête d’Africain portant collier d’esclave et boucles d’oreilles en argent, caractéristique de la région (Du Floo, 1754, 15 000/20 000 €, voir photo). Difficile de dire l’usage d’un saupoudroir à baïonnette de Jean Willems (Dunkerque, 1696) aux armes de Martin de Ratabon, la fine reperce à fleurs de lys et tulipe laissant imaginer qu’il servait à poudrer les perruques plus qu’à contenir du sucre (12 000/15 000 €). Les amateurs de pedigree tenteront leur chance sur un sucrier de Dole (Étienne-François Renard, 1768-1769, voir photo) à riche décor naturaliste, exposé au musée des Arts décoratifs de Paris en 1936, et ayant fait partie de la vente David-Weill des 4-5 mai 1972 (15 000/20 000 €). Un moutardier de Salins (1768-1769) de forme tonneau fait écho à la façon dont on transportait le précieux condiment (3 000/4 000 €). Ce beau panorama fait escale également à Limoges (cuiller à olives début XVIIIe, gravée d’armoiries reprises dans la reperce du cuilleron, Pierre André Latache, 2 000/3 000 €), Rouen, Montauban (hochet à six grelots à manche de nacre, Bermon, XVIIe, 2 000/3 000 €), ainsi qu’à Bayonne, Dijon, Toulouse, Strasbourg, Mulhouse, Angers (biberon de malade attribué à René II Hardy, 1693, 4 000/6 000 €) et Montpellier (cuiller à olives ou à câpres de Jean I Freboul, 1678, 3 000/4 000 €). Toujours prisés, les flambeaux «à la financière», dits aussi «à la cardinal» (voir photo) et en usage dans les années 1660-1680, tirent leur nom d’un certain Mazarin – qui en possédait plusieurs exemplaires – et de leur fût carré accueillant des fagots de bougies sous lequel un système de poussoir permettait de les utiliser au maximum. Pas question toutefois de faire des économies de bouts de chandelle pour cette paire (1687) du Clermontois Antoine Ier Neyrat, estimée 25 000/35 000 € (voir photo). Classique mais rare, un ensemble de quatre boîtes à poudre ou à onguent armoriées, de Michel-Eloy le Tailleur (Rennes, 1750-1753, voir photo), est promis à la plus haute marche du podium, 80 000/120 000 €. Associée à la beauté plus qu’à la propreté, la toilette était l’un des privilèges de la haute société et se faisait dans la chambre – espace de réception et non d’intimité. Brosses, peignes, boîtes, miroirs, gantières, flacons, pelotes, gobelets… participent du cérémonial, certaines toilettes parisiennes faisant même l’objet de présents diplomatiques sous Louis XIV. Si les pièces sont bien sûr les vedettes de cette dispersion, on salue leur mise en valeur par le catalogue et des estimations parfois soutenues mais justes. Joie ! 
 

3 questions
à Marcel Sztejnberg

Quel regard portez-vous sur votre collection ?
C’est un peu une fierté. Celle d’avoir réussi, moi qui ne suis pas allé à l’école, qui suis un autodidacte, qui me suis donné moi-même les coups de pied pour avancer. Si je devais dédier cette collection, ce serait à mes parents arrivés de Pologne en 1933, et à mon frère, tous trois morts en déportation. Si j’avais eu des parents, je ne pense pas que je serais arrivé là. C’est mon histoire personnelle qui m’y a conduit, qui m’y a obligé. Cette collection, c’est une page qui se tourne et une belle passion.

Quel est votre état d’esprit à la veille de cette première vente, qui pourrait bien connaître des préemptions ?
J’ai pris la décision, dès le départ, de ne jamais regretter quoi que ce soit. Je n’ai jamais vendu une pièce, même la plus anodine et me suis fixé la règle de ne jamais avoir de regret. Sinon on meurt. J’ai encore beaucoup d’objets dans mes vitrines. Aujourd’hui je ne trouve plus de pièces qui puissent m’apporter quelque chose. Enfin, je crois… Quant aux préemptions, ce serait en effet une belle reconnaissance, la preuve que j’ai bon goût. Et j’aurais le plaisir de pouvoir aller les revoir.

Y en a-t-il une qui ait votre préférence ?
Elles sont toutes mes favorites… C’est comme si vous me demandiez lequel de mes fils je préfère : je les aime tous autant. Mes objets, c’est pareil. Beaucoup sont exposés dans des vitrines et je me lève même la nuit pour les regarder. Ma pièce favorite est celle que je n’ai pas encore…
jeudi 04 février 2021 - 02:00 - Live
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Ader
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