lutte contre le trafic d’œuvres d’art : attention aux pièges

Le 21 avril 2017, par Sarah Hugounenq

Face aux pillages perpétrés au Moyen-Orient, les initiatives en faveur de la protection des antiquités se multiplient. Mais les acteurs du marché sont-ils consultés ? Et où se situe la limite entre volonté d’enrayer le trafic et l’opportunisme politique ?

Palmyre, vue aérienne du temple de Bêl, image 3D.
© Iconem, DGAM

Peu de temps après que la France eut été touchée en plein cœur par le terrorisme, l’opinion publique découvrait la dimension culturelle de la propagande du groupe État islamique. François Hollande s’emparait de la question pour en faire une priorité politique. Outre de nombreuses prises de parole et le vote de deux lois, en l’espace d’un an, sur le contrôle de la circulation des biens culturels, le président de la République s’illustrait en invitant pour la première fois un directeur de musée, Jean-Luc Martinez, président-directeur du Louvre, à s’exprimer devant le G7 en mai 2016, au sujet de son rapport sur la protection du patrimoine en situation de conflit armé. Profitant de la 71e assemblée générale de l’Organisations des Nations unies, à New York en septembre dernier, le chef de l’État annonçait la création pour décembre d’un fonds de sauvegarde pour le patrimoine en péril, saluée par le pape en personne. Appelant au consensus, le foisonnement de ces initiatives révèle pourtant, en creux, l’absence criante des acteurs du marché de l’art. «Pour la plupart, les représentants du marché légal continuent d’être exclus du débat national et international», déplorait fin novembre Vincent Geerling, président de l’International Association of Dealers in Ancient Art (IADAA). «Si l’Unesco, les acteurs académiques, les archéologues, les législateurs et les organisations non gouvernementales continuent à parler entre eux sans inviter le marché dans les discussions, il y a peu d’espoir qu’ils parviennent à une solution efficiente.» Le constat est partagé par Marie-Catherine David, experte en arts de l’Islam, qui «regrette de ne pas être conviée plus souvent. Les acteurs du marché ont une expertise et sont sensibilisés à la question des provenances, mais une discussion est toujours plus féconde avec des points de vues différents».
Le travers de la suspicion
Même son de cloche du côté de David Ghezelbash, marchand d’archéologie orientale : «Nous faisons le chemin vers les organisations nationales et supranationales, mais il n’y a pas de retour. Il est dommage que nous ne soyons pas davantage sollicités. Il est plus facile de s’attaquer à nous, les acteurs du marché de l’art, qu’aux vrais financeurs du terrorisme, comme les tenants du pétrole.» Le manque de représentation nationale et de relais des professionnels du marché explique en partie cette faiblesse. «Les organisations internationales ont du mal à appréhender le marché, et elles ne doivent pas tomber dans le travers d’une suspicion généralisée à l’égard de celui des antiquités du Proche et Moyen-Orient», remarque Pierre Taugourdeau, directeur juridique du Conseil des ventes volontaires.

Rien aujourd’hui ne permet d’affirmer que le trafic d’œuvres d’art finance l’effort de guerre terroriste, tant il est difficile de mesurer l’ampleur des dommages et du pillage.

Guerre des chiffres
Dans le même temps, alors que les destructions perpétrées par Daech ont été très largement médiatisées, rien aujourd’hui ne permet d’affirmer que le trafic d’œuvres d’art finance l’effort de guerre terroriste, tant il est difficile de mesurer l’ampleur des dommages et du pillage. Les chiffres les plus fantaisistes circulent. Certains parlent d’un trafic lourd de 6 milliards de dollars, qui représenterait le deuxième mode de financement de l’EI après les ressources pétrolières. «Il y a, et il y a toujours eu, un marché illégal. Mais il est à la périphérie et impossible à déterminer. J’irais même jusqu’à considérer qu’il était probablement plus important avant la guerre qu’aujourd’hui, car plus facile. Si l’ensemble du marché légal représente 200 millions de dollars, comment voulez-vous que la part illégale dépasse le milliard ? Ces montants ne financent pas une guerre», argumente David Ghezelbach. Aujourd’hui, nombre d’observateurs, dont le projet Mantis (Modeling the Antiquities Trade in Syria), s’accordent sur un montant de 4 à 5 millions de dollars tout au plus. En outre, «la théorie selon laquelle les objets pillés seraient cachés en attendant que la pression se calme est illogique. Si les œuvres ne sont pas vendues, cela ne résout pas la question de la provenance des financements ; de plus, avec le temps, les clients sont de plus en plus méfiants», poursuit le galeriste français.
Pression politique
Faire du trafic des antiquités une priorité de sécurité nationale sans preuve tangible de l’ampleur des financements occultes, et en l’absence de collaboration avec les acteurs sur le devant de la scène, trahirait-il l’instrumentalisation politique, du dossier ? «La pression politique qui, à mon sens, a plus à voir avec de la démagogie qu’avec une vraie volonté d’enrayer le trafic, nous oblige à nous justifier», regrette David Ghezelbach. «La prise de position de la France est politique, dans un contexte de politique internationale plaquée sur des difficultés bien plus anciennes. Donc, la mise en perspective avec les intérêts du marché est faussée», analyse Corinne Herscovitch, avocate spécialiste du trafic des biens culturels. Les pillages de la région proche-orientale ne datent pas d’hier. Mais, pendant longtemps, le trafic des œuvres d’art n’était pas considéré comme un crime organisé. Dans les années 2010, les suppliques de Zahi Hawass, à la tête des Antiquités égyptiennes, dépassaient le seul champ des restitutions. Il faisait entrer le sujet sur le terrain de la politique internationale et de l’identité des États.
Réponse inappropriée
Parallèlement, on constate que les prises de position françaises sur le sujet coïncident avec une situation géopolitique spécifique : le retrait progressif de la puissance américaine de la région, avec la guerre en Syrie. Toutefois, si d’aucuns se réjouissent de cette manœuvre qui permettrait de faire de la lutte contre le trafic une priorité, d’autres s’alarment. Dans un article du Réseau des instituts culturels nationaux de l’Union européenne, l’archéologue Neil Brodie expliquait : «Le danger est que la réponse gouvernementale soit inappropriée, visant plus à déstabiliser l’État islamique qu’à protéger le patrimoine.» Au diapason, Corinne Herscovitch confirme : «On est dans l’opportunisme politique, dont les réponses sont forcément inadaptées et n’ont fait que bloquer le marché de l’archéologie.»

 

La liste rouge d’urgence des biens culturels irakiens en péril a été publiée en 2015 par l’ICOM.
La liste rouge d’urgence des biens culturels irakiens en péril a été publiée en 2015 par l’ICOM.


Quel Impact sur le marché des antiquités ?
Le battage médiatique autour de ces questions a eu un impact sur les consciences, et sur les exigences des acquéreurs. «Le pillage nous est préjudiciable : il a développé un frein psychologique chez les acheteurs, qui ont peur même lorsqu’on prouve la provenance licite», regrette Marie-Catherine David. «Fondamentalement, le marché des antiquités orientales s’est toujours posé la question de la provenance. Aujourd’hui, il n’y a pas de modulation sensible du volume de la valeur offerte. Si la provenance est garantie, les prix continuent d’atteindre des valeurs légitimes», tempère Édouard Boccon-Gibod, directeur général de Christie’s France. Outre la frilosité des acquéreurs, nombreux sont les acteurs à s’être déclarés en faveur d’un arrêt total des transactions d’archéologie orientale, au mépris du marché légal. En juin 2015, lors de la publication par l’ICOM de la liste rouge d’urgence des biens culturels irakiens en péril, le délégué permanent de l’Irak auprès de l’Unesco, Mahmood Al-Mulla Khalaf, demandait de «ne plus accepter de transaction d’objets mésopotamiens», tout comme Richard Stengel, sous-secrétaire d’État américain pour la diplomatie et les affaires publiques, pour qui le «seul message est : ne pas acheter, et ne pas vendre». Mais, «pousser la restriction jusqu’à interdire le commerce d’antiquités connues et répertoriées dont les transactions sont licites ne reviendrait à rien d’autre que de créer un marché noir préjudiciable à l’activité, en ne permettant plus de distinguer ce qui est légal de ce qui est illégal», avertit Édouard Boccon-Gibod. «Tout ce qui sera mis en place pour l’amélioration de la traçabilité sera une bonne chose. Cependant, l’instauration de l’autorisation de vente préalable aux autorités publiques revient à nous déposséder de nos savoir-faire.» La menace d’un durcissement juridique plane. «L’arsenal juridique français en matière de lutte contre le trafic des biens culturels est satisfaisant en France, mais se pose la question des moyens matériels et humains pour l’appliquer», prévient Catherine Chadelat, présidente du Conseil des ventes volontaires. Pourtant, face à la distorsion du droit en matière de recel entre les pays, raisonner d’un point de vue national par le changement des lois applicables en France nuirait au dynamisme du marché hexagonal. «Le danger de la prise de position de la France en matière de protection du patrimoine dans les zones de conflit, louable en soi, est de créer un déséquilibre entre régulation et dynamisme ; c’est en cela qu’il me semble important de rester à l’écoute du marché, si tant est que ses représentants sachent faire entendre, mais également accepter, les règles de bonne pratique», conclut Corinne Herscovitch. L’écoute du marché, probablement la clé du succès.

LES RÉCENTES INITIATIVES
CONTRE LE TRAFIC
DE BIENS CULTURELS

Janvier 2015
L’Élysée commande à Jean-Luc Martinez, président-directeur du musée du Louvre, un rapport sur la protection du patrimoine en situation de conflit armé, présenté lors du G7 au Japon, en mai 2016
Février 2015
Transposition des dispositions européennes relatives à la restitution de biens  culturels ayant quitté illicitement l'UE
Juin 2015
Publication d’une liste rouge des biens culturels en péril d’Irak par l’ICOM
Février 2016
Résolution du conseil de sécurité de l’ONU adoptant des sanctions pour combattre le trafic illicite d’antiquités et de biens culturels en provenance d’Irak et de Syrie
Juillet 2016
Loi relative à la création, à l’architecture et au patrimoine transposant les dispositions de la convention de l’Unesco
Août 2016
La Cour pénale internationale condamne pour la première fois la destruction du patrimoine culturel au titre de crime contre l’humanité
Décembre 2016
Conférence internationale à Abu Dhabi sur la protection  du patrimoine culturel dans les situations de conflit, à l’initiative de la France
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