Maître du pinceau de fer

Le 31 mars 2017, par Claire Papon

Passionné par l’Extrême-Orient, Laurent Long maîtrise parfaitement les formes archaïques de calligraphie et l’art de graver les sceaux. Rencontre.

Laurent Long, au travail, burin en main.
© albane lahlou

Au cœur du XVIIIe arrondissement de Paris, Laurent Long accueille le visiteur sur le pas de sa porte. Il nous reçoit dans sa pièce de travail où une vitrine de pierres à graver fait face à une bibliothèque composée d’ouvrages variés. Cet homme réservé, à la barbe jadis rousse, n’a rien du cavalier mandchou auquel il a été comparé lors de la cérémonie d’intronisation dans la société sigillographique de Xiling (province de Hangzhou en Chine) au printemps 2004. Il y arborait robe et casaque bleu nuit spécialement commandées pour l’occasion, bottes et bague d’archer en jade au pouce gauche. Premier Occidental à devenir membre de cette académie fondée en 1904, Laurent Long, né en 1962, est issu d’une famille provençale. Rien ne le prédestine alors à devenir calligraphe et graveur de sceaux chinois. C’est une visite au musée Guimet à l’âge de 15 ans qui orientera son parcours. Bac en poche, il étudie le chinois à l’École des langues orientales, passe son doctorat avec une thèse sur «Les sept classiques militaires dans la pensée stratégique chinoise contemporaine». Chez un papetier rue Saint-André-des-Arts, il acquiert quelques pierres et couteaux, et s’essaie à la gravure. C’est toutefois à Taiwan, où il séjourne en 1987-1988, qu’il rencontre «un vieux maître excellant dans les lettres comme dans les armes, ancien général de division aérienne, aux méthodes simples et rigoureuses», qui l’initie à la calligraphie et à la gravure de sceaux. L’un ne va pas sans l’autre. À son retour en France, il peut heureusement «remplacer le professeur par les livres», même s’il a la chance de pouvoir échanger avec des maîtres de passage à Paris comme Fu Jiayi, Zhang Gengyuang ou Liu Jiang.
 

Sceau gravé, pierre, «Couché dans la montagne, je contemple les nues.»
Sceau gravé, pierre, «Couché dans la montagne, je contemple les nues.» © albane lahlou
Recueils d’empreintes et sceaux
Recueils d’empreintes et sceaux © albane lahlou


De la calligraphie à la gravure
Parvenu à la maîtrise des formes archaïques de la calligraphie, Laurent Long forge son style et son répertoire de gravures de sceaux. Et commence à travailler, à la commande, pour des amateurs français. Cet art du «pinceau de fer» (tiebi) était pour les lettrés chinois aussi important que la peinture, la calligraphie et la poésie, qui doivent elles-mêmes être accompagnées d’un beau texte (ou colophon) et d’un cachet de qualité, signature de l’artiste. Placée à un endroit précis, cette estampille était destinée à équilibrer la composition, à rehausser un vide. Bref, à attirer l’attention. D’après de nombreux spécialistes, les premières gravures de cachets remonteraient à l’époque des Royaumes Combattants (475-221 av. J.-C.), et succèderaient à des tampons de terre cuite ou de pierre incisés, et des écailles de tortue de l’époque néolithique. L’usage des sceaux en jade se développe sous les empereurs Qin (221-207 av. J.-C.) qui marquent ainsi leur accession au trône. L’un d’entre eux est porté sur leur costume d’apparat. D’autres dignitaires en possèdent qui attestent de la validité des documents. Taillées dans du jade pour les plus précieuses, mais aussi en bronze, en corne, agate ou cristal de roche, ces stèles miniatures comportent nom, surnom, nom de plume ou statut du propriétaire, quand il ne s’agit pas d’un modèle de fantaisie doté de fragments de poésie, de formules philosophiques, devises ou sentences  Vieillard rustique du Mont du manche de hache, Vieil affranchi des conventions… La période des Han (25-220) marque sans aucun doute l’âge d’or de la gravure des sceaux, celle des Song (960-1279) le début des premières collections. Les écoles voient le jour sous l’impulsion des lettrés aux XVIe et XVIIe siècles. À l’image de nos ex-libris, les sceaux permettent à leurs propriétaires de marquer leurs ouvrages. Aujourd’hui, encore, il n’est pas rare de croiser des personnalités littéraires, scientifiques ou politiques signant au pinceau ou apposant leur marque à l’encre rouge. Mais revenons à notre graveur sigillographe parisien, collectionneur lui-même, amateur de théâtre  chinois bien sûr  de cithare qin, d’art du thé et de jardins. Cela fait près de trente ans maintenant qu’il expose son travail à Paris et en Chine, traduit des inscriptions pour des galeristes et des maisons de ventes. Il a même vu passer entre ses mains quelques sceaux impériaux… Il travaille actuellement à un Dictionnaire des sceaux et de l’art sigillaire trilingue. S’ils sont encore quelques milliers à graver sur place, rares sont ceux en France qui maîtrisent l’art d’inciser ces objets d’un pouce carré ! Si le sceau doit rester discret, son esthétique répond à des critères que Laurent Long connaît sur le bout des doigts : savoir manier ces burins de la taille d’un crayon, couteaux et autres gouges. «Autant les outils se résument à quelques couteaux affûtés, autant la connaissance de l’histoire des sceaux nécessite une vaste bibliothèque. On ne peut créer des caractères qui ne sont pas attestés par des pièces archéologiques», explique-t-il. On ne badine pas avec les sceaux. L’artiste vérifie donc les graphies avant de fixer un gabarit et de dessiner les idéogrammes. Une fois la maquette définitive établie, il reporte le dessin, en prenant soin de l’inverser, à main levée ou en «imprimant» un tracé à l’encre de Chine sur un papier mince et peu absorbant, sur la face de la matrice. La gravure, en creux ou en relief, ou associant les deux, doit s’adapter aux veines de la pierre. Proches des intailles gréco-romaines, ces images miniatures, d’une infinie variété, comportent le nom ou le prénom du commanditaire, traduits en chinois selon ses goûts ou son caractère, pseudonyme, devise ou citation. Il signe alors son travail de son patronyme ou du Studio des Pensées fraîches, le complète parfois d’une date et d’une dédicace et appose son empreinte dans son recueil de sceaux, afin d’en garder une trace. Quelques heures suffisent pour graver, mais encore faut-il connaître les inscriptions. C’est en Chine, où trois gisements sont encore exploités et dont l’un est particulièrement apprécié pour ses pierres au veinage rouge dit «sang de poulet», qu’il achète la stéatite.

 

Sceau gravé, pierre, «Pas un jour de l’année que je n’étudie».
Sceau gravé, pierre, «Pas un jour de l’année que je n’étudie». © albane lahlou


Une palette de matériaux
Tendre, opaque ou translucide, riche en talc, cette pierre a vu ses prix grimper en flèche ces dernières années. Elle a remplacé l’ivoire  abandonné sous les Ming à cause de ses fibres , le jade ou le cristal de roche extrêmement durs. La stéatite est taillée sur place en bâtonnets, baignée durant plusieurs semaines dans l’huile de graine de théier ou de cire pour renforcer sa cohésion, avant de passer entre les mains de notre graveur. S’il a fait de la stéatite son matériau favori, il aime s’attaquer aux formes naturelles du buis, de la racine de prunier ou de bambou, du pédoncule de potiron, du noyau d’abricot, de pêche ou de canarium (ou olive de Chine). Une fois gravé, il encre le sceau d’une pâte rouge faite de cinabre, de fibre d’armoise finement broyée, d’huile de colza ou de théier, qui se conserve plusieurs années. Est-ce pour cela que sa recette exacte demeure aujourd’hui encore, en Asie, un secret jalousement gardé par le fabricant ? Certains documents marqués de cette belle cire rouge apparaissaient d’ailleurs si importants qu’ils étaient découpés et récupérés comme amulettes contre le mauvais sort ou pour panser les plaies. Laurent Long a encore de beaux jours devant lui…

"On ne peut créer des caractères qui ne sont pas attestés par des pièces archéologiques"

Empreinte de sceau «Pas un jour de l’année que je n’étudie»
Empreinte de sceau «Pas un jour de l’année que je n’étudie»© albane lahlou
Laurent Long
en cinq dates
1962
Naissance à Paris
1980
Entre à l’Institut national des langues et civilisations orientales
1988
Création du Studio des Pensées fraîches
1997
Démonstration de gravure et exposition lors d’un colloque organisé par l’Institut Ricci à Paris
2004
Premier Européen reçu membre de la Société sigillographique de Xiling en Chine fondée en 1904
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