Les violons d’Ingres de Lucien Simon

Le 08 juillet 2021, par Anne Doridou-Heim

Témoin irremplaçable du peuple bigouden au seuil de grandes mutations, le peintre livre ici une composition moderne, sensuelle et puissante.

Lucien Simon (1861-1945), Baigneuses bretonnes dans les rochers, 1913, huile sur toile, 144 198 cm.
Estimation : 30 000/50 000 €, 
Adjugé : 155 000 €

La mer a une couleur bleu-vert tendre, les rochers brillent d’un rare or, la lumière sculpte les corps, ceux nus d’une blancheur nacrée livrée au soleil, comme celui habillé et abrité sous une ombrelle. Et on comprend ce qui a séduit le peintre Lucien Simon et l’a décidé à revenir encore et encore dans cette Bretagne découverte grâce à son mariage avec Jeanne Dauchez. En 1902, il achète l’ancien sémaphore désaffecté de Sainte-Marine ; de là, il ne lui reste qu’à ouvrir les fenêtres pour découvrir le pays bigouden des bords de l’Odet et ses habitants. Ceux-ci, dans leurs costumes richement brodés, l’arrêtent et l’inspirent – il est l’un des premiers à poser un regard sur eux. Depuis ce port d’ancrage, dont il fera un antre familial et amical d’un charme et d’une attractivité magiques, il réalise de grandes aquarelles, saisissant, grâce à sa maîtrise de la technique, la fugacité de l’instant. Ensuite, de retour à Paris dans son atelier moderniste de la rue Cassini, il compose ses toiles, dont celle-ci, Baigneuses bretonnes dans les rochers, exécutée en 1913, présentée au Salon de la Société nationale des beaux-arts de 1914 et probablement acquise par la galerie Bernheim Jeune la même année. « Ce fut une originalité de sa part d’observer ainsi la Bretagne, tandis que la littérature et l’art contemporain en abordaient l’étude avec une religieuse révérence. » Jamais ces mots du critique Louis F. Aubert ne résonneront avec plus de pertinence que dans cette composition. De fait, si l’on y admire la solidité de son métier, ne s’y trouvent aucun calvaire, patron ou saint de granit, ni pêcheurs de goémons, ramasseuses de pommes de terre ou femmes sortant de la messe. Nul soupçon de religiosité dans ces Bigoudènes, oubliant, le temps d’une pause, la dureté de leur labeur pour accepter de s’abandonner aux rayons bienfaisants d’un soleil d’un jour d’été. Cet artiste sensible a aimé leur donner ce quart d’heure de liberté. Pour elles, il s’est inspiré des grands maîtres du passé qui l’ont tant marqué. Si la filiation avec Rubens est connue et ici évidente, l’influence d’Ingres se détecte dans le dos de sa belle odalisque bigoudène. Il a su se départir pourtant de cette antériorité tout en la revendiquant, lâchant sa palette pour, avec virtuosité, exprimer les roses, les jaunes et laisser entrer la lumière. À ces quatre jeunes femmes, indifférentes au peintre qui les fixe, il offre un cadrage particulier, une vie propre. Son talent robuste à la facture large et volontaire sut trouver en Bretagne le moyen d’exprimer son exceptionnelle capacité d’observation.

samedi 17 juillet 2021 - 14:00 - Live
Brest - Hôtel des ventes, 26, rue du Château - 29200
Thierry - Lannon & Associés
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