Majorelle, le talent de père en fils

Le 29 octobre 2020, par Caroline Legrand
Provenant de la descendance de Jacques Majorelle, à Marseille, une sélection de tableaux et objets d’art évoquera, l’histoire rare d’une famille d’insatiables créateurs… au fil des âges et des voyages.
Jacques Majorelle (1886-1962), Djebel Zerhoun, Moulay Idriss, 1929, technique mixte, gouache, aquarelle et crayon à rehauts de poudres métalliques or et argent, signée, datée et située, 47 62 cm.
Estimation : 100 000/120 000 

Nancy, Marrakech et maintenant Marseille. Une nouvelle étape vient d’être ajoutée au périple de Jacques Majorelle avec la dispersion de dix-sept peintures et autres objets d’art provenant de la fille de Jean-Louis, fils cadet de Jacques et Andrée Majorelle. On remontera ainsi aux origines nancéiennes de l’artiste orientaliste, avec l’évocation de son père, Louis, le célèbre ébéniste art nouveau, au travers d’un portrait photographique de la fin du XIXe ou du début du XXe siècle, réalisé par Paul Berger, prisé 500/1000 €, mais aussi, à 1 500/2 000 €, d’un Paysage peint à l’aquarelle par Louis et dédicacé à son fils. En 1879, Louis Majorelle reprend avec son frère Jules l’entreprise familiale de mobilier et faïence. Après avoir travaillé longtemps à des meubles classiques, il se convertit à l’esthétique de l’art nouveau sous l’influence d’Émile Gallé. Au sein de l’école de de Nancy, il s’affirme comme l’ébéniste le plus doué et le plus novateur, élaborant des productions empreintes de naturalisme et de symbolisme, comme le pied de lampe tripode en bronze à décor floral et aquatique, vraisemblablement conservé dans la famille depuis toujours, annoncé à 5 000/7 000 €. L’Exposition universelle de 1900, à Paris, voit sa consécration – et celle de l’art nouveau. Estimé 10 000/15 000 €, un banc en bois sculpté à décor de motifs «vikings», signé du créateur Johann Borgensen (1863-1930), présenté lors de ce même événement, démontre l’intérêt de Louis pour toutes les avant-gardes qui se déploient alors en Europe, tel ce style dit «dragon» norvégien, lié au mouvement Arts & Crafts.
 

Jacques Majorelle (1886-1962), Pileuses de mil dans la palmeraie de Marrakech, vers 1947, huile sur toile, signée et située, 92 x 74 cm (d
Jacques Majorelle (1886-1962), Pileuses de mil dans la palmeraie de Marrakech, vers 1947, huile sur toile, signée et située, 92 74 cm (détail).
Estimation : 60 000/80 000 

De la Lorraine au Maroc
Jacques, fils unique de Louis Majorelle et Jane Kretz, baigne donc depuis sa plus tendre enfance dans un milieu artistique d’avant-garde. Même son grand-père, Auguste, était un céramiste au talent reconnu. «On le voyait souvent en compagnie de son père, traverser les ateliers, s’intéresser à telle idée de travail ou à telle exécution particulière spectaculaire», écrivent Félix et Amélie Marcilhac dans leur ouvrage de référence sur le peintre (éditions Norma, 2019). Se destinant, selon la volonté de son père à une carrière d’architecte au sein de l’école de Nancy, et après des études dont il garda sans aucun doute le goût de la rigueur et la précision dans le rendu de ses kasbahs, le jeune homme s’oriente finalement vers la peinture et décide, en 1906, de partir pour Paris, où il s’inscrit à l’académie Julian et dans l’atelier de Schommer et Royer. S’il maintiendra toute sa vie de très bonnes relations avec ses parents, il a vite éprouvé un besoin d’éloignement, sans doute pour démontrer ses capacités à son père. Jacques ira encore plus loin avec ses nombreux voyages, tout d’abord en Espagne et en Italie puis en Égypte durant l’année 1910. Ses problèmes de santé, nécessitant un climat chaud et sec, mais aussi cette envie d’ailleurs le poussèrent encore à débarquer à Marrakech en 1917. Mais Nancy n’est jamais loin avec les Majorelle. C’est en effet un ami de son père, un autre Nancéien, le général Lyautey, qui l’invite à venir retrouver les nombreux autres artistes présents au Maroc. Ce pays le fascinait depuis sa prime jeunesse, au travers de la fabuleuse maison de style mauresque la Douëra, construite dans sa ville natale par le peintre orientaliste Étienne Cournault, ami de Delacroix. Temporaire à l’origine, son séjour marocain se prolongera. D’autant qu’il y épouse, deux ans plus tard, Andrée Longueville, une jeune femme originaire de Lunéville qui l’a accompagné dans cet exil et avec laquelle il mènera une riche vie de famille ponctuée d’expéditions dans les montagnes de l’Atlas ou dans les souks animés du sud du pays. Les deux tableaux majeurs de cet ensemble – Djebel Zerhoun, Moulay Idriss, de 1929 (100 000/120 000 €) et les Pileuses de mil dans la palmeraie de Marrakech, peintes vers 1947 (60 000/80 000 €) – illustrent les deux pans de la création de Jacques Majorelle : une première partie consacrée à la représentation des kasbahs et une seconde aux «beautés noires» du pays.

Johann Borgersen (1863-1930), banc en bois sculpté à décor de motifs vikings. 80 x 125 x 34,5 cm. Estimation : 10 000/15 000 €
Johann Borgersen (1863-1930), banc en bois sculpté à décor de motifs vikings. 80 125 34,5 cm.
Estimation : 10 000/15 000 


Une quête d’authenticité
«Tout comme Émile Bernard, fuyant toute velléité d’européanisation, Jacques Majorelle fit disparaître de ses toiles tous les accessoires d’atelier et objets de bazar, tous les tapis, lanternes, cuivres et costumes d’apparat, chers aux peintres du XIX
e siècle, pour ne représenter que le quotidien», expliquait encore Félix Marcilhac. Fort des nouveautés artistiques, de la recherche sur la lumière des impressionnistes et celles sur la couleur des avant-gardes picturales du début du XXe siècle, Majorelle arrive au Maroc avec une vision nouvelle de ce que doit être la peinture orientaliste. Les vastes paysages l’intéressent moins que ces hommes et ces femmes dont les coutumes l’intriguent, et qui ont construit de fabuleuses cités à flanc de montagne. En 1923, le peintre fait ériger la villa Bou Saf-Saf en bordure de la palmeraie de Marrakech, où il s’installera définitivement. Mais il se sent bientôt à l’étroit et décide de parcourir le pays. Il sera l’un des premiers artistes à obtenir l’autorisation de se rendre dans ces contrées isolées. Sa première destination, en 1921, sera la vallée d’Ounila dans le pays Glaoua, on peut aussi dire, puis la ville sainte de Moulay Idriss. C’est dans cette ville que se trouve le tombeau d’Idriss Ier, fondateur du royaume du Maroc au VIIIe siècle. Situé dans le Moyen-Atlas, sur les flancs de montagne près des ruines de Volubilis, à une soixantaine de kilomètres à l’ouest et non loin de Meknès, ce lieu saint interdit alors son entrée aux non-musulmans. Majorelle n’a donc jamais pu franchir ses portes lors de ses nombreux séjours aux abords de cette cité mythique. De ce fait, il l’a peinte systématiquement de l’extérieur, depuis des endroits surélevés, offrant une vue plongeante sur la cité et les toits, mettant en valeur l’architecture cubiste des maisons blanche et ocre par un cadrage toujours original. Les années 1930 sont celles d’une évolution stylistique chez le peintre, qui se concentre désormais sur des portraits de femmes –ces «beautés noires» venant du pays Glaoua, descendantes des esclaves de la vallée du Souss et du Drâa, ramenées du Niger à Marrakech par les marchands de Tombouctou –, qu’il fait poser dans le jardin de sa villa de Marrakech ou qu’il observe dans la palmeraie de la ville, en plein travail, à l’image des Pileuses de mil. Avec une peinture plus moderne et colorée, les teintes ocre faisant place à une palette vive et saturée, il réalise des œuvres à la fois crues et décoratives. De 1942 à 1952, il sillonnera l’Afrique, remontant à la source de cette inspiration afin de brosser des portraits comme Kankan, peint à la gouache sur papier en 1948 (25 000/35 000 €). Autant de tableaux que vous pourrez même présenter dans votre salon sur le chevalet de l’artiste, lui aussi proposé à la vente, avec une estimation de 3 000/6 000 €.

Louis Majorelle (1859-1926), pied de lampe tripode en bronze à patine brune, à décor floral et aquatique, coquillage, étoile de mer, berna
Louis Majorelle (1859-1926), pied de lampe tripode en bronze à patine brune, à décor floral et aquatique, coquillage, étoile de mer, bernard-l’hermite, moule. h. 32 cm.
Estimation : 5 000/7 000 
vendredi 06 novembre 2020 - 14:30 - Live
Marseille - 224, rue Paradis - 13006
Maison R&C, Commissaires-Priseurs Associés
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