Marc Fumaroli, un grand esprit de l’histoire de l’art

Le 30 juin 2020, par Carole Blumenfeld

Président des Amis du Louvre pendant deux décennies, l’auteur de L’État culturel, essai sur une religion moderne était aussi et surtout un grand historien de l’art qui a profondément renouvelé les champs de recherche, de Poussin à Cézanne en passant par Vélasquez, Jacques Lemercier, Guido Reni ou Girodet.

Marc Fumaroli
© JEAN-BAPTISTE HUYNH

Agrégé de lettres classiques, Marc Fumaroli rencontra Jacques Thuillier au début des années 1960 à la fondation Thiers – où ils étaient tous deux pensionnaires –, mais ne fit ses premiers pas en histoire de l’art qu’en 1975, juste avant de soutenir son doctorat ès lettres et d’entrer à la Sorbonne en publiant «Sur quelques frontispices gravés d’ouvrages de rhétorique et d’éloquence (1594-1641)» dans le Bulletin de la Société de l’histoire de l’art français. Le ton était donné. Difficile de nier combien L’Âge de l’éloquence. Rhétorique et res literaria, de la Renaissance au seuil de l’époque classique (1980) s’avéra particulièrement riche pour comprendre l’univers dans lequel les artistes créaient les images. Cette éloquence muette répondait aux préoccupations morales et religieuses du temps. La démarche de Marc Fumaroli suscita mille débats tant il bouscula le monde feutré des historiens de l’art français, plus intéressés par le style que par l’iconographie ou le sens caché des images. Son introduction au catalogue de l’exposition dédiée à «La peinture française du XVIIe siècle dans les collections américaines» (Grand Palais, 1982), son intervention au colloque sur les Carrache et les décors profanes («La Galeria de Marino et la galerie Farnèse», 1986), son essai intitulé «Une peinture de méditation. À propos de l’Atalante et Hippomène du Guide» (1987), furent autant de pavés jetés dans la mare. Son «dossier du département des Peintures du Louvre» (1989) consacré à L’Inspiration du poète de Poussin, L’École du silence. Le sentiment des images au XVIIe siècle (1994) et surtout son «Solo» sur la Sainte Françoise romaine de Poussin (RMN, 2001), dont l’acquisition par les Amis du Louvre n’était pas un hasard, jouèrent un rôle majeur dans le renouvellement de la recherche sur le XVIIe siècle. Ceci bien au-delà du seul contexte français, puisque l’historien littéraire bénéficiait d’une estime marquée de ses confrères américains et italiens. Dans la préface de Lire les arts dans l’Europe d’Ancien Régime (Gallimard, 2019), un recueil de textes signés par lui entre 1988 et 2017, Marc Fumaroli résumait sa démarche : «J’ai voulu montrer à quel point, en France, le système des académies royales pluridisciplinaires avant l’heure, tel que l’avait prévu Richelieu, a rapproché et fait fusionner les lettres, les arts et même les sciences dans le goût royal français.» Comment dès lors interpréter une œuvre d’art en la réduisant à la seule histoire de l’art ? Impossible… Se définissant comme un historien littéraire et un historien de l’art amateur, «néanmoins reconnu et estimé par ses collègues dans cette discipline» – que ce soient les grands disparus André Chastel et Jacques Thuillier ou les meilleurs disciples américains d’Erwin Panofsky –, Marc Fumaroli, avec une élégance qui n’appartenait qu’à lui et une culture immense, suscitait les controverses chez ses pairs. La querelle tonitruante, jusque dans les pages du Figaro, qu’il engendra en contredisant l’approche d’un Poussin agnostique défendue par Jacques Thuillier dans le catalogue de l’exposition «Poussin» de 1994 fut mémorable. Le parti pris de Marc Fumaroli, pour qui l’homme et l’œuvre ne faisaient qu’un, obligeait tout au moins à considérer les fréquentations du peintre – proche des milieux ecclésiastiques romains – et le regard de ses commanditaires, tout au plus à se départir des principes d’Anthony Blunt dans lesquels s’inscrivait Jacques Thuillier. Fustigeant l’art officiel de son temps dans Paris-New York et retour (2009), défendant les femmes créatrices d’Élisabeth Vigée Le Brun à Claire de Duras, le spécialiste de Chateaubriand était aussi un fin connaisseur du siècle des Lumières. Il reconnaissait lui-même dans les pages de la Gazette Drouot du 5 janvier 2018 (voir l'article Plaidoyer pour Caylus de la Gazette no 1, page 158 ), lors d’un entretien intitulé «Plaidoyer pour Caylus» : «J’avoue que je n’aurais jamais cru que mon cours sur Caylus au Collège de France serait le point de départ de tant de recherches venant de tous côtés». Il y confiait que le personnage le mit sur la piste de La Querelle des Anciens et des Modernes, dont son texte de 2001 est assurément le plus important sur le contexte intellectuel et moral de la fin du siècle de Louis XIV et de la Régence depuis La Crise de la conscience européenne de Paul Hazard (1935). Caylus encore est au cœur de Quand l’Europe parlait français (2001), de ses études sur Watteau et Bouchardon et surtout de l’exposition «Antiquité rêvée», dont il assura le commissariat général avec Henri Loyrette au Louvre en 2010. Pour Marc Fumaroli, Caylus, archétype du bon goût français, rival de Winckelman, était une – si ce n’est la – clef de voûte pour saisir les subtilités et les contradictions du siècle. Marc Fumaroli laisse derrière lui une œuvre pléthorique sur la rhétorique et la diplomatie de l’esprit, sur l’histoire des arts, sur l’âge de la conversation, mais aussi deux Christ en croix en ivoire de la fin du XVIe ou du tout début du XVIIe siècle, donnés sous réserve d’usufruit en 2014 par l’intermédiaire de la Société des amis du Louvre, ainsi que le Portrait d’actrice par Charles Coypel. Il lègue sa bibliothèque à l’Institut, mais l’ensemble de sa documentation sur Caylus rejoindra la Voltaire Foundation à l’université d’Oxford, où ses recherches pourront être poursuivies.

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