Lille, le design en lettres capitales

Le 06 octobre 2020, par Virginie Chuimer-Layen

Élue Capitale mondiale du design 2020, la Métropole européenne de Lille résiste à la pandémie en se projetant comme un laboratoire vivant de la discipline, pour repenser le monde d’après.

Vue de la Maison POC «Économie circulaire», couvent des Clarisses, Roubaix, 2020.
© 
Célia Pernot

Elle plie mais ne rompt pas. Si la crise sanitaire a stoppé momentanément le lancement de son événement Design is Capital, la Métropole européenne de Lille (MEL) est à nouveau en piste pour réfléchir et surtout expérimenter des procédés design, pour toute une région et au-delà. Petit retour en arrière. En mars 2017, encore auréolée des retombées de sa nomination comme Capitale européenne de la culture 2004 – et ses neuf millions de visiteurs –, la MEL souhaite postuler pour devenir Capitale mondiale du design, titre décerné par la World Design Organization. Tous les deux ans depuis 2008, cette ONG internationale – cofondée en 1957 par le designer français Jacques Viénot – distingue une ville ou une métropole utilisant celui-ci de manière nouvelle, dans le but d’accroître son développement économique, social et environnemental. Avec, entre autres exemples, la création de lieux culturels ou d’«innovation par le design», comme la villa Cavrois à Croix et la Piscine à Roubaix, son quartier d’affaires et lieu de vie Euralille ou encore son ample programme culturel lille3000, la cité du Nord avait a priori de quoi séduire. Au cœur de la troisième région française en matière de commerce international, ce berceau de la grande distribution agroalimentaire et textile, doté d’un pôle de recherche et développement scientifique, technique et académique d’envergure, imagine alors une «République du design» pour appuyer sa demande. Cette gouvernance «d’urbanistes, anthropologues, designers, chercheurs, entrepreneurs, citoyens, élus des collectivités publiques» entend «favoriser l’écosystème créatif par le croisement des compétences», et ainsi élargir «l’impact de la démarche design» dans le «processus d’innovation (…) à l’ensemble des acteurs du territoire», relève Philippe Remignon, président de l’association lille-design et directeur général du groupe d’immobilier social Vilogia, dans le magazine lille-design paper 3. Et ça marche. Finaliste avec Sydney, Lille est élue, après Turin, Séoul, Helsinki, Cape Town, Taipei et Mexico.
Pour un design en action
Appréhendé comme la mise en place d’un processus et non la présentation de résultats, Design is Capital, dont la scénographie et la durée ont été repensées, s’articule autour de quatre expositions, des Maisons POC – inspirées de la méthode proof of concept (preuve de faisabilité) –, une Design Week, de multiples manifestations satellites ainsi que la remise des POC Awards, récompensant les vingt meilleures pour l’impact de leurs propositions sur la société et le territoire. Au Tripostal, si l’exposition «Designer(s) du design» analyse la discipline à la loupe avec des objets iconiques ou des projets portés par plus de soixante créateurs français historiques, actuels ou moins connus, «Sens Fiction» – sous le commissariat de Ramy Fischler, designer et fondateur de l’agence RF Studio, et de Scott Longfellow, directeur du Bureau des usages en son sein – en offre une vision plus anticipative, interrogeant l’imaginaire collectif à travers la littérature, la BD ou encore le cinéma. À la gare Saint-Sauveur, le design se dessine à l’ère de l’anthropocène avec «La Manufacture, a Labour of Love», sorte d’exposition-usine sur ses ressources multiples, rassurantes et parfois insoupçonnées, tandis que «Les usages du monde» l’envisage sous l’angle anthropologique et interculturel, proposant des pistes sur la manière d’habiter autrement la planète, à l’auned’«utopies réalisées». Quant aux Maisons POC, disséminées dans toute la métropole, leur organisation se révèle particulièrement pertinente. «Abréviation empruntée au vocabulaire scientifique, explique Caroline Naphegyi, directrice des programmes de la manifestation, «POC» désigne des méthodes design modélisables pour mieux gouverner le monde». En d’autres termes, un design souple, contextuel, qui agit et offre des solutions concrètes. Près de six cents propositions réparties dans ces maisons abordent les thèmes de l’habitat, du soin, de la demeure collaborative, de l’économie circulaire, ou encore de l’action publique et de la mobilité, sous la houlette de designers, de commissaires et d’intellectuels. Parmi elles, celle dénommée «Prendre soin», orchestrée par la philosophe Cynthia Fleury et le collectif Sismo, met en exergue un design du care, furieusement tendance aujourd’hui. En témoignent, entre autres protocoles ou objets, un masque-adaptateur pour malades du Covid-19 utilisé au plus fort de la pandémie, repensé par un consortium de chercheurs à partir d’EasyBreath, modèle destiné à la balade sous-marine, ou encore quelques autres en tissu, nouveaux incontournables de nos garde-robes… Claire et abordable par tous, didactique et expérimentale, Design is Capital tire bien son épingle du jeu d’une crise inattendue. Si certaines thématiques ne sont pas nouvelles – l’environnement, le mieux vivre, le réemploi, la frugalité, l’intelligence de la main –, l’événement, qui a su se réinventer, convainc par son modèle d’organisation novateur, sa dimension participative et l’engagement de tout un territoire. Désormais dans la cour des grandes villes internationales ayant un leadership en matière de design, la métropole saura, on l’espère, séduire encore plus de nouveaux investisseurs et consolider son essor, malgré l’actualité et le manque de touristes étrangers. Un exemple à suivre.

à savoir
Lille métropole 2020, Design is Capital
«Designer(s) du design» et «Sens Fiction», Le Tripostal, avenue Willy-Brandt. Jusqu’au 15 novembre 2020.
«Les usages du monde» et «La Manufacture : a Labour of Love», gare Saint-Sauveur, 17, boulevard Jean-Baptiste-Lebas, Lille. Jusqu’au 8 novembre 2020.
Programme complet sur www.designiscapital.com
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