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L’esthétique kazari, l’ornement japonais

Le 31 janvier 2019, par Jean-Louis Gaillemin

Avec l’exposition «Japon-Japonismes», le musée des Arts décoratifs, à Paris, révèle la richesse de ses collections et offre une plongée dans le monde infini et fascinant de l’ornement.

L’esthétique kazari, l’ornement japonais
Époque d’Edo, XVIIIe siècle. Nécessaire pour le jeu de l’encens, bois laqué, décor en maki-e, argent, 12,5 x 19,5 x 14 cm, Paris, musée des Arts décoratifs.
© MAD, PARIS/JEAN THOLENCE


Dans un premier temps, on est désorienté par l’abondance et la diversité des 1 400 objets japonais ou japonisants présentés sur trois étages du musée, dans un clair-obscur pittoresque et parfois énigmatique. Puis, certains invariants apparaissent : stylisation naturaliste, incongruité des formes et, surtout, ce curieux usage des ornements «appliqués» aussi bien sur les textiles que sur les porcelaines, laques, cloisonnés, grès, objets en métal. Loin de mettre en valeur la forme de l’objet, ils semblent plutôt la contrarier, la masquer, l’interroger et même parfois, non sans humour, la contredire. Étrange dialogue entre ornement et objet qui a interloqué et fasciné les premiers japonistes… L’utilisation de plusieurs motifs différents sur une seule pièce, par collage, juxtaposition ou superposition, introduit un effet de trouble visuel qui, sur certains textiles, peut devenir vertigineux. Comme sur une ceinture obi en velours de soie, où le motif géométrique de méandres avec swastika est brodé de rinceaux, eux-mêmes parsemés d’objets, en l’occurrence des livres, sur les pages desquels se lisent d’autres motifs de fleurs, d’animaux ou géométriques. Sur un kosode, l’ancêtre du kimono, des bouquets de fleurs sont brodés sur une trame orthogonale aux couleurs alternées de rose et de bleu. Sur un autre exemplaire, des carrés de tissus aux motifs géométriques et organiques donnent l’impression qu’une trame flotte sur l’autre. Pour éviter toute monotonie, les motifs sont groupés par zones de couleurs différentes. À ce disparate des formes et des couleurs s’ajoute celui des matériaux : papier doré ou argenté, feuilles métalliques qui jouent avec la soie. Les hinagata bon, recueils de gravures de modèles, proposent aux clients et aux artisans des variations sur un thème d’ornement : nuages, vagues, trames géométriques, objets, fleurs et animaux. Purs exercices d’invention formelle que ne dédaignaient pas les plus grands artistes comme Hokusai. L’existence de compositions parodiques témoigne du succès du genre. Hokusai nous propose une trame « dada » de clous et d’épingles. Santo Kyoden, une autre figurant un « bouche-à-bouche» dont le dialogue est écrit dans la légende : «L’homme : “Viens plus près” ; la femme : “Vous avez dû manger des oignons, votre haleine est effroyable”.» D’autres hinagata bon présentent les motifs apposés sur des vêtements dessinés en pleine page ou portés par des modèles. Cette vision ludique et expressive de l’ornement ne se cantonne pas aux textiles : elle s’applique aussi aux objets, à l’image d’un plateau en émaux cloisonnés orné de vingt trames de couleurs et de motifs différents. Par un effet d’inversion spectaculaire qui aurait fait s’étrangler le puriste Adolf Loos (auteur d’Ornement et crime, publié en 1908) , c’est l’objet qui, parfois, s’adapte au contour de l’ornement, comme les boîtes en laque de la donation Léon Dru, formées de plusieurs carrés, hexagones ou losanges, l’une d’elles adoptant même le contour irrégulier des motifs du couvercle.
 

Fin de l’époque d’Edo (1603-1868)-début de l’ère Meiji (1868-1912), XIXe siècle. Veste d’armure (jinbaori), peau animale imprimée, façonné de soie et
Fin de l’époque d’Edo (1603-1868)-début de l’ère Meiji (1868-1912), XIXe siècle. Veste d’armure (jinbaori), peau animale imprimée, façonné de soie et lame d’or (kinran), feuille d’or et application de cordonnet de soie. © MAD Paris


L’incroyable inventivité des Japonais
Les premiers «japonisants» sont éblouis par ces nouvelles perspectives. En France, l’historien de l’art Ernest Chesneau (1833-1890) insiste sur le caractère dynamique d’un «dessin décoratif» qui, «appliqué à ces laques, à ces ivoires, […] à ces bronzes d’un modelé si savamment émoussé, affecte toujours des formes anguleuses, rompues, fréquemment contrastées, opposées dans leur direction, […] dans le sens de l’énergie.» Dans The Art of Decorative Design (1862), Christopher Dresser, botaniste et designer, dénonce le naturalisme des décors victoriens au profit d’un ornement comme forme expressive, dont il voit l’une des sources au Japon. Au retour d’un long séjour dans l’archipel, il vante l’incroyable inventivité des Japonais, qui excellent à combiner les motifs les plus antinomiques et, «renonçant à toute symétrie et autres entraves, donnent libre cours à leur imagination, produisant des dessins de l’ordre le plus sauvage» (in Japan : its Architecture, Art and Art Manufactures, 1882). Christopher Dresser est également l’un des premiers à avoir reconnu l’origine animiste et religieuse du dynamisme poétique de l’ornement japonais. Les dieux de la tradition shinto n’étant pas représentés, leur individualité ne pouvait être exprimée qu’indirectement par des motifs les identifiant. Il en est de même de tout motif formel, même le plus abstrait, qui transmet toute une aura de significations cachées. La résille hexagonale kikko est par exemple associée à la carapace des tortues, dont la longévité renvoie à une idée d’éternité. Selon les ornements qui flotteront à sa surface  roues de carrosse immergées, nuages, glycines rayonnantes , elle prendra à chaque fois une tonalité différente : le dialogue formel induisant une poésie, sinon une rhétorique, qui prend tout son sens dans les costumes de théâtre nô ou kabuki.

 

Katagami de type bingata, 58 x 42 cm, Paris, musée des Arts décoratifs.
Katagami de type bingata, 58 x 42 cm, Paris, musée des Arts décoratifs.© mad, paris


Un rapport spirituel entre ornement et objet
Cette interprétation est aujourd’hui théorisée par Tsuji Nobuo, qui s’oppose, comme beaucoup d’historiens du pays, à la distinction occidentale entre beaux-arts et arts mineurs : pour lui, l’ornement japonais, loin d’être simplement «appliqué» sur l’objet, entretient avec lui un rapport poétique, animiste. «Plus qu’un simple divertissement, l’acte de décoration est une opération spirituelle de consécration. Il délivre le cœur humain de son asservissement à la vie ordinaire et offre à l’usager, quel que soit son statut social, l’expérience d’une joie spirituelle.» Aspect que synthétise selon lui le concept de kazari, «à la fois ornement et décoration», qu’il associe à de nombreuses techniques kazari-ami (tissage), kazari-ito (textiles), objets tana-kazari (étagères), mais aussi zashiki-kazari, signifiant la disposition des objets dans un espace, l’arrangement d’une maison, la mise en place d’un cérémonial comme celui du thé, l’organisation des fêtes ou la mise en scène théâtrale. Sans toujours en discerner les subtilités, les artistes occidentaux seront séduits par ce traitement désinvolte de l’ornement, repris dans les recueils des architectes George Audsley et Thomas Cutler ou, en France, du dessinateur Albert Racinet. Parmi d’autres, le céramiste Théodore Deck logera un damier de motifs disparates au centre d’une assiette ; Émile Gallé les placera en spirale sur leur marli et inventera même un éventail tellement «décoratif» que l’on a du mal à discerner l’objet. Plus grands et expressifs que les hinagata bon, les katagami, pochoirs destinés à la teinture des textiles, vont renouveler, autour de 1900, l’intérêt des Occidentaux. Ces simples outils vont être collectionnés comme des œuvres d’art. Henry Van de Velde, qui en pare les murs de sa maison à Bruxelles, verra dans leurs méandres organiques un stimulant dans sa recherche d’un ornement «dynamographique», évoquant «la puissance de la ligne japonaise, la vigueur de son rythme et de ses accents». À Vienne, Koloman Moser s’en inspirera dans la revue Ver Sacrum ; Josef Hoffmann, qui propose à ses étudiants des exercices sur «la forme en soi», évoquera «les surfaces qui se superposent à la manière japonaise et se répartissent rythmiquement dans l’espace» et créera, pour des textiles, des trames géométriques minutieuses proches de certains katagami. Et, puisque nous sommes à Vienne, si l’on voyait dans Le Baiser de Gustav Klimt l’application désinvolte de l’ornement japonais, avec ces allusions «genresques» (rectangles pour l’homme, fleurs pour la femme), qui devraient légitimement ulcérer les féministes d’aujourd’hui ?

À voir
«Japon-Japonismes. Objets inspirés, 1867-2018», musée des Arts décoratifs,
107, rue de Rivoli, Paris Ier, tél. : 01 44 55 57 50.
Jusqu’au 3 mars 2019.
www.madparis.fr

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