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Livres anciens à pedigree : attention pépites !

Publié le , par Anne Doridou-Heim
Vente le 14 octobre 2022 - 15:00 (CEST) - Salle 2 - Hôtel Drouot - 75009

Cette collection de livres anciens extraite de la bibliothèque des ducs de Montmorency fait la part belle aux manuscrits, au talent des relieurs et aux armes de France.

Érasme (vers 1467-1636), L’Éducation d’un prince chrétien, traduction en français... Livres anciens à pedigree : attention pépites !
Érasme (vers 1467-1636), L’Éducation d’un prince chrétien, traduction en français de l’Institutio principis christiani, manuscrit enluminé, reliure postérieure en maroquin olive aux armes de Louis-Joseph de Bourbon-Condé, prince de Condé (1736-1818). 
Estimation : 40 000/50 000 

Réuni par le seul fait de l’amour qu’une famille érudite portait aux livres anciens, cette bibliothèque regroupe quelques trésors provenant des ducs de Montmorency et, par le jeu des alliances et des descendances, du baron de Breteuil. La qualité des reliures le dispute à la beauté des illustrations des manuscrits, la rareté des textes à la grandeur des armes apposées. On compte 74 numéros seulement, allant du XVIe au XVIIIe siècle, mais ce sont autant de pépites invitant à une plongée dans la grande histoire de France, et à croiser les parcours de quelques personnages ayant contribué à l’écrire. De quoi agiter le monde des bibliophiles et certainement celui des institutions publiques !
Les armes au féminin
Honneur aux grandes dames, d’abord, celles restées dans l’ombre et à qui le critique littéraire Albert Cim, dans Les Femmes et les Livres (publié en 1919), redonne une juste place dans le monde réputé masculin de la bibliophilie. Parmi ces collectionneuses de premier ordre, il classe la discrète Armande du Plessis (1686-1744), prieure perpétuelle des bénédictines – dites de la Présentation de Notre-Dame – et par ailleurs fille du duc de Richelieu, lui-même petit-neveu du cardinal et son héritier direct. L’ouvrage portant ses armes est un unicum présenté entre 10 000 et 12 000 €. Il s’agit d’un manuscrit finement enluminé par le calligraphe Jean-Pierre Rousselet, notamment de six grands culs-de-lampe figurant des bouquets d’une belle simplicité, détaillant le cérémonial des dames de la Présentation, du jour de leur entrée dans l’ordre à celui de leur mort. Sa reliure en plein maroquin est ornée d’une riche dentelle aux couronnes, aux cornes d’abondance et aux soleils. La religieuse côtoyait deux maîtresses royales sur ces rayonnages érudits, notamment madame de Montespan (1640-1707), qui pensait à son salut. Ses armes se retrouvent sur un exemplaire du recueil théologique de Jean Desmarets de Saint-Sorlin (1595-1676), connu sous le titre d’Ouvrages de piété (1 500/2 000 €). Le hasard faisant bien les choses, le poète et dramaturge était un protégé du cardinal de Richelieu avant de se transformer en pur dévot, affirmant écrire sous la dictée de Dieu. Le livre présente la reliure caractéristique de la bibliothèque du château d’Oiron, mais surtout il est mentionné dans l’inventaire dressé en 1707 au moment de son décès à la demande de son fils légitime, le marquis d’Antin. Or, 79 ouvrages seulement ont été répertoriés et celui-ci en fait partie. S’annoncent également les 24 premiers tomes de la revue Le Mercure de France ayant appartenu à la marquise de Pompadour, avant de rejoindre les collections du président de Crozat puis du baron de Breteuil (6 000/8 000 €). Pépite encore que cet exceptionnel exemplaire en veau blanc mosaïqué, aux armes aquarellées d’une princesse de Bourbon-Parme, probablement Caroline (1770-1804), arrière-petite-fille de Louis XV. Il s’agit d’un titre attribué à Jean-François de Lambert, Les Saisons (8 000/10 000 €). Selon M. Del Moral, l’expert de la vente, «tant par le choix des cuirs que par le motif représenté et que par les gardes en tabis rose, on se rapproche de trois reliures conservées à la BnF et, plus précisément, de celle, signée, établie au chiffre de Marie-Josèphe de Saxe». Ces informations permettent d’attribuer le travail de reliure à l’atelier de Louis-François Lemonnier, membre d’une dynastie parisienne établie depuis le début du XVIIe, reçu maître en 1737 et connu pour la réalisation de ses reliures mosaïquées d’une grande beauté.

 

Attribué à Jean-François de Lambert (1716-1803), Les Saisons, poème, cinquième édition, revue et corrigée(…), Amsterdam, 1773, in-12, plei
Attribué à Jean-François de Lambert (1716-1803), Les Saisons, poème, cinquième édition, revue et corrigée(…), Amsterdam, 1773, in-12, plein veau blanc à décor orientalisant mosaïqué par l’atelier de Louis-François Lemonnier, aux armes aquarellées d’une princesse de Bourbon-Parme. 
Estimation : 8 000/10 000 


Soleil royal
Après les femmes, place aux dauphins, aux rois et aux cardinaux. Un délicat hommage est rendu à l’un de ses jeunes princes trop tôt disparu, Louis de France, duc de Bourgogne (1751-1761), avec l’exemplaire d’un manuel destiné à son éducation de futur roi. Une édition à Paris, en 1758, de l’Exposition d’une méthode raisonnée pour apprendre la langue latine a été reliée à ses armes (3 000/3 500 €). Elle ne lui fut pas longtemps utile, le jeune garçon mourant pendant la nuit de Pâques 1761 – c’est son jeune frère, le duc de Berry, qui régna sous le nom de… Louis XVI. L’un des livres les plus attendus et qui, certainement, sera fort disputé est le Felsina Pittrice, Vite de Pittri Bolognesi de Carlo Cesare Malvasia (1616-1693), annoncé avec une estimation de 15 000/20 000 €. Imprimé à Bologne en 1678, il a été vêtu d’un habit de maroquin rouge dit «au soleil». Un décor déjà remarquable en soi, mais l’ouvrage porte de plus une formule de dédicace à Louis XIV courant sur les deux volumes. Elle est en latin et signifie : «Il joint et augmente ces deux soleils et encore les régit. Ainsi, il orne ses cheveux d’un diadème. Ainsi il double la luminosité du jour.» La reliure ne saurait être plus en adéquation avec le texte qu’elle protège ! De fait, l’historien de l’art italien a précisément dédié son ouvrage à Louis XIV qui, en retour, lui a fait présent de son portrait enrichi de diamants. Après le roi vient l’homme qui a contribué à sa formation, le cardinal Mazarin, avec un exemplaire du curieux recueil des Lettres panégyriques aux héros de la France par le sieur de Rangouze (4 000/6 000 €). Publié à Paris en 1648, regroupant les missives que Pierre de Rangouze adressait aux grands du royaume afin d’en obtenir faveurs et gratifications, il est relié en plein maroquin à la Duseuil et aux armes de Mazarin : d’azur à la hache d’armes d’argent, dans un faisceau d’armes d’or lié d’argent posé en pal, et une fasce de gueules sur le tout, chargée de trois étoiles d’or. Il possède une spécificité qui permet de connaître la période de réalisation de la reliure, soit le début des années 1650. De fait, les armes ne sont pas figurées sous le chapeau de cardinal mais sous celui de prince-évêque.

Or, ce n’est qu’en 1652 que Mazarin devint prince-archevêque de Metz. En fait d’enquête, le manuscrit suivant offre une belle matière. Si l’Institutio principis christiani d’Érasme est bien connu, la genèse de sa traduction du latin en français l’est un peu moins. On découvre que la mission aurait été initiée et menée à bien par Guy de Baudreuil (apr. 1449-apr. 1531), père-abbé de la florissante abbaye de Saint-Martin-au-Bois. Il en commande une copie manuscrite enluminée aux moines de son scriptorium et prend la liberté de la soumettre à Guillaume de Montmorency dans la claire intention – exposée dans le prologue – que ce dernier la transmette à Louise de Savoie (1476-1531), mère de François Ier. Le baron fait partie de la garde rapprochée de la régente et se trouve être le chevalier d’honneur du roi. L’entreprise est hardie et intelligente, Louise de Savoie étant l’une de ces femmes de la Renaissance qui attachent une grande importance à l’éducation – sa devise est Libris et liberis («Pour les livres et pour les enfants»). Baudreuil fait représenter les armes des Montmorency et, certain de son entreprise, n’hésite pas à faire placer en frontispice du manuscrit les armes du Dauphin de France, François, duc de Bretagne (1518-1536). D’autres informations sont données dans le prologue et l’expert dit s’être régalé «à relever les indices permettant d’affiner la date de réalisation de ce précieux document». Car Louise y est qualifiée de «mère du roy et pour deux fois en France régente». Elle assure en effet cette charge à deux reprises, la première en 1515 lors de la célèbre bataille de Marignan, et à nouveau du 12 août 1524 au 21 mars 1526. Le manuscrit a donc certainement été enluminé entre 1526 et 1531, date de sa mort, et ce dans l’entourage d’Étienne Calaud. On retrouve le goût de ce maître enlumineur pour les couleurs franches, l’azur, le vert, le rouge, l’or, mais aussi à travers certains détails des vêtements des anges. Il est donc possible que cet ouvrage soit un princeps, la première traduction en français de l’un des plus célèbres traités d’éducation de l’époque… 40 000/ 50 000 € sont évoqués pour emporter ce manuscrit, rare à bien des égards et véritable jalon de l’histoire de la bibliophilie. Le résultat pourrait être plus conséquent encore… Réponse en enchères le 14 octobre, à Drouot !
 

Jean Pierre Rousselet (actif à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècle), Cérémonial des Vestures et Profession à l’usage des dames re
Jean Pierre Rousselet (actif à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècle), Cérémonial des Vestures et Profession à l’usage des dames religieuses de la Présentation, manuscrit enluminé sur vélin, 49 ff, in-4°, plein maroquin aux armes de du Plessis de Richelieu.
Estimation : 10 000/12 000 €
vendredi 14 octobre 2022 - 15:00 (CEST) - Live
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