Les voluptés de Codognato

Le 26 mai 2017, par Framboise Roucaute

Sulfureuses pour certains, ésotériques et kabbalistiques pour d’autres, les œuvres de l’orfèvre vénitien font très rarement l’objet de ventes aux enchères, car On ne s’en sépare pas… il en va du fétichisme et de la superstition.

Fidèle à l’esprit des origines, la boutique Codognato, avec ses brocarts rouges, est une véritable institution vénitienne.

Dernier bijou en date à Drouot : une paire de pendants d’oreilles fantomatiques, hystérisés d’une tête de mort et d’une araignée. Spectrale et magistrale, cette pièce unique s’est vendue 20 000 € en 2010. Depuis, plus rien ou presque ! C’est qu’il n’est pas donné à tout le monde d’accéder à Codognato, tant ses bijoux défient la mort, érotisent les messages… Bref, une poudrière allégorique, voire punk. Âmes sensibles, s’abstenir ! Trop macabre, trop maniériste, trop décadent. D’ailleurs, la maison se préserve de toute publicité, les romanciers s’en chargeant pour elle : Ernest Hemingway, Maurice Rheims ou Gabriel Matzneff entretiennent à tour de rôle la légende de ce fantastique marchand de vanités, dont une poignée d’inconditionnels, grands lettrés et femmes du monde, se partagent mystérieusement les faveurs. Sans doute est-ce parce qu’il demeure l’ultime témoin d’un âge d’or, libertin et léger, et aussi voluptueux que morbide.
À la mode étrusque
Institution vénitienne référencée dans les guides les plus hype du moment, la maison Codognato cultive un sens aigu de la transmission familiale. Déjà quatre générations au rendez-vous depuis l’ouverture de l’échoppe en 1866, sur la calle Seconda dell’Ascensione, au coin de la place Saint-Marc. À l’époque, la boutique est petite, de quatre mètres de large sur six de profondeur. Elle le restera. Mensurations lilliputiennes pour savant caravansérail créé par Simeone (1822-1897), le doyen de l’histoire, qui cumule tableaux et antiquités jusqu’à sa rencontre avec les bijoux étrusques, découverts en Toscane lors de fouilles archéologiques au XIXe… Immense civilisation disparue au Ier siècle av. J.-C., elle révèle d’outre-tombe un spectaculaire gisement de bijoux d’une incroyable finesse d’exécution, qui va conditionner trois des plus grands orfèvres- joailliers italiens de l’époque : Castellani à Rome, Giuliano à Naples et Codognato à Venise. Intailles, fibules, camées, le style post-antique et son cortège de colonnes doriques, représentations impériales et couronnes de laurier déboulent en force dans l’orfèvrerie transalpine de l’époque, galvanisée par le travail de l’or jaune, filigrane, granulation… techniques ancestrales réhabilitées. Les pastiches pullulent, reproductions idéalisées d’un art romantique, dont Simeone Codognato va vite s’émanciper. Il transpose, stylise, réinterprète et dramatise ses pièces. Alchimie obscure et créative, infusée par Venise et l’héritage palpable de Giacomo Casanova. Une ville hantée par les loges souterraines et l’occulte bien sûr, à laquelle toute la famille voue un culte viscéral.

 

Tête de Maure enturbannée, thème fétiche de Codognato. © avec la courtoisie de Laziz Hamani pour le livre Codognato, aux éditions Assouline
Tête de Maure enturbannée, thème fétiche de Codognato.
© avec la courtoisie de Laziz Hamani pour le livre Codognato, aux éditions Assouline

Frivolité et symbole d’impermanence
Normal, dans ces conditions, qu’Attilio Codognato (1867-1928), le deuxième du nom, ait commencé sa carrière d’orfèvre par un acte fondateur le liant à son tour à la ville : la création d’un tabernacle d’autel en argent, destiné à la basilique Saint-Marc. D’une maestria prodigieuse, il se spécialise dans la vente de bijoux et cosigne avec Carlo Canal, arrière-petit-fils de Canaletto, ses fameuses broches moretti. Directement inspirées d’Othello, la pièce de Shakespeare, elles figurent des bustes afro sculptés dans l’ébène, rastas enturbannées, lobes percés, plastrons gonflés à l’hélium joaillier… le tout, pavé de diamants, serti de pierres dures, avec une nette préférence pour le corail. Le tam-tam gagne le vaste monde, exotisme garanti ! Manet, Whistler, Boudin, les artistes ont lu Baudelaire et marchent sur les pas de Delacroix… Sillage oriental dont Codognato alimente l’imaginaire. Mais pas au premier degré : avec une pincée d’ironie et d’excentricité, ce sardonisme vénitien qui invite la mort à se joindre à la fête, avec, en têtes de gondole, le crâne et le tibia, sujets osseux de vanités mélancoliques et fantasmagoriques. Elle est là, la signature Codognato, dans cet art joaillier presque sorcier qui trans-forme la mort en parures à portée de peau, comme une invitation à ne pas l’oublier et à rester vigilant.
«Souviens-toi que tu mourras»
Un enseignement dont Mario Codognato (1901-1949), le troisième du nom, cultive à son tour les sortilèges. Fidèle au Seicento, il ressuscite l’art du grotesque, ce divertissement des apparences au nom duquel il ose d’extrêmes bagues baroques, ces memento mori («souviens-toi que tu mourras»), splendides têtes de mort émaillées et coiffées de couronnes ou de lauriers. Argent noirci, or jaune, orbites creuses serties de diamants, tous les artifices de la peur sont convoqués. Idem pour le bestiaire, carnaval crépusculaire de serpents articulés, de crapauds et de rats. Le pire est que dans les années 1930, on vient de toute l’Europe s’offrir ce grand frisson joaillier, à des années-lumière des bijoux en vogue dans les capitales européennes. Diaghilev, Jean Cocteau et Jean Marais, le danseur Serge Lifar et Coco Chanel, les originaux se cherchent et se trouvent à Venise, portés par le souvenir d’amours cachées, celles de lord Byron, de George Sand et de Musset… Et chez Codognato, ils trouvent une sacrée réponse à leur dandysme érotique !

 

Terrifiant de beauté, le serpent hante la création de la maison. © avec la courtoisie de Laziz Hamani pour le livre Codognato, aux éditions Assouline
Terrifiant de beauté, le serpent hante la création de la maison.
© avec la courtoisie de Laziz Hamani pour le livre Codognato, aux éditions Assouline

Plaisirs strictement confidentiels
Ciao au puritanisme bourgeois, on peut ici se procurer une bague dotée d’un cercueil en ivoire qui s’ouvre d’un tour de main. À l’intérieur siège un squelette priapique, au sexe dressé et rougi de plaisir. Nous ne sommes pas au rayon farces et attrapes, mais dans le secret et les cadavres exquis pour initiés. Idem pour ces médaillons figuratifs gravés d’une jeune fille acceptant la proposition d’un jeune homme d’aller danser. Ça, c’est pour la vitrine ! Une fois ouvert, la scène est toute différente. Cette fois, la même demoiselle danse nue avec la mort. Nul n’échappe à l’attraction de Codognato, inséparable de celle de Venise et passage obligé pour qui se veut du sérail. Une adresse confidentielle, fréquentée par Aristote Onassis, acheteur de moretti à l’attention de Jackie Kennedy, comme par Richard Burton, en voyage de noces au Gritti, acquéreur d’un bracelet serpent destiné à Liz Taylor. Dans les années 1950, c’est Attilio Codognato (né en 1938) qui prend la main. Et quelle main ! Un artisan de génie, obsédé par l’envers des choses, ces parties cachées que les bijoutiers négligent. A contrario, il les travaille au corps, les estampille de symboles alchimiques. Des miniatures complexes, bourrées de parties mobiles et de petites caches, boîtes ou tiroirs qui s’ouvrent sur des pierres précieuses ou des gravures. Tous les bijoux sont uniques, singularisés par la technique rarissime du «samorodok», travail de l’or inspiré par Fabergé, qui confère au métal une texture à effet, pareille à l’empreinte du vent dans le désert. Impossible de répéter le même mouvement, le même pli, la même surface.
La tragi-comédie d’un art à deux visages
Camée à deux têtes, crânes trépanés, corpus christi, Adam et Ève, vierges et squelettes, Codognato insuffle une dimension tragique ou profane à l’ornement. L’underground artistique y souscrit corps et âme. Warhol en tête, client fétiche décrit comme névrotique par Maurice Rheims. Addiction partagée par Luchino Visconti, qui lors du tournage de Mort à Venise investit régulièrement la boutique, à la recherche de ce qu’elle compte de plus beau. Ce à quoi Attilio répond : «Mais, Luchino, ce que j’avais de plus beau, vous l’avez acheté hier !» Reste qu’il est trop simple de résumer Codognato à son seul versant dramatique et baroque, toujours balancé d’un côté farceur. Magritte l’avait bien compris, qui fit poser un petit chapeau melon sur l’une de ses vanités, désormais grand classique de la maison. Le symbole d’une légèreté joyeuse, un hymne à la vie à valeur de pur talisman. À la mort, à la vie ! 

 

Toute la maestria de l’orfèvre vénitien, célèbre pour sa technique du «samorodok». © avec la courtoisie de Laziz Hamani pour le livre Codognato, aux é
Toute la maestria de l’orfèvre vénitien, célèbre pour sa technique du «samorodok».
© avec la courtoisie de Laziz Hamani pour le livre Codognato, aux éditions Assouline

DATES
CLÉS


1836
Découverte par deux archéologues amateurs à Caere (l’actuelle Cerveteri en Toscane) d’une tombe étrusque, dont les bijoux vont influencer trente ans plus tard le travail
de Codognato.
1866
Création de la maison Codognato par Simeone (1822-1897).
Venise est alors encore sous occupation austro-hongroise.
1890
Inauguration par Fabergé en Russie de la technique dite du «samorodok»,
travail de l’or par réticulation, dont Codognato perpétue la tradition artisanale.
1910
Création par Attilio Codognato (1867-1928) d’un  tabernacle
d’autel en argent, destiné à la basilique Saint-Marc.
1950
Publication du livre d’Ernest Hemingway Au-delà du
fleuve et sous les arbres, dont l’une des scènes se
passe devant la boutique de l’orfèvre.
1967
Elizabeth Taylor et Richard Burton sont installés au
palais Gritti à Venise. L’acteur offre un bracelet
serpent Codognato à l’actrice.
1996
Parution du livre de Maurice Rheims Miroir de nos
passions, dans lequel il évoque Codognato : «Précieux
boîtier plus que boutique, elle figure la quintessence de l’âme vénitienne.»­­
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