M comme marbrure

Le 29 juin 2021, par Marielle Brie

Dès le XIIe siècle, l’art japonais de l’«encre qui flotte sur l’eau» est promis à un bel avenir. Séduisant l’Orient et la Turquie sous le nom d’«art des nuages», le papier marbré est alors aux portes de l’Europe et s’apprête à marquer l’histoire de la reliure.

Serge Tatistcheff, Alexandre Ier et Napoléon : d’après leur correspondance inédite, 1801-1812, Paris, Perrin et Cie, 1891, in-8o, demi-percaline brune à coins, dos lisse monogrammé «T.V» en queue, pièce de titre de maroquin rouge, tranches jaspées. Neuilly-sur-Seine, jeudi 3 juin 2021. Aguttes OVV.
Adjugé : 252 
© Aguttes

Favorisant les échanges culturels, la prise de Constantinople en 1453 a permis aux voyageurs occidentaux de découvrir l’Empire ottoman et ses papiers d’un raffinement inédit, marbrés, brillants et colorés de pâles motifs nuageux. Ils sont alors les supports oniriques de la calligraphie et des documents infalsifiables de la bureaucratie, car on ne peut modifier sans trace ce qu’on y écrit au calame. Ces «papiers turcs» parviennent en Europe à la fin du XVIe siècle sous forme d’albums amicorum, ces « livres d'amis » consistant en recueils de petits poèmes, d’impressions de voyage ou de témoignages d’amitié. Celui d’Henri d’Angoulême (1551-1586) est le plus ancien exemplaire connu, et toutes ses pages sont marbrées. Dès le début du XVIIe siècle, les premières marbrures européennes apparaissent en Allemagne : on s’applique à reproduire les motifs orientaux à force d’expérimentations, et les feuilles curieuses et onéreuses ainsi obtenues s’exposent comme des tableaux – l’art abstrait avant l’heure ! En France, la reliure s’est emparée de ces papiers précieux, d’abord importés avant que l’on en perce le secret. Ils ornent les contreplats des ouvrages de luxe puis s’étirent jusque sur les gardes volantes, à partir de 1660-1680, et sur les tranches des livres. La découverte empirique de cet art délicat mène lentement vers l’élaboration de nouveaux motifs dans des coloris changeants, selon le goût de l’époque. L’évolution et l’emploi des marbrures dans les ateliers des relieurs se pérennisent tant qu’elles en deviennent un outil de datation, toujours utile aujourd’hui aux bibliophiles. Il n’exista jamais de corporation de marbreurs et jusqu’au XVIIIe siècle, les recettes de fabrication furent jalousement gardées. Le principe semble pourtant simple : il s’agit de faire flotter des couleurs dans un bac et de les organiser à l’aide de peignes ou de bâtons avant de les transférer sur la feuille en déposant celle-ci à la surface de l’eau. Ce processus complexe et minutieux exige néanmoins l’emploi de nombreuses substances : des pigments mêlés de fiel de bœuf pour les rendre hydrophobes, de la gomme adragante pour leur adhésion au papier, qu’il faut parfois préparer à l’alun. Les anciens marbrés ont la préférence du vergé puis, au XIXe siècle, du papier vélin dit «bulle», qu’un polissage à l’agate rend très brillant et en approfondit le coloris.
 

Champfleury, Le Violon de faïence, Paris, Conquet, 1885, in-8°, demi-maroquin bleu nuit à coins, dos à nerfs titré et orné de fers dorés a
Champfleury, Le Violon de faïence, Paris, Conquet, 1885, in-8°, demi-maroquin bleu nuit à coins, dos à nerfs titré et orné de fers dorés au violon entre caissons ornés, tête dorée, couverture bleue éditeur conservée, reliure signée Bretault, nouvelle édition illustrée de 34 eaux-fortes de Jules Adeline, avant-propos de l’auteur. Neuilly-sur-Seine, jeudi 3 juin 2021. Aguttes OVV.
Adjugé : 315 €


L’effervescence des motifs et des couleurs
Motifs et couleurs scandent l’histoire des papiers marbrés avec une régularité admirable. Les «petits peignés» combinant bleu, rouge, ocre, vert et noir, caractéristiques du style de Macé Ruette – relieur de Louis XIII et Louis XIV –, s’obtiennent en jetant les teintes puis en les étirant au peigne. À partir de 1640 apparaît le « caillouté », résultat d’une simple projection de gouttes colorées sur l’eau et arrangées en manière d’ondes à l’aide d’un bâton. Vers 1660, le peigné s’élargit, s’assouplit dans une éclatante dominante rouge et séduit l’Europe entière, encore au XVIIIe siècle, sous le nom d’«old dutch». L’ondoyant motif queue de paon et les papiers de deuil apparaissent vers 1670. Tandis que le premier parade dans une large palette, le second est toujours plongé dans un noir mêlé d’indigo, et les deux sont d’usage jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Fin XVIIe, le peigné «feuilles de chêne» déploie quant à lui de grands ramages régulièrement bleus ou rouges. Le motif de coquille (bleu, rouge ou vert), formé par un mouvement de spirale, ainsi que le gros caillouté sont appréciés d’un XVIIIe siècle qui démocratise à la fois la marbrure et sa technique, décrite dans l’Encyclopédie. À la fin du siècle, le «spanish» suggère les plis des drapés moirés et préfigure l’ombré du XIXe. Mais ces subtilités des papiers marbrés ne sont pas du goût révolutionnaire et seul le relieur Derôme, inventeur du caillouté sur fond veiné (vert, rose ou marron), marque cette époque. Le caillouté «Stormont», souvent bleu, s’imprime ensuite dans les reliures Empire, tandis que le caillouté «scrotel» de la période romantique reste parfaitement monochrome. Vers 1840, place à celui dit «œil-de-chat», irisé et né de l’adjonction de potasse à la couleur. Puis le second Empire se plonge avec délice dans le pastiche des marbrures anciennes : le petit peigné à dominante rouge est astucieusement baptisé «le nonpareil», tandis que les autres motifs sont produits dans n’importe quelle couleur grâce aux progrès de la chimie et des encres grasses d’imprimerie. La France ne brille pourtant pas dans cette production, largement dominée par les exportations belges et allemandes. Au début du XXe siècle, la mécanisation en étiole finalement le charme et, malgré les innovations des frères Putois – qui parviennent à rehausser leurs créations usinées de poudre d’or –, certains motifs comme l’œil-de-chat ou l’ombré sont impossibles à reproduire par la machine. De grands noms marquent pourtant les XIXe et XXe siècles : Josef Halfer et Koloman Moser à Vienne, Sydney Cockerell en Angleterre, Don Guyot aux États-Unis ou Ingeborg Börjesson en France et en Suède. Enfin, les années 1960 initient un renouveau véritable du papier marbré, dont on redécouvre les techniques artisanales et les origines orientales. Aujourd’hui, l’expérimentation et le mélange des cultures infusent une création plurielle qui s’extirpe des livres, tapisse l’art décoratif ou s’expose telle une œuvre. Notons que Natalie Stopka à New York ou la Parisienne Julia Genet se distinguent dans cet art discret, que l’on sait désormais capable de toutes les métamorphoses.

à voir
La collection du musée du Papier à Angoulême et celle des fonds de la bibliothèque du musée des Arts décoratifs, à Paris.
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