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Loïc Allio

Publié le , par Geneviève Nevejean

Celui que l’on surnomme «Monsieur Bouton» a cédé sa collection au musée des Arts décoratifs, nous invitant à parcourir une fabuleuse histoire, de l’accessoire de mode à l’œuvre d’art.

Loïc Allio.DR Loïc Allio
Loïc Allio.
DR

Trop insoumis pour passer son baccalauréat, Loïc Allio a été le pur produit d’une génération galvanisée par le slogan peace and love et Mai 68. Libre comme l’air, il préféra parcourir le monde sur les traces de Rimbaud, dont les idéaux étaient proches de ceux des hippies. Comme d’autres doux rêveurs, il aura bourlingué de par le monde, et ainsi eu le bonheur de connaître Damas, Bagdad, l’Afghanistan et le désert libyen avant les méfaits de la guerre et du tourisme de masse. Ivre de liberté, il aura consommé dans l’insouciance toutes sortes de substances illicites jusqu’à sa découverte en Inde de la méditation, dont la pratique l’a, de son propre aveu, sauvé. Le Nirvana succédait aux paradis artificiels. De ces kilomètres de vagabondage, il a gardé le goût du voyage, vécu comme une exploration, mais aussi comme une quête de soi. L’homme y puise une sagesse qu’il a eu à cœur de partager dans ses livres, tels Le Làoù, La Promenade parfaite et Pour ceux qui l’ignorent. Et le bouton, dans tout cela ? Loïc Allio considère que ces quinze mille spécimens collectés pendant près de trente ans ne sont qu’une de ses existences. Il reste que le désir de débusquer «la pièce exceptionnelle et singulière» ne le quitte jamais totalement. Pour ce globe-trotter engagé dans l’humanitaire, la recherche débute avec une trouvaille dont il n’a de cesse de connaître l’auteur. En 2000, il avait menacé le Seuil, son éditeur, d’abandonner la rédaction d’un ouvrage consacré à l’histoire du bouton si celui-ci refusait de reproduire le portrait de Jean Clément. «Derrière ces boutons, il y a des êtres humains», que Loïc Allio a eu l’ambition de révéler. Seul l’homme peut donner une âme aux choses. On fait des collectionneurs des matérialistes, rassurés par ce qu’ils amassent. Il n’en est rien de celui qui vient de se séparer de ses plus belles pièces, le «cœur», dit-il, de sa collection, au profit du musée des Arts décoratifs. À ses yeux, il n’a jamais collectionné que des rencontres riches d’échanges intenses avec Line Vautrin, Givenchy, Paco Rabanne, Alaïa, et des créateurs plus confidentiels qu’il aura portés au jour. « “B” comme bonheur», écrit-il dans le catalogue. «À chaque bouton trouvé correspond un instant de joie.»
 

Alberto Giacometti (1901-1966) pour Elsa Schiaparelli, bronze doré, début des années 1930.© Photo Jean Tholance, ancienne collection Loïc
Alberto Giacometti (1901-1966) pour Elsa Schiaparelli, bronze doré, début des années 1930.
© Photo Jean Tholance, ancienne collection
Loïc Allio, musée des Arts décoratifs, Paris
© succession alberto giacometti (fondation alberto
et annette giacometti, paris/ADAGP, Paris) 2015


Comment votre aventure a-t-elle débuté ?
Avec un bouton monogrammé «ML» offert par ma mère, qui était antiquaire et à laquelle j’ai dédicacé mon premier livre. Il s’agissait d’abord d’une très belle miniature dont je n’ai retrouvé l’auteur, Marie Laurencin, qu’au terme de vingt-cinq années de recherches. Encore aujourd’hui, je continue de chiner en salles de ventes, sur Internet, aux puces de Vanves et enfin au cours de mes nombreux voyages, de l’Inde jusqu’à Valparaiso, lancé sur les traces de mon grand-père cap-hornier… Et je ne cesse d’apprendre, de faire des découvertes et de vivre des émotions.

En quoi cet objet est-il exceptionnel ?
Il n’a plus guère d’importance aujourd’hui, mais en 1900, on offrait encore des coffrets de boutons à l’occasion des mariages. Il est unique pour englober un nombre considérable de matériaux et de savoir-faire. Georges Bastard (1881-1939), par exemple, appartenait à une dynastie de tabletiers née au XVIIe siècle. Il avait travaillé pour le décorateur Jacques-Émile Ruhlmann, tout en réalisant des boutons de nacre et d’ivoire. Henri Hamm (1871-1961) avait quant à lui suivi des études à l’école des beaux-arts de Bordeaux. Sculpteur de formation, il a fourni toutes les maisons de haute couture en pièces en corne, en émail, dans une multitude d’essences de bois et, plus tard, en galalithe. Il concevait par ailleurs des pièces de mobilier, des flacons de parfum et des accessoires de mode. Proche de Max Jacob, Apollinaire et Picasso, il a généreusement aidé des artistes, notamment en fondant dans sa ville natale la Société d’art moderne.

 

Elsa Schiaparelli (1890-1973), manteau avec bouton en résine peinte, 1938-1939, (détail). © Photo Jean Tholance, musée des Arts décoratifs
Elsa Schiaparelli (1890-1973), manteau avec bouton en résine peinte, 1938-1939, (détail).
© Photo Jean Tholance, musée des Arts décoratifs, Paris


Vous avez été un pionnier pour le XXe siècle dans le domaine de la haute couture. Pourquoi avoir privilégié les années 1930, et particulièrement Schiaparelli ?
Elle a été la grande dame de la haute couture et de l’usage du bouton. Jean Clément (1900-1949), que personne n’avait mentionné auparavant, a été son principal fournisseur de 1928 à 1941. Les paruriers défilaient dans les grandes maisons, qu’il fallait séduire par son inventivité. Médecin et chimiste, Jean Clément proposait, et Elsa Schiaparelli choisissait. Un jour, elle allait élire dans ses créations le fameux rose qui l’avait d’abord choquée et qu’elle baptiserait ensuite «Shocking Pink».

Les exemples de collaborations avec les artistes sont nombreux, notamment avec Alberto Giacometti.
En 1929, le sculpteur décora la boutique de Schiaparelli pour le compte de Jean-Michel Frank. Il réalisa également des boutons, dont un modèle était destiné à un tailleur porté par Marlène Dietrich. L’artiste s’était épris de l’actrice, ainsi que l’établit une lettre récemment passée en vente. J’ai, parfois pendant des années, mené des enquêtes de fourmi. Je soupçonnais que Sonia Delaunay avait créé des boutons, hypothèse confirmée par une exposition dont le catalogue m’a conduit à leur détentrice. Celle-ci, qui avait été la dernière secrétaire de Sonia Delaunay, accepta de m’en céder plusieurs exemplaires. Vlaminck en a réalisés, avec la collaboration du céramiste Jean Metthey. Elsa Triolet, compagne d’Aragon, en a aussi créés, tout comme Fernand Léger ou le peintre surréaliste Matta par amitié pour Isabelle Camard, une jeune styliste. Quant à Jean Cocteau, il a inspiré Jean Clément.

Hellstern & Sons, vers 1920-1925, botte en chevreau, collection du musée international de la Chaussure.DR
Hellstern & Sons, vers 1920-1925, botte en chevreau, collection du musée international de la Chaussure.
DR


Quel est l’autre grand moment de cette histoire du bouton ?
La fin du XVIIIe siècle, période exceptionnelle par son extrême créativité. Une redingote comptait près de vingt-quatre boutons, généralement de quatre centimètres. Ceux réalisés par des orfèvres en or et en diamants – qui ont presque tous disparu – ont souvent moins de valeur, sur le marché, que des exemplaires historiés. Le premier vol en montgolfière a inspiré nombre de boutonniers, car nul n’avait jamais vu d’homme s’élever dans les airs. Les opinions politiques étaient une autre source de sujets. Chateaubriand relatait, dans ses Mémoires d’outre-tombe, qu’il portait «deux habits avec de grands boutons de nacre semés d’hermine, autour desquels boutons était écrite en latin cette devise : “Plutôt mourir que de se déshonorer”». Au lendemain de la Révolution, par esprit de provocation, les boutons érotiques ont connu un beau succès auprès des merveilleux et merveilleuses. À l’inverse, ceux affichant des idées royalistes étaient plutôt dissimulés. Il en était de même de ceux opposés à l’esclavage.

Qu’en est-il aujourd’hui de son marché ?
On répertorie de grandes collections en Angleterre et en Suisse, mais les plus belles sont aux États-Unis, où se concentre l’essentiel du marché. Des clubs s’y sont formés dès les années 1940. Les Américains aiment les collections thématiques. J’ai toujours privilégié les créateurs, l’histoire humaine ; c’est elle qui a continûment nourri ma passion.

À SAVOIR
2012 : acquisition de 4 500 pièces de la collection Allio, classée en 2011 œuvre d’intérêt patrimonial majeur, par la Commission consultative des trésors nationaux.



À VOIR
«Déboutonner la mode», musée des Arts décoratifs,
107, rue de Rivoli, Paris Ier, tél. : 01 44 55 57 50.
Jusqu’au 19 juillet.
www.lesartsdecoratifs.fr

Catalogue, édition les Arts décoratifs, sous la direction de Véronique Belloir ; Boutons, par Loïc Allio, préfacé par Hubert de Givenchy, éditions du Seuil, 2001.
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