Majid Boustany, mécène discret

Le 29 octobre 2020, par Annick Colonna-Césari

Fasciné par l’œuvre du peintre britannique Francis Bacon, l’homme d’affaires et collectionneur a récemment accordé un mécénat exceptionnel en faveur de l’École du Louvre.

Majid Boustany.
© MB ART COLLECTION

Deux millions d’euros : tel est le montant du mécénat reçu par l’École du Louvre, « le plus important jamais alloué à une institution d’enseignement supérieur du ministère de la Culture », se réjouit Claire Barbillon, sa directrice. Fondée en 1882, et installée en 1972 dans l’aile de Flore du palais du Louvre, elle avait été réaménagée en 1998 lors des travaux du Grand Louvre. Mais, en un quart de siècle, des besoins sont apparus, liés à l’évolution de la pédagogie, aux transformations des pratiques estudiantines et au développement des techniques numériques. Grâce à ce pactole inespéré, un ambitieux programme architectural, à la hauteur des enjeux contemporains, va pouvoir être réalisé. Mené par le cabinet lillois Hart Berteloot, il comprend, outre la modernisation de la bibliothèque, la création d’un centre de recherche, et la rénovation de la cafétéria, indispensable lieu de convivialité, ce qui représente un chantier de mille deux cents mètres carrés, soit un quart de la superficie de l’établissement. Le 8 juin dernier, le lancement du projet, dont les travaux démarreront en juin 2021, pour une durée de quatre mois, était scellé par une rencontre entre Franck Riester, alors ministre de la Culture, Claire Barbillon, et le généreux bienfaiteur, Majid Boustany, un homme d’affaires suisse d’origine libanaise, copropriétaire de l’hôtel Métropole à Monaco.
 

La fondation Bacon, avec une photographie de l’artiste dans son atelier de Londres (1977). © CARLOS FREIRE (MB ART COLLECTION)
La fondation Bacon, avec une photographie de l’artiste dans son atelier de Londres (1977).
© CARLOS FREIRE (MB ART COLLECTION)


Une collection de 3 000 pièces
Même si Majid Boustany cultive la discrétion, il est connu du petit monde de l’art depuis l’ouverture, en octobre 2014, dans la Principauté, de la Francis Bacon MB Art Foundation, institution à but non lucratif, dédiée, comme son nom l’indique, au peintre britannique, qu’il admire. Sa passion de l’art est même née de sa rencontre, relativement tardive, avec l’œuvre de l’artiste, découverte à Londres à la fin de la décennie 1980. Âgé d’une vingtaine d’années, il poursuivait alors des études en relations internationales et gestion d’entreprise, et assistait à un cours d’histoire de l’art. « À l’occasion d’une visite à la Tate Gallery, j’ai été confronté à son triptyque Trois études de figures au pied d’une crucifixion », se rappelle le mécène. Et cette énigmatique composition, mi-grotesque, mi-tragique, l’avait fasciné au point de déclencher chez lui « le besoin d’explorer son univers ». Il le fera d’abord en « autodidacte », au fil de ses recherches et lectures et de nombreuses visites d’expositions. Sa curiosité s’est retrouvée attisée lorsqu’il a appris qu’entre 1946 et 1950, le Britannique avait résidé à Monaco, où il avait ensuite régulièrement séjourné, jusqu’à la fin de sa vie. Au début des années 2000, Majid Boustany s’est mis à acheter : « Dans un premier temps, des œuvres graphiques, que j’accrochais chez moi. Et vers 2010, quand l’idée d’une fondation a pris forme, j’ai commencé à construire une vraie collection. » Elle rassemble aujourd’hui plus de trois mille pièces, ayant appartenu à Bacon ou rattachées à son histoire, parmi lesquelles une centaine sont présentées dans la fondation qui s’adresse, sur rendez-vous et gratuitement, au grand public autant qu’aux chercheurs ou aux étudiants. On peut y voir des toiles du peintre, dont la toute première, Watercolour, datant de 1929, ainsi que des œuvres d’artistes qu’il a côtoyés ou qui l’ont influencé, à l’instar de celles, actuellement exposées, de Robert Longo ou de Michael Clark, auxquelles s’ajoutent des portraits signés de grands photographes, mais aussi de ses amis ou amants. On y découvre également quelques meubles et tapis conçus par Bacon, qui a exercé le métier de designer d’intérieur avant de prendre les pinceaux. Elle abrite enfin une bibliothèque riche de mille deux cents références incluant la reconstitution de la bibliothèque personnelle du peintre, contenant plus de quatre cents livres dans la même édition que ceux retrouvés dans son atelier, pour rappeler le rôle joué par la lecture dans la genèse de son œuvre. De manière plus générale, la fondation publie et soutient la publication d’ouvrages sur Bacon et apporte son aide à la réalisation d’expositions, par des prêts ou un soutien financier, ce qui a été le cas pour le Grimaldi Forum de Monaco, la Tate Liverpool, le musée Fabre de Montpellier, la fondation Beyeler de Bâle, le musée Fernand-Léger de Biot, le musée des beaux-arts de Lyon ou encore le Centre Pompidou.

 

L’École du Louvre, aile de Flore, palais du Louvre. © EDL.MATHILDE LEDUR
L’École du Louvre, aile de Flore, palais du Louvre.
© EDL.MATHILDE LEDUR


Un modèle de transmission
Toutefois, comme le montre le récent mécénat, Majid Boustany n’a pas limité son action au périmètre de la fondation. « Au-delà de Francis Bacon, c’est la démarche de transmission et d’accompagnement des jeunes qui l’intéresse », témoigne Claire Barbillon. Déjà, en 2006, son père Nabil avait créé la fondation Boustany, aujourd’hui gérée par son frère Fadi, et dont la vocation est notamment d’octroyer des aides à des étudiants d’universités internationales. Majid, lui, a suivi cette voie philanthropique dans le domaine de l’art. En 2017, la fondation Bacon a ainsi noué un partenariat avec la villa Arson, à Nice – ville que Bacon connaissait bien –, réunissant une école supérieure d’art, un centre d’art contemporain, une résidence d’artistes et une bibliothèque. Par ce biais, une bourse de soutien de 10 000 € est décernée tous les deux ans à un jeune diplômé engagé dans la pratique de la peinture et du dessin, médiums de prédilection de l’artiste britannique. De cette même époque datent les premiers contacts avec l’École du Louvre, quelques mois avant même la nomination de Claire Barbillon à la direction de l’établissement, fin 2017. Un partenariat avait été conclu, la fondation allouant une allocation de recherche, quadriennale, et d’un montant de 30 000 €, à un doctorant de troisième cycle, dont les travaux porteraient sur… Bacon. Majid Boustany et Claire Barbillon se sont rencontrés alors que celle-ci prenait ses fonctions ; et le courant est passé. « Nous avons longuement échangé sur divers sujets en rapport avec l’école, la pédagogie, ses élèves, ses projets, raconte le mécène. Et lorsqu’en 2018, Claire Barbillon m’a fait part de son souhait de lancer un vaste programme de travaux, j’ai été séduit par ce projet visionnaire et j’ai proposé de soutenir l’ensemble de l’opération. Je souhaitais apporter, par ma contribution, un atout stratégique essentiel pour le futur rayonnement national et international de l’école. » Sur sa décision, planait, encore une fois, l’ombre de Bacon, ainsi qu’il le reconnaît, car « le plus francophile des peintres anglais était un visiteur régulier des musées parisiens, et notamment du Louvre ». Le mécène a même poussé sa démarche jusqu’à consacrer, au sein du fonds de dotation du musée du Louvre, un fonds particulier dont l’objectif est de soutenir la restauration des œuvres que Bacon admirait au cours de ses visites, et dont certaines lui servirent de sources d’inspiration. « Avec Majid Boustany, conclut Claire Barbillon, nous avons à la fois trouvé des moyens et un compagnon de route. Pendant le confinement, il s’était régulièrement intéressé à l’école. Aujourd’hui, il suit l’évolution de notre projet sans jamais interférer dans les choix. » « Avec lui, on discute en direct et on réfléchit à de nouvelles initiatives », poursuit Sylvain Lizon, directeur de la villa Arson. Car la crise sanitaire n’a en rien entamé la détermination de l’homme d’affaires. Au contraire, comme il le souligne : « Je me sens encore plus investi d’une mission de soutien auprès des institutions d’enseignement, mais aussi des musées avec lesquels je collabore. Tous les projets que j’avais initiés avant la crise ont abouti et je vais poursuivre cet engagement pour 2021. »

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