Lunéville, le XVIIIe siècle à l’honneur

On 07 November 2019, by Chantal Humbert

La cité cavalière, première ville d’art et d’histoire de Meurthe-et-Moselle, s’enorgueillit depuis le 27 avril d’un nouveau musée installé dans l’ancien hôtel abbatial.

Le vestibule avec la rampe en fer forgé de l’atelier de Jean Lamour.
© Alexandre Marchi

Le 2 janvier 2003, un incendie endommageait l’aile la plus prestigieuse du château de Lunéville, le Versailles lorrain, renfermant la chapelle et les collections du musée. Une mobilisation nationale permit d’engager aussitôt d’importants travaux de restauration, durant lesquels n’a jamais cessé l’activité muséographique. Ce désastre a eu pour conséquence heureuse de repenser entièrement le patrimoine civil et religieux de la ville, notamment l’ancien hôtel abbatial. Aujourd’hui rénové et rouvert au public, il est devenu musée municipal. Jacques Lamblin, le maire de Lunéville, a confié la restauration du bâtiment en grès rose à Jean-Louis Janin-Daviet. Pour ce Lorrain de cœur passionné, l’art du XVIIIe siècle «est une époque de raffinement ultime dans presque tous les domaines. C’est cette recherche de perfection, mais aussi ce mélange de sérieux, de ferveur, d’ironie et d’humour qui me plaît dans tout ce qui touche aux arts de ce siècle». Lié à l’abbaye Saint-Rémy et aux chanoines réguliers de l’ordre de Saint-Augustin, l’hôtel a été construit en 1728 dans un style classique, sous le regard d’éminents architectes : Jean-Nicolas Jennesson et Emmanuel Héré. Agrandi en 1748, il s’embellit alors d’un escalier extérieur à double révolution et d’un beau jardin à la française. L’édifice servait initialement à accueillir les dignitaires de l’Église, de passage à la cour du roi Stanislas, alors duc de Lorraine. Devenu ensuite un presbytère, s’y succédèrent prêtres, abbés et curés avant qu’il ne soit peu à peu déserté.
 

Le bureau rouge, dit bureau de Monsieur, et son mobilier Louis XV.
Le bureau rouge, dit bureau de Monsieur, et son mobilier Louis XV. © Alexandre Marchi


L’esprit du XVIIIe siècle
Laissé à l’abandon depuis une vingtaine d’années, l’édifice avait pour principal mérite d’être resté dans sa configuration d’origine et d’avoir conservé la presque totalité de ses éléments décoratifs du XVIIIe siècle : une ferronnerie provenant de l’atelier de Jean Lamour, de magnifiques décorations intérieures en stuc, faux marbre et papiers peints. Des moulures en plâtre attribuées à Germain Boffrand sont probablement un réemploi des moules et des modèles de frises que l’architecte avait conçus pour embellir le château tout proche de Léopold Ier de Lorraine. Cet intérêt architectural lui a valu d’être inscrit dès 2006 comme monument historique, et à Lunéville de décrocher le label «ville d’art et d’histoire» accordé par le ministère de la Culture. Jean-Louis Janin-Daviet compare volontiers cet écrin «absolument magique» au musée Lambinet de Versailles. Parallèlement à la restauration du bâtiment, il a souhaité recréer l’atmosphère d’une demeure du XVIIIe siècle. Des travaux minutieux autant que babyloniens ont jalonné les différentes étapes du chantier. Les pigments de couches anciennes de papiers peints ont été analysés pour retrouver les couleurs originelles et les restaurer à l’identique. Les menuisiers ont repris les plinthes et les niches en trompe l’œil de faux marbre, tandis que les grilles et les rampes ont retrouvé leurs teintes initiales. Le raffinement du XVIIIe siècle se lit également dans le choix d’un tissu aux Chinois, une création de la manufacture Frey/Braquenié, pour garnir les sièges. Il se révèle aussi dans l’élégance de deux pots en faïence bleu et blanc d’Aprey, renommée pour la finesse et la beauté de son décor ; agrémentés de fleurs dans des cartouches rocaille, ceux-ci s’animent d’oiseaux à la prise du couvercle et prennent naturellement place dans la chambre bleue. Ces couleurs font écho aux teintes des porcelaines chinoises, les fameux «bleu et blanc» si appréciés des amateurs du siècle des Lumières. Totalisant 1 000 m2 sur deux niveaux, l’ancien hôtel abbatial renaît pièce après pièce, grâce à un travail d’équipe, mené en partenariat avec des entreprises privées et les services techniques de la ville. Au premier étage, un appartement XVIIIe de l’aristocratie ou de la haute bourgeoisie provinciale, composé de douze chambres, a été reconstitué dans un esprit period room, témoignant de la vie sociale au temps de Stanislas. La galerie les desservant s’orne d’une centaine de gravures de Jean Berain, dessinateur ornemaniste de Louis XIV, qui a contribué au renouvellement de l’art décoratif en Lorraine.

 

La chambre bleue dite de porcelaine avec son alcôve.
La chambre bleue dite de porcelaine avec son alcôve. © Alexandre Marchi


Un espace muséal participatif
Parallèlement, Lunéville a acquis peu à peu de nombreuses pièces, se prévalant d’une collection importante d’objets du XVIIIe siècle. Mais un musée aussi vaste, fondé en si peu de temps, ne pourrait fonctionner sans mécènes et prêteurs privés : le public n’aurait jamais eu accès à ces trésors historiques sans la générosité de quelques passionnés. Aujourd’hui, ils sont une douzaine à le soutenir, faisant de l’établissement un musée participatif. À la fois acteurs et mécènes, ils prêtent leurs collections en accord avec Jean-Louis Janin-Daviet, chargé de conservation, et font de l’espace muséal un lieu vivant, à la fois permanent et renouvelé. Aux acquisitions se sont ajoutés des dons et des mises à disposition, comme un magnifique vaisselier Louis XV, long de plusieurs mètres, ou un imposant fourneau en faïence polychrome du XVIIIe de la manufacture de Saint-Clément. Une manière, pour les prêteurs et les donateurs, de partager leur passion avec le public, mais aussi la satisfaction de voir ces objets, appartenant à un patrimoine familial ou patiemment réunis, bénéficier d’une reconnaissance muséale. Les divers corps de métier avaient déjà fait leur preuve en 2016, avec la réhabilitation du rez-de-chaussée comprenant un vestibule et un grand escalier, orné d’une rampe en fer forgé, exécutée dans l’atelier de Jean Lamour. Il sert de point de départ à une enfilade de salons et de salles de réception où se déploient des expositions temporaires comme «Stanislas et les siens, Stanislas et ses passions», ou celle consacrée à Émilie du Châtelet en 2017. Pour la réouverture de l’hôtel abbatial, Jean-Louis Janin-Daviet, avec son assistant Théophile Coinchelin, a présenté les arts du feu en Lorraine au XVIIIe siècle et «Regards d’Afrique», une sélection d’objets de la collection du docteur Philippe Crigel. Plusieurs expositions sont en projet jusqu’à fin 2020 : un partenariat avec d’autres musées autour de Voltaire, qui séjourna à plusieurs reprises au château de Lunéville, et une évocation du premier Empire autour de Jean-Baptiste Soyer, un peintre miniaturiste ami de Jean-Baptiste Isabey. Le musée propose aussi de nombreuses animations, des visites avec des collectionneurs, des conférences, des concerts, des ateliers éphémères montrant les divers métiers d’art et d’artisanat ayant permis de redonner son lustre à l’hôtel abbatial. Lieu vivant, il devient le creuset où se mêlent les talents d’hier et d’aujourd’hui. Un voyage dans le temps, dans un siècle où les intérieurs se faisaient intimistes et feutrés. 

 

à voir
Hôtel abbatial,
1, place Saint-Rémy, Lunéville (54), tél. : 03 83 76 48 51.
www.luneville.fr
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