Liliane Bettencourt, l’intuition de l’élégance

Le 29 septembre 2017, par La Gazette Drouot

On lui doit notamment les belles biographies Chanel solitaire et Marina Tsvetaïeva, une ferveur tragique. Cette femme psychanalyste et écrivain était aussi une fidèle amie de Liliane Bettencourt. Claude Delay a accepté de livrer à La Gazette son portrait subjectif en forme d’adieu.

Liliane Bettencourt dans le salon de sa maison de Neuilly, où l’on reconnaît le masque fang de la collection Claude Vérité, acquis à Drouot en juin 2006.
© Bruno Mouron/Sphinx

J’aimerais intituler cet adieu par son seul prénom. Pourtant, le nom de Bettencourt, Liliane en était fière. Qui a oublié ses apparitions éblouissantes, au bras d’André, ministre sous Pompidou, Couve de Murville, Chaban-Delmas et Messmer ? Non, elle ne l’appelait pas «André ministre», comme Louise de Vilmorin André Malraux. Ces années, je croisais parfois une adolescente d’une rare beauté, un peu sauvage, Françoise, leur enfant unique. Il était si fier de Liliane, ce cher André, dont la distinction ne se démentirait jamais. De vieille famille normande, aux principes immuables, il avait été l’élève des Pères maristes, auprès de François Dalle, qui ferait carrière plus tard à l’Oréal, et d’un autre François : Mitterrand, dont il resta l’éminence grise. Son frère Pierre Bettencourt, sculpteur impie de grand talent, révolutionnait les cimaises. Liliane aimait Matisse, Nicolas de Staël, l’art africain, recueillis dans son hôtel particulier art déco de Neuilly, et sa statue fang dominait le piano d’autrefois où sa mère, morte quand elle avait 5 ans, jouait. Sur ce piano, la photographie de l’homme de sa vie : son père. Eugène Schueller, fils de boulangère, élève à Sainte-Croix de Neuilly, livrait des gâteaux le dimanche aux parents de ses camarades, en passant par l’escalier de service, précisait Liliane, sa fille unique. L’ingénieur génial travaillait ses alchimies dans sa petite cuisine et les essayait sur sa femme : I’Auréale signifie «doré» en vieux français. Ce grand travailleur se lève à quatre heures du matin. L’or est au rendez-vous, et la découverte de la teinture pour les cheveux des femmes. Schueller s’aperçoit, dans le métro, que les chapeaux disparaissent, ses teintures et ses laques s’envolent ! Dop Dop Dop, la mousse célèbre la nouvelle hygiène, au renfort de Monsavon, et l’Ambre solaire grise les premiers congés payés de 36. Après la pension, son père fait faire à Liliane les shampoings… Il a épousé la nurse anglaise de Liliane, qui n’a jamais prononcé son nom devant moi. Elle fait couple avec son père. “Parce que je le vaux bien”. Quand il meurt, c’est elle qui prend les rênes. Elle a hérité de son solide bon sens et n’a ni les yeux ni la langue dans sa poche. Le fruit paternel, ce fils que Schueller n’a pas eu, Liliane va mettre sa vie à le faire éclore, son verger, combattant sa propre fragilité avec un cœur d’acier et de grandes marches. Le travail de la ruche la trouve aussi respectueuse du talent que des employés. Elle adoube les dirigeants  son intuition la conduit aux meilleurs et incarne l’entreprise où sa grande beauté n’aura d’égal que son intérêt forcené à autrui. Discrète, mais toujours aux aguets. Je ne la vis jamais rechigner à la tâche. Sourde, elle lit sur les lèvres. Et dans l’aura du père, signe. La photographie que prit François-Marie Banier décida de leur compagnonnage : Liliane se reconnaît. Cette femme si élégante dans sa simplicité, en pantalon de flanelle grise et blouse blanche, son beau visage attentif : l’idylle de soi, captée. Banier a quarante ans, Liliane soixante-cinq. Elle veut rester liée à la désinvolture du monde, à son incandescence. François-Marie devient son passeur. Immature parfois. Ils partagent les expositions, l’émerveillement des toiles, des voyages et jusqu’aux coq-à-l’âne. Elle le compare à son père, le fonceur. Son énergie la subjugue, elle le comble. “ J’ai été amoureuse deux fois”, me confia-t-elle. Liliane avait la grâce, qui ne s’achète pas. “Tout ce qui compte, c’est ce qui ne se compte pas.” Sa devise la défend des milliards qu’on lui jette à la figure comme des projectiles. Dans ses missives à l’encre verte, de sa belle écriture au Paper Mate, elle me décrivait ses haltes, ses bonheurs dans Paris. Liliane découvrait sans cesse, ainsi les Éditions des femmes. À nos déjeuners à deux, sur la petite table ronde, avec son chien Thomas, un tableau nouveau, venu de la collection Saint Laurent, vint s’ajouter sur le mur : un couple d’enfants, de Géricault. Je la retrouvais, toujours vêtue de la façon la plus simple, en pantalon et cashmere pour protéger sa gorge. Un jour, je lui demandai : “Comment as-tu découvert le cashmere ?” — “C’est mon père : le soir il travaillait tard dans son vieux chandail de cashmere.” Ce souvenir-là transfigurait la petite fille photographiée à la neige, avec lui, en un temps lointain resté le sien. La seule photo sur sa table basse, devant le jardin. Elle me raccompagnait toujours jusqu’à son seuil, avec une certaine mélancolie. La dernière fois, je ne savais pas que c’était la dernière, sa mélancolie m’enveloppait. Je repris le volant, presque violente. Liliane est morte à l’équinoxe d’automne et ne verra pas son anniversaire d’octobre. La nuit est tombée. Qu’elle te soit douce, Liliane.

"Discrète, mais toujours aux aguets. Je ne la vis jamais rechigner à la tâche."
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