Linda Pinto luxueusement vôtre

Le 08 février 2018, par La Gazette Drouot

À la tête de l’agence de décoration fondée par son frère Alberto, elle crée une nouvelle structure avec l’architecte basé à new york Thierry Despont, afin d’étendre son rayonnement dans le luxe.

Linda Pinto et Thierry Despont lors de l’annonce de leur association
© JULIO PIATTI


Après la mort de son frère Alberto en 2012, Linda a repris les rênes de son agence et six ans plus tard, le nom Pinto est toujours synonyme d’un art de vivre très fastueux. Pour asseoir son emprise, elle vient de créer une structure avec l’architecte français basé à New York Thierry Despont, baptisée Design Partners. L’objectif est de donner naissance au premier groupe de décoration de luxe au monde. D’autres noms fameux devraient les rejoindre. En attendant, Linda Pinto se consacre à ses très riches clients, dont le désormais célèbre cheikh Hamad bin Abdullah al Thani, propriétaire de l’hôtel Lambert à Paris, dont elle achève l’aménagement…
Comment est née cette idée de rapprochement avec Thierry Despont ?
Nous nous connaissons depuis toujours. C’était un ami d’Alberto, qui l’avait rencontré grâce à Hubert de Givenchy. Thierry possède un pied-à-terre au-dessus de chez lui. Cet été, nous nous sommes revus chez une amie, et l’idée a germé. Nous avons le même âge, le même genre de clients et des sociétés assez semblables : le cabinet Pinto compte quatre-vingts collaborateurs, Thierry a une équipe de cinquante personnes. Et nous nous sommes posé cette question : que vont-ils devenir après nous ? Nous ne sommes pas éternels. En fondant Design Partners, nous créons quelque chose qui perdurera et que quelqu’un rachètera peut-être ensuite.
Est-ce aussi pour donner de l’oxygène à votre société ?
Non, tout va bien, merci. Nous avons une trentaine de chantiers en cours et depuis le début de l’année, nous avons signé trois projets à Doha, un à Zurich et un autre au Luxembourg. Ce n’est pas une nouvelle maison, chacun reste chez soi, c’est une joint-venture. Design Partners est une structure dans laquelle nous souhaitons également, dans le futur, faire entrer d’autres décorateurs, des paysagistes, des designers. L’idée est de créer le premier groupe de décoration de luxe au monde.
Cette association va aussi vous permettre de conquérir de nouveaux marchés aux États-Unis…
C’est bien sûr une ouverture pour nous. Nous sommes très présents dans les pays du Golfe et, c’est vrai, moins aux États-Unis. Pour Thierry, c’est l’inverse : il est là-bas une véritable star. En France, on le connaît parce qu’il a refait le Ritz, et encore... Il est très discret. Nous sommes également complémentaires : il est architecte, nous pas ; nous faisons des avions et des bateaux, il n’en fait pas.
Avez-vous déjà des projets communs ?
On m’a demandé un hôtel à Paris, pour lequel je l’ai sollicité, lui a quelque chose à Las Vegas, où nous allons aller. On m’a aussi proposé beaucoup de maisons à faire en Arabie saoudite, et je vais lui en confier.
Comment définiriez-vous le style Thierry Despont ?
Comme nous, il fait du «classique contemporain». C’est ce que veulent la majorité de nos clients aujourd’hui.

 

Le style d’Alberto Pinto en majesté dans cet hôtel particulier sur la Ve avenue, à New York. Bureau Louis XV, fauteuils à la reine, guéridon Weisweill
Le style d’Alberto Pinto en majesté dans cet hôtel particulier sur la Ve avenue, à New York. Bureau Louis XV, fauteuils à la reine, guéridon Weisweiller, tapis d’Aubusson et d’étonnants fauteuils italiens. © JACQUES PÉPION


Est-ce que ces clients habitués au luxe ont changé, depuis l’époque de votre frère ?
Non, c’est le monde qui a changé ! Les gens veulent plus et dépenser moins, mais au fond, ce sont les mêmes, principalement au Moyen-Orient.
Pourquoi Alberto Pinto avait-il une relation privilégiée avec cette partie du monde ?
Peut-être parce qu’étant né au Maroc, il avait une sensibilité proche, il comprenait leur culture, leurs attentes, leur façon de vivre. Il a su concevoir des maisons orientales raffinées et confortables, et sa réputation en a fait ensuite le grand spécialiste.
J’imagine que travailler pour l’émir du Qatar a été un formidable accélérateur ?
Mais il est arrivé bien après l’Arabie saoudite, où Alberto a œuvré dès la fin des années 1980, grâce à un client très important qui vivait à Londres.
Votre frère avait également le goût de la collection, comme l’a révélé la vente que vous avez récemment organisée. À quand remonte cette passion ?
À son enfance. À Casablanca, il n’y avait pas vraiment d’antiquaires ni de salles de ventes, mais Alberto allait chiner presque tous les jours. Je me souviens que mon père lui avait offert un vélo qui avait disparu quelques semaines plus tard… Il l’avait échangé contre un objet.
Pouvez-vous nous raconter ses débuts ?
À 18 ans, il est parti pour Paris. Il a fait quelques photos comme modèle, car il était très beau, et a suivi les cours de l’école du Louvre. Il a rencontré Nicolas Feuillatte, Yves Vidal et le photographe David Massey. Il a commencé à travailler avec ce dernier et à voyager dans le monde. Il vendait ses photos aux magazines de décoration. Il s’est fait un œil et, quand il a aménagé son premier appartement à New York, on l’a remarqué. Rosemarie Kanzler lui a demandé de décorer le pool house de sa villa de Saint-Jean-Cap-Ferrat, et lui a présenté des milliardaires brésiliens, Baby et Evinha Monteiro de Carvalho, pour qui il a fait un appartement à Rio. Il était lancé !
À quel moment arrivez-vous à ses côtés ?
Je suis là en 1972, quand il ouvre sa première agence de décoration, rue Princesse, à côté de chez Castel. Ca s’appelait Pinto Pink ! Au rez-de-chaussée, on vendait du mobilier et à l’étage, on louait des bureaux à Daniel Pasgrimaud.
Est-ce que des décorateurs de l’époque l’ont inspiré ?
Il a travaillé comme stagiaire chez Andrée Higgins et sans doute l’a-t-elle un peu influencé, mais il aimait aussi beaucoup le travail de David Hicks et, dans un autre genre encore, Luis Barragán, qu’il avait connu au Mexique, sans oublier la maison Jansen, qui était alors une référence. Plus tard, il a été ami avec Henri Samuel.

 

Linda Pinto a épuré le goût de son frère, comme le montre son salon : autour d’une armoire composée d’un paravent de Coromandel, tables basses d’Ado C
Linda Pinto a épuré le goût de son frère, comme le montre son salon : autour d’une armoire composée d’un paravent de Coromandel, tables basses d’Ado Chale, guéridon et sculpture de Hiquily, deux fauteuils anglo-indiens et des tableaux signés Matta, Brauner et Lam. © giorgio baroni



Était-il proche aussi de grands antiquaires ?
Oui, Maurice Segoura, Jean-Marie Rossi, Jacques Perrin, Alain Demachy… Il faisait tout son shopping chez eux. Nous allions aussi régulièrement aux puces.
Allait-il à Drouot ?
Deux fois par semaine, le mardi et le jeudi. Il était boulimique. On courait derrière lui pour noter tout ce qu’il voulait. Et il était hystérique avec les catalogues de ventes : il les consultait dans son lit, posés sur un grand plateau en laque, et il les recouvrait de Post-it ! Il achetait pour ses projets en cours ou à venir, mais aussi beaucoup pour lui. Il stockait énormément.
Cette passion pour l’objet ancien est ce qui fait aujourd’hui votre différence avec bon nombre de jeunes décorateurs, qui n’ont pas ce goût…
On ne peut pas faire une maison si on n’achète pas des choses anciennes. Ce sont elles qui apportent le charme, l’âme, à un endroit. Quand nous livrons un projet à un client, la maison doit donner l’impression d’être habitée depuis longtemps. Nous sommes de la vieille école. Le minimalisme n’est pas notre histoire.
Pour certains clients collectionneurs, vous n’avez que l’embarras du choix. Je pense par exemple au cheikh Hamad bin Abdullah al-Thani…
Il achète beaucoup, mais nous travaillons ensemble. Lorsqu’il voit un meuble intéressant, il nous envoie la photo et nous réfléchissons à la pièce qui pourrait l’accueillir. Nous avons fait ainsi toutes ses maisons. Mais Hamad, c’est un cas à part : une intelligence rare, un œil éduqué par Alberto, qui était son mentor. Ils se ressemblent dans leur sensibilité, leurs réactions, leur façon de vivre. Il pourrait être son fils.

Où en sont les travaux de l’hôtel Lambert ?
C’est fini ! Depuis le 8 janvier, nous installons les tapis, les lustres, les meubles. La livraison est pour fin mars. Après l’incendie de 2013, nous étions démoralisés. Heureusement, il s’est déclaré juste avant que l’on ne mette le mobilier ! Mais il a fallu attendre de longues années pour que l’eau disparaisse complètement des murs, puis, tout restaurer à nouveau. Un chantier hors norme, mais le bon côté de toutes ces difficultés est que Hamad achète depuis dix ans pour cet endroit ! Et quand il trouve une commode plus belle que celle qu’il avait, il la remplace. Il a refait l’hôtel Lambert dans l’esprit des Rothschild. C’est vraiment la maison de Marie-Hélène, mais avec un degré d’excellence exceptionnel.

 

Linda Pinto
en 5 dates
12 février 1949 Naissance à Casablanca
1967 S’installe à Paris pour terminer ses études
1987 Entre définitivement au cabinet Alberto Pinto
2012 Décès d’Alberto, le 5 novembre
2018 Lancement de Design Partners avec Thierry Despont
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