Louvre : les leçons d’un colloque sur les acquisitions faites durant la période nazis

Le 01 avril 2021, par Vincent Noce

Un colloque consacré aux acquisitions du musée à la période du IIIe Reich illustre les avancées et les difficultés d’un exercice qui désoriente plus d’un conservateur.

Jean-Luc Martinez, au pupitre, lance le colloque.

La recherche de provenance constitue pour les musées « un thème essentiel », a proclamé Jean-Luc Martinez, le 10 mars, lors d’un colloque à l’auditorium du Louvre sur les acquisitions de 1933 à 1945. À cette occasion, il a annoncé avec Alexandre Giquello, président de Drouot Patrimoine, la signature d’une convention ouvrant les archives de l’hôtel des ventes aux chercheurs du musée (voir l'article Drouot et le Louvre partenaires dans la recherche de provenance de la  Gazette n° 11, page 20). Ce tour de table était l’occasion pour les huit départements de faire un point d’étape sur leurs travaux en cours. À l’évidence, au moment du bilan de son mandat, il s’agissait pour Jean-Luc Martinez de les inciter à s’engager dans un processus qu’ils n’ont pas tous accueilli avec un enthousiasme débordant. La France est constamment accusée de traîner des pieds dans les restitutions. Le Louvre ouvre-t-il la voie à un nouveau chapitre ? Il est en tout cas le seul à avoir entrepris de mettre en ligne, fin mars, l’ensemble de ses collections. Les historiques restent encore succincts et les cas problématiques d’œuvres acquises depuis 1933 ne sont pas signalés comme tels. Mais Jean-Luc Martinez, qui souligne l’effort considérable déjà accompli, considère qu’ils « pourront parfaitement être répertoriés dans un album » à mesure que la base se construit. Auparavant, il avait nommé un responsable de la question, en la personne d’Emmanuelle Polack, enquêté sur les œuvres revenues d’Allemagne, notamment au département des arts graphiques (vingt-quatre d'entre elles ont pu être restituées l’année dernière), et ouvert deux salles aux tableaux dits « MNR », même si elles manquaient singulièrement d’explications sur leur historique et le contexte — signe que les conservateurs ont encore beaucoup à apprendre dans cette nouvelle approche.
Soulagement
De la méfiance à la bonne volonté, toute une gamme de sentiments se laissaient deviner lors de cette journée, certains se demandant même ce qu’ils faisaient là, puisqu’il est bien connu que les conservateurs ont toujours fait de la recherche de provenance. Mais la sensation générale était au soulagement, car ces premiers résultats pointent une part très marginale d’acquisitions douteuses. Dans cette litanie de rapports, l'essentiel du temps a été consacré à énumérer avec force détails celles ne posant aucun souci, comme les dons des années 1920 inscrits ultérieurement dans les collections. « Il n’y a pas de scoop » : plusieurs orateurs se sont accrochés à cette formule salvatrice. Il restera à déterminer ce qui, dans cette réaction, peut trahir un désir plus ou moins inconscient d’évacuer la gravité du problème et d’éviter des explorations trop ardues. Deux tiers des 13 433 œuvres acquises par le Louvre pendant la période concernée ont fait l’objet de vérifications. La grande masse des pièces antiques provient du partage des fouilles avec les pays concernés. L’écrasante majorité des acquisitions procèdent de dons ou de legs, les achats se chiffrant à quelques dizaines par département.
Lacunes
Mais force est de constater que les cas difficiles sont loin d’être élucidés. Les fiches sont lacunaires ; l’identité des vendeurs ou même des donateurs n’est pas claire. Souvent, conformément à une très mauvaise habitude, le prénom n’est pas précisé, si bien que Jannic Durand, directeur du département des objets d’art, dont la précision a été remarquable, se demande si un certain « Landau » pouvait être le grand collectionneur Nicolas Landau. C’est particulièrement vrai des épouses, systématiquement inscrites comme « Madame », suivi des prénom et nom du mari. Manifestement, les conservateurs ne se gênaient pas pour faire leur marché. Comme le dit sans l’once d’une ironie Xavier Salmon, directeur du département des arts graphiques, « ce sont des années de prises de risque ». Le Louvre achète à Munich et à Hambourg, auprès de marchands actifs dans la collaboration ou de galeries « aryanisées », lors de ventes de « biens israélites », comme celle de la galerie Bing-Haase, en 1943, dans laquelle Georges Salles préempte une tête de taureau mésopotamienne. Des conservateurs dressent l’inventaire de collections confisquées par le commissariat des affaires juives, comme celles de Maurice et Robert de Rothschild ou de Paul-Louis Weiller, dans lesquelles les musées effectuent leurs prélèvements. Ils seront rendus après guerre.
Incident
Il revenait à Xavier Salmon d’aborder la question la plus sensible, celle de la vente d’aryanisation de la collection Dorville en 1942 à Nice, pour laquelle fut débloqué un budget spécial. René Huygue a acheté pour le Louvre douze pièces, se livrant à ce que Philippe Dagen nomme dans Le Monde une « curée indécente », d’autant que ce collectionneur était un ami et mécène des musées. Grâce aux découvertes d’Emmanuelle Polack, la famille a déjà obtenu des restitutions en Allemagne ou en France. Après de longs délais, elle attend, le 9 avril, l’examen par la CIVS (Commission d’indemnisation des victimes des spoliations) de sa demande de restitution des œuvres détenues par les musées. Autant dire que l’intervention de Xavier Salmon était attendue. Il a créé la surprise en affirmant que « le premier jour de la vente, l’administrateur nommé par la Commissariat général aux questions juives [avait] demandé que l’aryanisation de la succession ne soit pas appliquée, au nom des titres militaires de plusieurs membres de la famille ». Le Louvre a paru ainsi objecter au caractère spoliateur de la vente, d’autant qu’il a affirmé que, « grâce aux efforts conjoints du département et d’Emmanuelle Polack », il venait « de communiquer un certain nombre de dossiers à la commission ». Renseignements pris, la CIVS n’a rien reçu et le musée nous a informé que cette intervention, ne prenant pas en compte la position de la famille, ne s’apparentait « aucunement à une prise de position du Louvre ». Incident ramené à une maladresse difficilement compréhensible donc – à moins de l’interpréter comme le lapsus révélateur d’un corps tourmenté par le devenir de ses collections et par son propre passé. 

 

Une vente nazie à Londres, en 1939
Dans son intervention, Jannic Durand a évoqué l’achat surprenant par le Louvre de faïences de la Renaissance dans une vente organisée par le régime nazi en 1939 chez Sotheby’s, à Londres. Né en 1850, Alfred Pringsheim, mathématicien et beau-père de Thomas Mann, était l’un des plus importants amateurs en objets d’art de son époque, mieux connu aujourd’hui grâce aux travaux de Lorenz Seelig (voir notamment le Journal of the History of Collections, vol. 29, n° 1, 2017). Son père avait fait fortune dans la construction de lignes ferroviaires reliant les mines de Silésie, avant de s’installer à Berlin, où il édifia un spectaculaire palais néo-Renaissance sur la Wilhelmstrasse. En 1914, la fortune de son fils était évaluée à 13 millions de marks-or, qui lui en rapportaient 800 000 en revenus annuels – cent fois plus que son salaire à l’université de Munich, où il est entré en 1886. Ayant épousé une comédienne et chroniqueuse féministe, Gertrude Hedwig Dohm, il édifia un opulent palais, qui devint un cercle culturel de la capitale. Les lourdes boiseries étaient couvertes de tapisseries, d’émaux limousins, de bronzes, d’horloges et de céramiques. Dès 1933, sa maison fut démolie pour y installer le quartier général du parti nazi. Il fut forcé de démembrer à vil prix sa collection, qui s’est dispersée de par le monde. En 1937, il céda à l’antiquaire Julius Böhler quatre-vingts vitraux suisses. En 1938, la Gestapo saisit son mobilier, dont quatre-vingt-seize pièces d’argenterie récupérées par le musée de Bavière. Mais sa collection unique de maiolica fut mise à l’encan chez Sotheby’s, les 19 500 £ obtenus étant quasiment absorbés par le gouvernement d’Hitler. En octobre 1939, Alfred Pringsheim fut autorisé à s’exiler avec sa famille à Zurich, où il s’éteignit en 1941, à 91 ans. En 1945, son argenterie fut transférée par l’armée américaine au collecting point installé au QG nazi qui avait pris la place de sa résidence. Mais il fallut attendre 1953 pour que l’Allemagne autorise les premières restitutions à ses héritiers américains. Jannic Durand a souhaité échanger avec des musées, comme le British Museum, qui figurent avec Le Louvre parmi les acheteurs chez Sotheby’s. D’autres conservateurs ont aussi émis le vœu de partager avec leurs confrères des informations sur les antiquaires qui pouvaient fournir plusieurs institutions à travers le monde.
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