Cy Twombly et le Louvre, le plafond de la discorde

Le 25 février 2021, par Vincent Noce
© Commons Wikimedia 
 

La querelle faite au Louvre par la Cy Twombly Foundation à propos de la rénovation de la salle des bronzes pourrait faire l’effet d’un incident de parcours dont seuls les Parisiens et les New-Yorkais savent apprécier toute la saveur. La Fondation américaine a réclamé du musée une « correction immédiate » du rouge foncé apposé désormais sur les murs (en fait, un marron patiné de carmin), qui à ses yeux jure absolument avec la composition aérienne conçue par Twombly. Elle se dit déterminée à aller au procès, les juges étant alors appelés à délimiter le périmètre des droits d’auteur au sein d’une architecture. Le droit moral de l’artiste, qui est imprescriptible, se cantonne-t-il à l’œuvre elle-même (laquelle n’a pas été touchée) ou peut-il s’étendre au cadre qui l’a éventuellement inspirée, ce qui le figerait pour l’éternité ? Sans doute un peu tardivement, le Louvre se dit prêt à un dialogue avec la fondation et le fils de l’artiste, mais il récuse tout fondement juridique à la revendication qui lui est opposée. Comme le remarque avec philosophie l'administrateur général adjoint Vincent Pomarède, ce genre d’accrochage semble inévitable dès lors que l’établissement recourt à des artistes plutôt qu’à des muséographes, qui, eux, ne peuvent prétendre à la pérennité de leur ouvrage. Au XXe siècle, craignant sans doute de rencontrer incompréhension et hostilité, le Louvre n’a pratiquement pas fait appel aux artistes contemporains pour des décors permanents. Henri Loyrette a voulu renouer avec cette tradition. Le choix de Cy Twombly n’était pas des plus heureux. Le peintre, très affaibli dans les dernières années de sa vie, a fourni une esquisse avant qu’une équipe envoyée par la galerie Gagosian ne peigne ce plafond d’un bleu méditerranéen, ponctué de disques et de cartouches, dans lesquels apparaît en caractères grecs le nom des sculpteurs hellénistiques. Le mode d’exécution ne diffère pas tellement de celui d’un Rubens, qui envoyait ses ateliers exécuter les décors palatiaux à partir de ses brillants modelli, mais, contrairement à lui, l’artiste n’avait depuis longtemps rien à dire. Le résultat, à franc parler, ne pouvait déranger grand monde. Pour ne rien arranger, cette installation « offerte au Louvre » par Twombly et sa galerie fut l’occasion, dans les coulisses, d’un tour de passe-passe ayant conduit à l’acquisition, par le Louvre Abu Dhabi, d’une série incomplète de grands panneaux conçus par le peintre, que l’émirat a payé au prix conséquent d’une quinzaine de millions d’euros. Cet épisode peu glorieux a été l’une des manifestations les moins défendables de l’arrogance française à l’égard des Émiratis, qui a failli plonger cet ambitieux projet dans la catastrophe. Aux yeux de la Cy Twombly Foundation, la nouvelle couleur pompéienne choisie pour la salle « détruit l’équilibre » de la subtile canopée de l’artiste, qui aurait pris pour « point de départ les pierres blanches des murs ». Elle est aussi fâchée d’apprendre que la galerie a perdu son dallage en marbre clair et sera dévolue désormais à la collection étrusque, et non plus aux bronzes grecs… Au vernissage de 2010, pourtant, répondant avec hésitation à Philippe Dagen pour Le Monde, l’artiste ne semblait pas très sûr des sources d’inspiration d’une commande dont il n’avait pas gardé grand souvenir, sinon que les cercles pouvaient évoquer les boucliers des guerriers de l’Antiquité. Préférant voir dans l’œuvre son caractère intemporel, Vincent Pomarède fait valoir que les changements sont incessants dans un musée, affectant aussi bien des galeries dont les plafonds ont été décorés par des peintres comme Braque ou, dans une moindre mesure, Delacroix. Parfois, les plafonds rendent hommage à des artistes qui ne sont plus accrochés dans la salle. L’ingratitude des dieux.

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