Magnum entre académisme et avant-garde

Le 02 juin 2017, par Sophie Bernard

La plus célèbre des agences de photographie, fondée à l’initiative de Robert Capa en mai 1947, fête ses 70 ans. Retour sur l’impact et l’héritage laissés par Magnum aux générations suivantes.

René Burri, Ernesto «Che» Guevara lors d’un entretien exclusif dans son bureau du ministère de l’Industrie à La Havane, 1963.
© René Burri/Magnum Photos

L’image floue du Débarquement par Robert Capa (1944), le «Che» par René Burri (1963), la jeune fille à la fleur face aux soldats à Washington par Marc Riboud (1967), le poing levé de Lee Evans, aux JO de Mexico, par Raymond Depardon (1968), une jeune Afghane par Steve McCurry (1985), l’homme arrêtant la colonne de chars place Tiananmen par Stuart Franklin (1989), le tourisme et la consommation vus par Martin Parr dans les années 2000. Autant d’images devenues des icônes qui appartiennent à notre mémoire collective. Autant de clichés qui racontent l’histoire du monde depuis le milieu du XXe siècle. Si ces photographies forment l’héritage le plus visible de ce que cette agence a accompli, nul besoin d’être spécialiste en la matière pour les connaître. Tout commence en 1947, date à laquelle le Hongrois Robert Capa (1913-1954) réunit le Français Henri Cartier-Bresson (1908-2004), l’Anglais George Rodger (1908-1995), le Polonais David «Chim» Seymour (1911-1956) et l’Américain William Vandivert (1912-1989) à la cafétéria du MoMA de New York, pour fonder Magnum Photos. Dans les décennies qui suivent, l’agence règne en maître sur le photojournalisme. Elle marque les esprits dès sa création en imposant ses règles : «Le pari de l’agence Magnum est d’émanciper les photographes pour en faire des auteurs, propriétaires de leurs images et libres de choisir leurs sujets», explique Clara Bouveresse, qui signe un texte dans Magnum Manifeste, publié sous la direction de Clément Chéroux, conservateur en chef pour la photographie au MoMA de San Francisco. Ce qui est une évidence aujourd’hui ne l’était pas il y a soixante-dix ans : «Au-delà des avancées fondamentales imposées à sa création par Magnum  le copyright, la propriété des négatifs, le contrôle éditorial…  se posent alors aux photographes les questions essentielles quant au choix des sujets, la distance par rapport aux événements, le contrôle du support et des conditions de publication des images…», souligne Diane Dufour, directrice du Bal. Elle y présente actuellement une exposition hommage sur les trente premières années de l’agence qu’elle considère comme son âge d’or, elle qui y a passé dix-huit ans et a été la directrice du bureau français de 2000 à 2007.
Robert Capa et Henri Cartier-Bresson : deux figures tutélaires
Avec un style propre, Capa et Cartier-Bresson incarnent des modèles : le premier a façonné l’image du reporter de guerre au cœur de l’action, perçu comme un héros bravant les dangers pour informer ; le second a posé un regard poétique sur le monde qu’il décrit en saynètes. Ce dernier, baptisé «l’œil du siècle», a formalisé sa démarche dans des textes fondateurs, notamment le fameux «instant décisif» en 1952, dans son livre Images à la sauvette, un précepte qui a fait des émules dans le monde entier. Plus que les autres, Capa et Cartier-Bresson ont eu  et ont encore  un fort impact sur les générations suivantes, au point que nombreux sont ceux qui déclarent avoir choisi la profession de photographe après avoir découvert leurs images, comme l’explique Guillaume Herbaut, 45 ans, photojournaliste reconnu qui travaille pour la presse magazine tout en menant un travail documentaire personnel : «Adolescent, j’ai découvert la photographie avec un livre de Robert Capa. J’étais captivé par le fait que l’on puisse mettre sa vie en jeu pour photographier des événements. C’était comme un idéal.» D’autres évoquent l’école du cadrage et du noir et blanc de Henri Cartier-Bresson, comme Ambroise Tézenas, qui vient justement d’exposer à ses côtés pendant le Mois de la Photo à Mantes-la-Jolie.

 

Leonard Freed, Harlem fashion Show, 1963. © Leonard Freed/Magnum Photos
Leonard Freed, Harlem fashion Show, 1963.
© Leonard Freed/Magnum Photos

Du reportage au documentaire
Concernés, engagés, les fondateurs de Magnum sont avant tout des reporters qui veulent montrer le monde dans sa diversité. Traumatisés par les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, ils vont d’abord se spécialiser dans des sujets à caractère humain en adoptant une démarche altruiste. C’est l’époque où les photographes voyagent pour donner à voir des pays lointains, comme l’Inde ou la Chine, que le public ne peut alors découvrir que par le prisme de la presse illustrée. La télévision n’en est qu’à ses balbutiements et les voyages ne sont pas démocratisés. Progressivement, deux conceptions du traitement de l’information se mettent en place : d’un côté, l’actualité dite «chaude»  à travers des reportages sur des faits et des événements précis  et, de l’autre, des enquêtes de fond qui passent par une immersion dans un milieu pendant des mois, voire des années. Verront ainsi le jour Les Européens d’Henri Cartier-Bresson, Les Italiens de Bruno Barbey, Les Grecs de Constantine Manos, auxquels s’ajouteront plus tard Les Anglais de Martin Parr avec la série «Bad Weather», pour ne citer que les travaux réunis à la galerie Magnum le mois dernier par Simone Klein, directrice des ventes de tirages chez Magnum.
Magnum, Un modèle
Dans les années 1980, d’autres agences dites «d’auteurs» voient le jour, avec une philosophie proche. Comme le disait Christian Caujolle, créateur de l’agence Vu après avoir été responsable de la photographie au quotidien Libération, au moment de sa fondation en 1986 : «Avec l’agence Vu, j’ai d’abord voulu créer une agence de photographes et non une agence photographique», autrement dit une agence qui défend des «regards». La décennie suivante, de nombreux collectifs de photographes se créent, comme Tendance floue, qui existe toujours, et L’Œil public, disparu en 2010. Leur parti pris : privilégier eux aussi une vision personnelle du monde, loin de la course effrénée aux scoops… Ni tout à fait les mêmes ni tout à fait différentes de Magnum, les structures de photographes apparaissant à la fin du XXe siècle reconnaissent toutes en elle un modèle avec lequel, cependant, elles ont pris leurs distances.

 

Paul Fusco, Train funéraire de Robert Francis Kennedy, États-Unis, juin 1968. © Paul Fusco /Magnum Photos
Paul Fusco, Train funéraire de Robert Francis Kennedy, États-Unis, juin 1968.
© Paul Fusco /Magnum Photos

Une longévité exceptionnelle
Au fur et à mesure des décennies  et le marché de la presse se réduisant comme peau de chagrin , Magnum a su se diversifier en accueillant de nouveaux arrivants. Sa force, c’est en effet d’avoir su très vite privilégier la pluralité des regards. Dès les années 1960, en marge des conflits et des grandes enquêtes sociétales, elle traite aussi des sujets plus légers comme le cinéma, avec Dennis Stock, ou les célébrités, avec Philippe Halsman. De plus, l’agence pense très tôt à la relève en intégrant des membres développant de nouvelles écritures photographiques : des coloristes de la première heure comme Ernst Haas, à une époque où le noir et blanc règne en maître, des plasticiens comme Harry Gruyaert et sa série sur les JO réalisée en 1972, plus récemment des auteurs conceptuels comme Antoine d’Agata et son travail autobiographique, ou encore Max Pinckers qui deviendra peut-être bientôt membre à part entière. On constate ainsi que l’évolution de l’agence est à l’image de celle de la photographie elle-même, dont les catégories  reportage, documentaire, art contemporain  tendent à devenir de plus en plus poreuses.
Demain ?
D’un point de vue économique, l’agence a aussi su diversifier ses sources de revenus. Ceux de la presse faiblissant, elle a cherché d’autres débouchés commerciaux dès les années 1980 : le «Corporate» (commandes de grandes entreprises), les expositions qui tournent parfois dans le monde entier, les archives pour l’édition ou la presse, etc. Créé il y a un peu plus d’un an par Simone Klein, ancienne responsable photo chez Sotheby’s, le département Print Sales (vente de tirages), associé à une galerie aménagée dans les locaux parisiens de l’agence, en dit long sur la manière dont Magnum entend gérer son patrimoine. «À travers une programmation montrant la diversité de pratique des photographes, des icônes aux démarches contemporaines plasticiennes, nous espérons intégrer le marché de l’art, et pas seulement celui de la photographie», explique-t-elle. Un pari qui n’est pas si fou puisque, entre le moment où l’agence a été créée et aujourd’hui, la photographie est devenue un objet d’art à part entière, convoité par les collectionneurs. Mélange d’académisme et d’avant-garde, Magnum, qui compte aujourd’hui une soixantaine de membres, continue donc de se projeter dans l’avenir : une nécessité en ces temps difficiles !

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