Madame Adélaïde retrouve sa commode

Le 29 novembre 2018, par Valentin Grivet

Acquise en juin par la Société des amis de Versailles, la commode marquetée réalisée en 1776 par Jean-Henri Riesener pour la fille de Louis XV a retrouvé, depuis le 13 septembre, le cabinet intérieur de la princesse auquel elle était destinée.

Jean-Henri Riesener (1734-1806), commode de marqueterie pour le cabinet de retraite de Madame Adélaïde, 1776.
© Château de Versailles/Christophe Fouin


Face à la profusion de pièces de mobilier, d’objets d’art et de tableaux qui ornent les salles du château de Versailles, on en oublierait presque qu’il fut intégralement vidé de son contenu à la Révolution. Ces dernières années, l’établissement public a mené une politique de remeublement particulièrement active (les appartements royaux et princiers, récemment la maison de la Reine et la maison du Billard au Hameau de Marie-Antoinette…), à l’affût des opportunités sur le marché. Le retour dans les collections versaillaises de la commode de l’ébéniste Jean-Henri Riesener (1734-1806) commandée pour le cabinet intérieur de Madame Adélaïde (1732-1800), fille de Louis XV et de Marie Leszczynska, est un événement à plus d’un titre. «Nous sommes face au cas de figure idéal, explique Élisabeth Caude, conservatrice générale au musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, responsable des collections Mobilier et objets d’art. Il s’agit d’un meuble livré pour Versailles, à destination d’un personnage identifié, dans un espace qui existe toujours, et qui témoigne du goût de sa commanditaire. » Achetée de gré à gré en juin dernier par la Société des amis de Versailles grâce aux legs de Micheline Cavallo, Monique Genneret et Simone Baraille qui, à sa mort, a offert l’intégralité de sa fortune à l’association pour l’acquisition d’un meuble important de l’Ancien Régime , la précieuse commode (3,5 M€) a retrouvé son emplacement d’origine le 13 septembre. Commandée le 5 octobre 1776 à Riesener nommé en 1774 ébéniste ordinaire du Garde-Meuble de la Couronne , la commode a été livrée le 18 décembre de la même année pour prendre place dans le cabinet dit «de retraite» de Madame Adélaïde. Majestueux par sa forme et ses trois travées verticales, ce meuble très architecturé, ouvragé (moulures, guirlandes, bronzes ciselés et dorés…) et mosaïqué est orné en son centre d’un panneau légèrement trapézoïdal à motif de vase de jaspe garni de fleurs. «Ce décor lui apporte un côté féminin, renforcé par les courbes cintrées venant adoucir les pilastres, qui se terminent en pattes de lion», souligne la conservatrice. À l’heure où la commode est livrée, Madame Adélaïde est installée depuis 1769 au rez-de-chaussée du corps central du château, du côté de la terrasse nord, dans l’appartement où mourut Madame de Pompadour (en 1764) et où habita Madame Victoire, de 1767 à 1769. Dès son arrivée, la princesse fait part de son désir de remeubler le cabinet intérieur, plus intime que le grand cabinet. Elle commande alors deux pièces de mobilier : un secrétaire, dont on a perdu la trace, et la commode de Riesener. Celle-ci reste à Versailles jusqu’à son déménagement pour les appartements du premier étage du château de Bellevue aujourd’hui détruit , la résidence de plaisance que Louis XVI offrit à ses tantes Adélaïde et Victoire, en 1774. Saisi à la Révolution, le meuble quitte Bellevue pour être vendu, en 1795, à un dénommé Pichaut.
Chez les Rothschild d’Angleterre
La commode de Madame Adélaïde « passera ensuite, sans doute, en d’autres mains. Entre les ventes révolutionnaires et le milieu du XIXe siècle, où se développent les catalogues de ventes, il y a peu de traçabilité et il est difficile de connaître le parcours des objets », explique Élisabeth Caude. La pièce resurgit toutefois en Angleterre. Dans les années 1920, lady Almina Wombwell (1876-1969), épouse de lord Carnarvon l’égyptologue qui a découvert avec Howard Carter la tombe de Toutankhamon  et fille d’Alfred de Rothschild, décide de vendre le contenu de Seamore Place, la demeure londonienne de son défunt père. Le meuble figure alors à l’inventaire. «Dans les fonds Rothschild, il serait peut-être possible de retrouver la date d’acquisition de la commode, ou des photographies qui montreraient l’emplacement qu’elle occupait dans la résidence. C’est un travail de recherche qui reste encore à faire», poursuit Élisabeth Caude. Après avoir été revendu une nouvelle fois en 1935, le meuble rejoindra l’une des propriétés de Juan Guillermo de Beistegui (1930-2017). Cet amoureux du château de Versailles, qui fut un membre bienfaiteur de la Société des amis durant des années, sera son dernier propriétaire. C’est à l’occasion de la dispersion de sa collection, chez Christie’s, que l’association a pu l’acquérir. La commode de Madame Adélaïde est l’un des premiers meubles à avoir été réalisés par Riesener pour la famille royale. Elle en rejoint ainsi deux autres présentant des caractéristiques similaires. La première est celle du cabinet de travail de Louis XVI à Trianon, plus simple, à fond satiné, ornée en son centre d’une allégorie, motif plus adapté au roi qu’un vase de fleurs. Acquise en 1777 et vendue à la Révolution, elle a retrouvé le domaine de Versailles en 1981. La seconde est celle de la bibliothèque du même souverain, dans le château. Très architecturée, plus ramassée, ornée elle aussi d’une mosaïque losangée, elle fut commandée en 1778 pour le domaine de Fontainebleau, avant de rejoindre la bibliothèque en 1784. Sortie de Versailles à la veille de la Révolution, elle a pu être rachetée en 1999, grâce au mécénat de la Versailles Foundation et de la Société des amis. Ces trois commodes comptent sans doute parmi les créations les plus raffinées de Riesener pour Versailles, qui abrite sous ses ors une cinquantaine de meubles de l’ébéniste préféré de la reine Marie-Antoinette.

 

À voir
Le cabinet de retraite de Madame Adélaïde, château de Versailles, tél. : 01 30 83 78 00, www.chateauversailles.fr
www.amisdeversailles.com
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