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Marcel Lecomte : les livres, une passion secrète

Publié le , par Claire Papon
Vente le 25 novembre 2022 - 14:00 (CET) - Salle 7 - Hôtel Drouot - 75009

Après les estampes anciennes cédées en 2020, un autre chapitre s’ouvre pour Marcel Lecomte dont la galerie du 17 rue de Seine était un passage obligé des amateurs de gravures et dont les livres furent la passion secrète.

Jean-François Janinet (1752-1814) et Charles Melchior Descourtis (1753-1820), Vues... Marcel Lecomte : les livres, une passion secrète
Jean-François Janinet (1752-1814) et Charles Melchior Descourtis (1753-1820), Vues remarquables des montagnes de la Suisse, dessinées et peintes d’après nature… (Amsterdam, 1785), in-folio dans le carton de l’époque.
Estimation : 40 000/50 000 

Les livres ou les estampes ? Pourquoi faudrait-il choisir ? Marcel Lecomte, disparu en 1996, avait tranché : ce serait les deux. Les gravures pour en faire commerce, la bibliophilie pour le plaisir. Et même la passion. Son fils Bernard se souvient de l’appartement familial. «Il y avait des piles de livres partout, entre lesquelles il fallait passer. J’ai baigné dans le jus, forcément, sans que cela infuse tout de suite. Contrairement à lui, j’ai eu le choix de faire ce que je souhaitais.» Né à Paris en 1914, Marcel Lecomte est le deuxième fils d’un imprimeur taille-doucier installé rue des Saints-Pères. Cinq ans plus tard, la mort accidentelle de leur père oblige les deux enfants à entrer en apprentissage : Camille, l’aîné, chez Maurice Le Garrec puis chez Paul Prouté – où il découvre l’estampe et Honoré Daumier –, Marcel en librairie. En 1931, son frère a 23 ans et publie un premier catalogue consacré à l’homme de La Caricature et du Charivari. Pour Marcel aussi, le virus est pris. L’année suivante, tous deux publient une somme intitulée Estampes modernes XIXe-XXe siècles. Au décès de Camille, en 1932 toujours, Marcel Lecomte s’inscrit au registre du commerce en tant que son successeur. En 1938, il s’établit 17, rue de Seine et publie son premier catalogue de livres. Il ne quittera plus cette adresse de la rive gauche. Travailleur infatigable, il profite de l’essor du marché des estampes, notamment aux États-Unis. En 1947, il est expert agréé auprès de la Compagnie des commissaires-priseurs de Paris et réalise sa première vente à l’Hôtel Drouot. Sa connaissance de l’œuvre de Toulouse-Lautrec contribue à le faire nommer membre du comité d'expertise pour les œuvres de l’artiste, les années 1959-1967 lui offrant la possibilité de disperser, en tant qu’expert, des ensembles très importants de grands peintres-graveurs, des Daumier de la collection René Gaston-Dreyfus aux Lautrec de celle du ténor du barreau Maurice Loncle. En 1979, il organise, dans sa galerie parisienne, l’exposition «Daumier sculpteur», à l’occasion du centenaire de la mort de l’artiste.

 

Nina Toye et A. H. Adair Petits et grands verres. Choix des meilleurs cocktails (Paris, 1927) in-4° sur papier vélin Montgolfier, illustra
Nina Toye et A. H. Adair Petits et grands verres. Choix des meilleurs cocktails (Paris, 1927) in-4° sur papier vélin Montgolfier, illustrations de Jean-Émile Laboureur, reliure de Paul Bonet de 1931.
Estimation : 25 000/30 000 


Des incunables aux illustrés modernes
Le 15 mars 1989, il cède à Drouot une cinquantaine de ses dessins et tableaux anciens, dont une feuille pour l’ornementation d’un plastron d’une armure par Étienne Delaune, adjugée 844 776 F (210 263 € en valeur réactualisée) à l’homme d’affaires et collectionneur américain Ian Woodner. La vente est orchestrée par Marc Ferri. L’un et l’autre se connaissent de longue date et s’apprécient. C’est à ce dernier d’ailleurs que l’on doit la préface du catalogue de notre vacation. «Grand connaisseur, il [Marcel Lecomte] accueillait avec le même enthousiasme le marchand notoire ou l’humble passant, le curieux. Il fallait savoir prendre son temps, prendre un café avec lui au bistrot d’à côté, le monde pressé n’avait pas sa place chez lui», écrit l’ancien commissaire-priseur, dont le fils a repris le flambeau depuis 2011. D’un enthousiasme communicatif, Marcel Lecomte gardait secrète, ou tout au moins dans l’ombre, sa passion pour le livre ancien, mais surtout romantique, illustré et moderne. «Il ne montrait pas ses ouvrages, et s’il en prêtait, ce n’était jamais plusieurs à la fois», raconte Bernard Lecomte. Constituée à partir des années 1945-1950, la bibliothèque est intacte, à l’exception de quelques doublons dont il s’était séparé. Ventes publiques, librairies – Pierre Berès, Marc et Bernard Loliée, Alexandre Loéwy… –, notre bibliophile achète partout, et certaines des batailles d’enchères auxquelles il a participé sont restées légendaires.
 

Si l’état de conservation des ouvrages est primordial, comme leur reliure, l’homme est attentif aux provenances bien sûr, gage de qualité. Parmi le florilège de ce jardin secret figure un livre d’heures à l’usage de Rouen sur vélin du XVe siècle, orné de vingt grandes miniatures, d’initiales et de bordures à motifs architecturaux, mais dont l’absence de calendrier semble indiquer qu’il n’a pas été terminé. Habillé de maroquin noir estampé et de fermoirs d’argent, ce livre de prières est muni du grand ex-libris du XVIIe portant des armes attribuées au marquis de Bauffremont, gouverneur des villes d’Auxonne et de Châlon-sur-Saône (60 000/80 000 €). L’autre estimation de même altitude bénéficie à un exemplaire de la première édition in-folio, en partie originale, des Essais de Michel de Montaigne (Paris, 1595). Cette célèbre édition posthume, partagée entre Abel L’Angelier et Michel Sonnius et fixant le texte définitif, a été établie avec une «extrême superstition» par Marie Le Jars de Gournay, «fille spirituelle» de l’auteur, et par le poète Pierre de Brach d’après l’exemplaire de l’édition de 1588 abondamment annoté par Montaigne. Celui qui nous intéresse, grand de marges et dans sa première reliure en vélin doré – et bien conservée –, figurait dans la bibliothèque Hippolyte Destailleur (voir photo ci-dessous).

 
Michel de Montaigne (1533-1592), Les Essais (Paris, 1595), in-folio relié en vélin doré d’époque.Estimation : 60 000/80 000 €
Michel de Montaigne (1533-1592), Les Essais (Paris, 1595), in-folio relié en vélin doré d’époque.
Estimation : 60 000/80 000 


Bonet, Martin et les autres
Les amateurs d’ouvrages illustrés tenteront leur chance sur les deux grands volumes d’ornithologie Oiseaux dorés ou à reflets métalliques…, d’Audebert et Vieillot (Paris, 1802). Soixante-huit espèces nouvelles y sont décrites et représentées pour la première fois, nombre d’autres ont aujourd’hui disparu. Notre exemplaire, l’un des douze connus sur grand papier et contenant les légendes des planches imprimées en or, est estimé 15 000/18 000 €. Comptez respectivement 40 000/50 000 € pour deux recueils de voyage : le premier, Vues remarquables des montagnes de la Suisse dessinées et peintes d’après nature avec leur description, par Janinet et Descourtis (Amsterdam, 1785), complet de ses 42 planches (voir photo page 19) ; le second, Voyage à Athènes et à Constantinople (Paris, 1825), est l’œuvre de Louis Dupré (1789-1837), peintre officiel de Jérôme Bonaparte. Ce recueil, réalisé au retour d’un périple de six mois en Grèce et en Turquie, est proposé dans son édition originale. Parmi les – autres – incontournables, nommons l’un des 100 exemplaires de la plaquette de Charles Cros Le Fleuve (Paris, 1874) – grande pièce en deux cents alexandrins – ornée de huit eaux-fortes d’Édouard Manet (15 000/18 000 €), une première édition du Poète assassiné de Guillaume Apollinaire (Paris, 1926), rehaussée de 36 lithographies en noir de Raoul Dufy et reliée par Paul Bonet (même estimation), une autre de Saint Matorel de Max Jacob (Paris, 1911), premier livre véritablement illustré par Pablo Picasso et relié par Martin (40 000/50 000 €). De Nina Toye et A. H. Adair enfin, Petits et grands verres (Paris, 1927, voir photo page 20) livre 199 cocktails agrémentés par Jean-Émile Laboureur de dix gravures, les pages de garde de l’ouvrage – relié par Paul Bonet – étant recouvertes de dessins d’André Dignimont et de signatures de personnalités ayant fréquenté le Massard’s Bar, avenue Montaigne. À consommer sans modération…

 

Louis Dupré (1789-1837), Voyage à Athènes et à Constantinople (Paris, 1825), grand in-folio, reliure d’époque en demi-veau rouge.Estimatio
Louis Dupré (1789-1837), Voyage à Athènes et à Constantinople (Paris, 1825), grand in-folio, reliure d’époque en demi-veau rouge.
Estimation : 40 000/50 000 


 

3 questions
à Bernard Lecomte
Spécialiste en dessins et tableaux XIXe et modernes
Dans quel état d’esprit êtes-vous aujourd’hui à la veille de cette vente ?
Pour ma sœur et pour moi, c’est un hommage que nous rendons à notre père. Nous avons envie d’ «alléger» un peu l’appartement familial, rue de Tournon, de tourner la page, et de le faire avec un beau catalogue, comme il les aimait. Celui-ci est le premier de la dispersion de sa bibliothèque.
Votre père avait un intérêt particulier pour Honoré Daumier…
L’amour qu’il avait pour cet artiste lui venait, je pense, du fait qu’il se retrouvait en lui. Respectueux de la volonté de son père, Daumier entre en 1820 comme saute-ruisseau chez un huissier. Il a 12 ans. L’année suivante, lassé de ce métier, il devient commis chez Delaunay, libraire au Palais-Royal, et se consacre au dessin. Dans les années 1825-1830, il entre en apprentissage chez un lithographe et imprimeur, où il est chargé notamment de préparer les pierres. C’est de cet aspect du personnage qu'il se sentait proche. Mon père s’était formé à la force du poignet…
Entretenait-il des relations avec des illustrateurs, des relieurs ?
Il restait très attaché à l’artisanat et aimait être en contact, et même travailler avec des illustrateurs, des relieurs. Si un livre ne lui plaisait pas en tant que tel, notamment s’il était broché ou s’il n’aimait pas la reliure, il allait voir ses amis relieurs. Il connaissait Paul Bonet, mais ne lui a pas confié de livre, car celui-ci avait fait ses premières maquettes au lendemain de la Première Guerre mondiale et était alors à la fin de sa carrière. Mon père, en revanche, a beaucoup fait travailler Pierre-Lucien Martin. Il a soutenu ses débuts, et a entretenu des rapports amicaux avec lui. Il aimait aussi beaucoup Henri Alix, et après son décès, en 1959, il a confié la reliure de ses catalogues de ventes à son épouse, Hélène, qui a poursuivi l’activité de l’atelier rue Saint-André-des-Arts et l’a fait grandir. Il a organisé des expositions sur Jean-Émile Laboureur, dont une en 1974, notamment pour venir en aide à sa veuve. Il avait aussi parmi ses clients, Henri Cartier-Bresson et Léo Ferré…


 

Honoré Daumier (1808-1879) et François Fabre (1797-1854), Némésis médicale illustrée (Paris, 1840), premier tirage de ce recueil de satire
Honoré Daumier (1808-1879) et François Fabre (1797-1854), Némésis médicale illustrée (Paris, 1840), premier tirage de ce recueil de satires par Fabre, contenant 30 vignettes dessinées par Daumier et gravées sur bois.
Estimation : 800/1 000 € (l’ouvrage)
vendredi 25 novembre 2022 - 14:00 (CET) - Live
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