Gazette Drouot logo print

Lou ravie adore le président

Publié le , par Vincent Noce

Est-il possible de narrer son propre naufrage, en se passant des écrivains ? Françoise Nyssen n’a pas eu son Hugo ou son Byron, elle livre donc elle-même ses souvenirs, huit mois seulement après avoir quitté un ministère auquel elle s’était accrochée au-delà du désespoir. Rue de Valois, elle était surnommée «Lou ravie»....

Lou ravie adore le président
 

Est-il possible de narrer son propre naufrage, en se passant des écrivains ? Françoise Nyssen n’a pas eu son Hugo ou son Byron, elle livre donc elle-même ses souvenirs, huit mois seulement après avoir quitté un ministère auquel elle s’était accrochée au-delà du désespoir. Rue de Valois, elle était surnommée «Lou ravie». Même sensibles à son aménité, ses interlocuteurs sortaient désorientés par ses difficultés à appréhender les dossiers. Cet ouvrage corseté ne révèle rien, sinon une forte inclination à la naïveté. L’intéressée reconnaît qu’elle fuyait les journalistes, se trouvant piètre oratrice. Elle se montre du reste bien plus à l’aise aujourd’hui au micro de Vincent Josse, elle qui souffrait le martyre à la moindre sortie publique. Mais elle n’a pas la plume d’un Frédéric Mitterrand. Laure Adler ne pouvait trouver témoignage plus incongru pour une collection qu’elle a voulu intituler «Puissance des femmes». Françoise Nyssen a été peu aidée et mal entourée. Mais, manifestement, elle n’a rien compris au film. Le sujet du patrimoine lui a été imposé. Elle ne trouve pas un mot sur les questions de fond comme le retour du patrimoine africain ou la récupération des œuvres issues de la spoliation, des drones qui ont manifestement dû survolé son bureau. Elle ne comprend pas pourquoi son slogan «La culture près de chez vous» laissait ses collègues sidérés. Pleine de bonnes intentions, elle partait défendre l’écologie, le féminisme, les bibliothèques et l’enseignement artistique, tous domaines dont elle n’avait pas la charge. En même temps, elle ne parvient pas à donner son sentiment sur le blocage de l’histoire de l’art à l’Éducation nationale. Parmi ses quelques confidences, elle ne révèle rien non plus de la difficulté qu’elle a pu ressentir au retour dans la maison mère.

Françoise Nyssen dit «ne pas comprendre» les motifs  de son départ pas plus que les critiques qui lui étaient adressées. 

Elle dit «ne pas comprendre» les motifs de son départ du gouvernement pas plus que les critiques qui lui étaient adressées. Elle trouve «hallucinantes» les attaques sur les travaux dans les locaux d’Actes Sud, puisque «personne en toute bonne foi ne savait qu’il fallait demander l’avis de l’architecte des Bâtiments de France». Elle affiche la même amertume d’avoir été écartée de la politique du livre, sans saisir en quoi l’éditrice devenue ministre pouvait se retrouver en conflit d’intérêts. À sa décharge, le décret est paru dix mois après sa nomination surprise. Personne alors ne lui avait mentionné le souci, ni même exposé les attentes placées en elle. Elle a beau n’avoir d’yeux que pour Emmanuel Macron, son livre illustre cruellement les limites de son système. Le président l’a bien soutenue, de loin, elle n’a bénéficié d’aucun relais. Avec le Premier ministre, le courant ne passait pas et l’Élysée brille par l’absence de conseiller. Un chapitre est consacré à tresser les louanges du chef de l’État, «d’un naturel attentif et humain, d’une forte autorité naturelle», ce «travailleur acharné», qui «porte énergiquement les sujets qui lui tiennent à cœur». Et Brigitte, «élégante, discrète, qui ne fait rien pour être au devant de la scène», «femme curieuse, cultivée, indépendante», mais «en connivence, mieux, en osmose» avec son époux. «Il est évidemment très accaparé par la situation internationale.» Évidemment. Ce laborieux passage tient-il de l’élan du cœur ? Françoise Nyssen en donne elle-même une clé, en publiant la lettre qu’elle a laissée à son successeur pour manifester son envie de continuer à s’engager. Dans un poème qu’elle a tenu à lire à France Inter, elle parle de «l’interruption» et voudrait voir dans «la chute un pas de danse». Cet opuscule sans âme ne serait donc pas sans objet, s’il s’agissait de rappeler une promesse de lui ménager un point de chute. C’est bien de chute dont il s’agit, car quel vide le pouvoir, dans la vacuité même qu’elle expose, peut-il prétendre combler ?

Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne