Lin Han, collectionneur d’un monde globalisé

Le 10 novembre 2017, par La Gazette Drouot

À l’image de sa génération formée en Europe ou aux États-Unis, le cofondateur du musée d’art contemporain de Beijing M Woods porte son regard au-delà de la Chine.

Lin Han.

Bien que les curseurs pointent une baisse de 2 % en 2016, la Chine continue de représenter près de 30 % du marché de l’art, phénomène concomitant de l’explosion du nombre de musées privés. Si l’art chinois ancien et contemporain canalise encore l’attention, une nouvelle vague de collectionneurs, formés dans la vieille Europe ou aux États-Unis, se démarque par des goûts moins sinisés. Témoin le trentenaire Lin Han, diplômé en images d’animation à l’université de Northumbria en Angleterre, qui dirige aujourd’hui une quarantaine de salariés au sein de son agence de publicité dans le domaine du luxe. Son achat à Hong Kong, en 2013, d’une peinture de Zeng Fanzhi pour 5 M$ a signé son passeport d’entrée dans le cercle élitiste des grands collectionneurs d’art contemporain. Avec Wanwan Lei, son épouse et muse à la beauté surnaturelle, diplômée en gestion des institutions culturelles à l’université Columbia de New York, il forme l’un des couples les plus glamour de la Chine. Tous deux entendent faire du musée d’art contemporain M Woods, qu’ils ont cofondé avec Michael Xufu Huang en 2014,  la vitrine d’un art mondialisé.

Vous êtes connu en tant que collectionneur d’art contemporain. Pourquoi avoir créé un musée?
Lin Han : Au départ, mon épouse Wanwan Lei et moi voulions partager notre collection avec la génération à laquelle nous appartenons. Il ne s’agissait pas seulement d’œuvres que nous possédions. Dans le maelström d’un monde qui évolue extrêmement rapidement, la création offre des perspectives et une énergie que nous voulions communiquer  Nos voyages à travers le monde nous ont confirmé la place des musées, surtout dans des contextes fortement urbanisés ; je songe à nombre de villes américaines et à Beijing, métropole tentaculaire dotée d’un réel engouement pour l’art et, en l’occurrence, pour des lieux engagés et conviviaux. Toutes les activités de notre existence peuvent être régies grâce à un téléphone connecté, mais le virtuel ne peut se substituer au vécu.

Quelle est l’ambition du M Woods et que signifie le nom que vous lui avez donné ?
«M Woods » résulte d’un jeu de mots à partir de nos noms de famille, dont les caractères se traduisent par «forêt » et «communion d’esprits». Je tenais aussi à rendre hommage à ma mère, qui m’a toujours soutenu. Notre ambition vise à élaborer un programme susceptible de satisfaire les amateurs autant que les profanes. Il est gratifiant pour une institution de compter des visiteurs de tous âges et de tous horizons, qui partagent leur expérience du musée avec leurs amis et leurs aînés. Cela n’a pas toujours été possible en Chine, et nous espérons que l’intérêt pour des lieux comme M Woods grandira.

Kader Attia (né en 1970), We Want to be Modern, 2014, installation avec tubes de néon, collection Lin Han. © Collection Lin Han, Beijing
Kader Attia (né en 1970), We Want to be Modern, 2014, installation avec tubes de néon, collection Lin Han.
© Collection Lin Han, Beijing

Quelles sont les spécificités de l’institution que vous avez cofondée ?
Même si la tradition chinoise porte un culte à ses ancêtres, l’une des forces de M Woods tient à sa jeunesse. C’est à elle qu’il appartient de bâtir le monde de demain, pas seulement en Chine, mais partout dans le monde. Représentative de la génération émergeante, l’équipe qui l’anime s’attache à la culture savante autant qu’aux séries télévisées ou aux documentaires. Le numérique a encouragé le mélange des genres. La mode, la télévision, le cinéma, la littérature se situent sur un pied d’égalité et nous baignons dans ce multiculturalisme. Il me paraît essentiel de repousser les frontières de l’art. Ce sont là autant d’ingrédients du monde contemporain avec lesquels les acteurs de M Woods composent. Ces derniers initient au sein même du musée des débats qui concernent la programmation, l’accrochage, sans oublier nos acquisitions, dont nos collaborateurs sont informés en temps réel.

Quel est le rôle de Wanwan Lei ?
Le sien est au moins aussi important que le mien. Nous avons décidé ensemble d’ouvrir un musée, qui aurait pour fondement la collection que j’avais débutée. M Woods s’appuie sur son expertise et son expérience des milieux artistiques. Elle a assuré le commissariat de plusieurs expositions dans différents centres d’art, activités auxquelles elle a renoncé pour se concentrer sur M Woods. Elle a été commissaire d’«All Means are Sacred», de mars à juillet 2016, qui portait un éclairage singulier et personnel sur quelques pièces de notre collection, présentées hors chronologie afin de mieux en faire rejaillir la portée spirituelle.

Vous avez également acquis des peintures flamandes du XVIe siècle ou des projets auprès d’un cabinet d’architecte de Mumbai. Comment ces œuvres trouvent-elles leur cohérence dans votre collection, plus volontiers tournée vers la création contemporaine ?
Ces acquisitions sont exemplaires du mode opératoire de M Woods, qui renonce à la typologie des techniques ou à l’appartenance à un mouvement artistique. L’accrochage hors du temps démontre la contemporanéité et l’universalité de ces créations. En 2016, nous avions confronté des sculptures des dynasties Qi et Tang des VIe et VIIIe siècles, deux peintures du XVIe siècle exécutées dans l’entourage de Jérôme Bosch et de Paul Bril, un paysage de Corot, une pièce du Chinois Ouyang Chun et une toile pliée de l’Italien Giorgio Griffa (artistes nés en 1974 et 1936, ndlr). Exécutées à plus de mille cinq cents ans de distance, elles révélaient par leur confrontation des similitudes insoupçonnées.

Xu Zheng (né en 1977), Missile of Love, 2013, installation, collection Lin Han. © Collection Lin Han, Beijing
Xu Zheng (né en 1977),
Missile of Love, 2013, installation, collection Lin Han.
© Collection Lin Han, Beijing

Kader Attia figure dans votre collection. Que pensez-vous de la visibilité des Français ?
De nombreux d’artistes, pas uniquement de nationalité française, doivent beaucoup à la France. Nous avons consacré au printemps une exposition rétrospective au trop tôt disparu Cristof Yvoré (mort en 2013 à l’âge de 47 ans, ndlr). Il n’a jamais bénéficié de l’audience internationale qu’il méritait. Cette exposition va peut-être permettre de mettre en lumière ses talents.

Vous achetez auprès des galeries White Cube, ShanghART et SCAI The Bathhouse. Quelle est leur importance et quelle est celle de la rencontre avec les artistes ?
Nous achetons largement auprès des galeries, qui accomplissent un travail exceptionnel. Le dialogue avec tous les protagonistes du marché de l’art est essentiel. Nous adorons côtoyer les artistes, dont certains font partie de notre cercle d’amis, comme le Hollandais Guido van der Werve et Ouyang Chun. Nous suivons leurs travaux et ils nous influencent. Pour autant, les connaître n’est pas indispensable. Quand survient le moment de l’acquisition, nous suivons notre propre instinct.

Que pensez-vous du marché de l’art en Chine et en Europe ? Est-il excessivement guidé par la spéculation, selon vous ?
Même si l’Amérique du Nord détient un certain monopole en matière d’art contemporain, je trouve que l’Europe demeure la meilleure place de marché, ou du moins celle qui obéit à la raison. Collectionner est une pratique nouvelle en Chine. Je pense que la perspective d’un investissement prend trop souvent le pas sur d’authentiques motivations. La plus sûre et la meilleure appréciation résulte de la passion pour l’art et de la connaissance que l’on en a, non de visées spéculatives. Les Chinois ont encore beaucoup à apprendre de leur propre histoire culturelle, avant même de s’engager sur le terrain d’un art mondialisé. Quant à la spéculation, j’essaie de m’en préserver.


 

Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne