facebook
Gazette Drouot logo print

Marc Ladreit de Lacharrière, « J’ai voulu que ma collection devienne la propriété de tous »

Le 17 juin 2021, par Véronique Prat

Un jeune homme désargenté devenu milliardaire qui réunit des œuvres d’art pour en faire don aux musées, c’est une fable exemplaire. Marc Ladreit de Lacharrière se confie …

Marc Ladreit de Lacharrière, « J’ai voulu que ma collection devienne la propriété de tous »
Marc Ladreit de Lacharrière
© musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo Thibaut Chapotot

Au pied de l’escalier Daru, il regarde la Victoire de Samothrace, l’une des icônes du Louvre, mais que les siècles avaient couverte de sombres badigeons qui l’enlaidissaient. Le nettoyage de surface, effectué en 2015, a révélé la délicatesse de la sculpture que la crasse dissimulait ; l’élégance du marbre antique a réapparu dans toute sa subtilité. C’est un peu grâce à lui, l’homme qui la contemple au bas des marches. Sans la générosité de Marc Ladreit de Lacharrière, la restauration de ce chef-d’œuvre n’aurait pas été possible. Ce geste de mécénat n’était pas le premier : depuis 1997, depuis la remise en état du « Gladiateur Borghèse », Marc de Lacharrière s’est engagé à parrainer le département des Antiquités grecques, étrusques et romaines. Il a aidé à réaménager la salle du Manège et a sponsorisé la magnifique exposition « Porphyre, les secrets de la pierre pourpre », dont le Louvre possède le plus bel ensemble, allant de l’époque ptolémaïque à la fin du XVIIIe siècle. On retrouve ce même goût dans sa demeure privée, dans le salon et le bureau, où des sculptures antiques baignent dans une douce lumière : idoles cycladiques (IIIe millénaire av. J.-C.) ; tête en marbre sculpté représentant l’empereur Hadrien (IIe siècle ?) ; statue d’Héraclès enfant du IIIe siècle. Avec une inclination très sûre, Marc de Lacharrière a su dépasser les clivages du temps et de l’espace, harmoniser sculptures, peintures et objets d’art. Placée sur la cheminée du salon, la Composition, 1947 de Nicolas de Staël, qui évoque l’orthodoxie de la Russie natale du peintre, irradie grâce à la présence des masques cimiers du Soudan, suggérant deux antilopes aux lignes synthétiques, qui l’encadrent de part et d’autre. Ailleurs, il fallait l’audace d’un amateur raffiné pour exposer au-dessus d’un Portrait de jeune homme du Fayoum (IIe siècle) une toile de Hans Hartung, d’un lyrisme où dominent biffures et formes colorées.
 

Vue sur la scénographie des collections permanentes exposées en galerie Marc Ladreit de Lacharrière, nouvel espace imaginé par Jean Nouvel
Vue sur la scénographie des collections permanentes exposées en galerie Marc Ladreit de Lacharrière, nouvel espace imaginé par Jean Nouvel, mars 2021.
© musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Thibaut Chapotot


Favoriser le dialogue des cultures
L’ensemble est assez stupéfiant. On aimerait savoir si cet homme cultivé est né avec une cuillère d’argent dans la bouche. L’idée le fait sourire. « Je suis d’une très vieille famille ardéchoise, implantée depuis sept cent cinquante ans sur la même terre. Issus d’une lignée à particule, propriétaires d’un château qui ressemble plutôt à une vieille bâtisse fortifiée – et d’un banc réservé à l’église –, mes ancêtres pouvaient faire illusion, mais nous n’avions pas un sou. » Pourtant, dans cette famille, il importait de servir l’État ; alors Lacharrière intègre l’ENA, puis entre à la banque Indosuez qu’il quittera en 1976 pour l’Oréal, comme directeur financier avant d’en devenir vice-président directeur général. Mais ce non-conformiste ne tarde pas à donner sa démission : « J’aime prendre des risques, je voulais fonder ma propre boîte. » En 1991, il crée la Financière Marc de Lacharrière, Fimalac, avant de se recentrer sur les services financiers avec Fitch Ratings, l’une des trois grandes agences de notation internationales. La même année, il veut sauver ce qu’il appelle « un trésor à la fois historique, littéraire et humaniste » en reprenant la Revue des Deux Mondes, la plus ancienne d’Europe, fondée en 1829. Ce n’est là qu’un des multiples engagements de cet homme passionné par la culture. En 2007, Jacques Chirac le sollicite pour prendre la direction de l’Agence France-Muséums, en charge de la création du Louvre Abu Dhabi. L’ambition du premier musée non occidental proposant au visiteur le parcours de l’histoire mondiale de l’art, de la préhistoire à la création contemporaine, est de favoriser le dialogue des cultures et des civilisations. Un idéal qui est aussi celui de Lacharrière. Sans se détourner des arts classiques ou de l’art contemporain, le collectionneur est de plus en plus attiré par ce que Félix Fénéon appelait les « arts lointains », et que l’on nomme aujourd’hui arts primitifs. « De nombreux chemins, se souvient-il, m’ont conduit aux arts non occidentaux : la fréquentation du musée de l’Homme ; la prise de conscience de l’influence de ces cultures sur les artistes, tels Derain, Vlaminck, Braque, Picasso, mes rencontres avec des connaisseurs, comme Alain de Monbrison ou Jean-Pierre Barbier-Muller, mes conversations avec les équipes du musée du quai Branly, et Stéphane Martin, son président. Mais sans Jacques Chirac, je n’aurais peut-être pas pensé à constituer une collection : il m’a transmis sa passion. » Il a fait plus : en avril 2011, Jacques Chirac écrivait à Marc de Lacharièrre : « Je trouve que tu devrais permettre à tous les visiteurs du quai Branly d’admirer les œuvres que tu as rassemblées. » Comment ne pas comprendre cet appel à donation ? Quelques années plus tard, le philanthrope offrira sa collection au musée qui symbolise à ses yeux l’égale dignité des cultures du monde.

 

Côte d’Ivoire, peuple Sénoufo, XIXe siècle. Maternité assise, bois, métal, patine huileuse, 65 x 20 x 22 cm. Donation Marc Ladreit de Lach
Côte d’Ivoire, peuple Sénoufo, XIXe siècle. Maternité assise, bois, métal, patine huileuse, 65 20 22 cm. Donation Marc Ladreit de Lacharrière.
© musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Claude Germain


Contemplation
Cette exceptionnelle donation privée est la plus importante dans ce domaine depuis l’après-guerre. Évaluée à 52 M€, elle compte 36 œuvres africaines et océaniennes qui sont maintenant dévoilées et installées dans une galerie dominant en mezzanine les salles d’exposition permanente du musée du quai Branly. L’espace se compose de deux ailes, l’une réservée aux œuvres de la donation, l’autre à des expositions temporaires en lien avec la collection, qui seront elles aussi financées par Marc de Lacharrière, pendant cinq ans, à hauteur de 200 000 € annuels. Comme le souhaitait le collectionneur, la donation, baignée dans une atmosphère de clair-obscur, est propice à la contemplation. Le regard est attiré par un masque anthropomorphe de Côte d’Ivoire au glorieux pedigree : il a appartenu au marchand d’art Paul Guillaume, qui y voyait une icône de l’art africain et l’avait exposé près de toiles de Derain et de Modigliani. Plus étonnante encore par sa stature hiératique, la Maternité assise sénoufo allaite deux bébés, tandis que ses bras curieusement tendus au-dessus de sa tête tiennent une jatte associée à la divination. Plus loin, on s’approche avec curiosité d’une statue masculine d’ancêtre des Hemba (Zaïre), peuple dont le style est l’un des plus majestueux du continent noir.
Une aura certaine
La collection de Marc de Lacharrière bénéficie d’un dispositif scénographique audacieux, à la fois original et intimiste, qui veut laisser toute liberté au regard. Sur des socles revêtus de bois, les objets ne sont pas sous vitrines mais dans un nouvel écrin, sorte d’enveloppes translucides en Plexiglas souple qui forment comme des halos, épousant la silhouette des œuvres tout en les laissant respirer. Baptisées « aura », imaginées par Jean Nouvel, elles constituent une authentique prouesse technique. « L’idée, explique l’architecte du musée, c’est que la vitrine semble immatérielle. Qu’elle capte seulement quelques reflets de la lumière ambiante. » Toutes ces œuvres relatent le parcours de Marc de Lacharrière vers les arts africains. Elles évoquent aussi la rencontre des arts primitifs avec l’Occident depuis les premières décennies du XXe siècle. « André Derain, aime raconter Marc de Lacharrière, s’était enthousiasmé pour des sculptures découvertes dans les salles du musée du Trocadéro (nommé plus tard musée de l’Homme). Il parvint à convaincre Vlaminck de lui vendre le Masque blanc rapporté du Gabon que son ami avait acheté à un explorateur. Quand Matisse et Picasso le virent accroché dans l’atelier de Derain, ils avouèrent que l’œuvre leur avait ouvert un nouvel horizon. Dès lors, la fascination que les arts primitifs ont exercé sur l’Occident, après avoir envoûté les artistes, a suscité l’admiration d’autres amateurs, voyageurs et galeristes. Ils trouvaient dans l’art africain une liberté qui leur avait manqué dans les arts européens. J’ai évolué moi aussi. J’avais reçu une éducation eurocentrée, mais j’ai commencé à comprendre cette vision nouvelle de l’espace et du volume : je ne voyais plus dans les objets africains ou océaniens de simples curiosités mais des œuvres à la beauté émouvante, profonde et riche. »

à voir
Collection Marc Ladreit de Lacharrière La donation de 36 œuvres d’Afrique et d’Océanie
Musée du quai Branly - Jacques Chirac, Paris VIIe
www.quaibranly.fr

Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne