Les trésors photographiques de la BnF

Le 05 novembre 2020, par Sophie Bernard

Avec cinq millions d’épreuves de plus de cinq mille photographes, la Bibliothèque nationale de France réunit tous les genres, supports et âges du médium. Aperçu sur cette collection exceptionnelle.

Valérie Belin (née en 1964), Sans titre, de la série «Femmes noires», 2001, tirage argentique de 2019, 117,5 x 95 cm.
© BnF, département des Estampes et de la Photographie © adagp paris, 2020

Cinq millions : le chiffre est impressionnant. Peu d’institutions dans le monde peuvent s’enorgueillir de posséder une collection de photographies d’une telle ampleur. Mais la France n’est-elle pas le berceau du médium ? Et pourtant, elle a mis du temps à considérer la photographie comme un art. Du moins cette reconnaissance est-elle plus tardive qu’aux États-Unis, où, dès sa fondation en 1929, le MoMA de New York a initié une collection en en retraçant l’histoire, lui consacrant un département à part entière onze ans plus tard. Dans l’Hexagone, elle se fait jour à partir des années 1960, avec un coup d’accélérateur en 1981 sous l’impulsion de Jack Lang, alors ministre de la Culture. La Bibliothèque nationale de France (BnF) n’a toutefois pas attendu aussi longtemps pour porter une attention particulière à la photographie. Il s’agit en effet d’une longue histoire qui commence en 1849, lorsque l’institution acquiert sa première image, tout juste dix ans après que François Arago eut présentée l’invention au monde, lors de son discours prononcé devant l’Académie des sciences. «Notre collection se constitue alors au sein du cabinet d’estampes d’une bibliothèque, dans un lieu conservant déjà l’image multiple. Dès le départ, cela donne à la photographie son double statut artistique et documentaire, à l’instar d’autres types d’images conservées ici», constate Sylvie Aubenas, conservatrice et directrice du département des Estampes et de la Photographie à la BnF. C’est ce qui le différencie d’autres fonds importants, où la photographie n’est encore conservée que comme un simple document.
 
Gustave Le Gray (1820-1884), Grande vague, 1857, tirage sur papier albuminé viré à l’or d’après deux négatifs sur verre au collodion.© BnF
Gustave Le Gray (1820-1884), Grande vague, 1857, tirage sur papier albuminé viré à l’or d’après deux négatifs sur verre au collodion.
© BnF, département des Estampes et de la Photographie

La force du dépôt légal
La collection doit en grande partie son envergure et sa diversité au dépôt légal, appliqué à la photographie dès 1851. Cette spécificité française donne l’obligation de déposer un ou plusieurs exemplaires de tout document produit. «Au XIXe siècle, pour les photographes professionnels qui avaient un statut à construire, le dépôt légal était un moyen d’établir le fait qu’ils étaient bien les auteurs des images déposées et qu’ils avaient le droit de les commercialiser», explique Sylvie Aubenas. Preuve de l’effervescence de la photographie de studio, la Bibliothèque nationale comptabilise 66 000 formats carte de visite, tous auteurs confondus. «Grâce au dépôt légal, beaucoup de choses arrivent de façon automatique. Notre fonds se constitue sans a priori, n’étant pas tributaire des choix d’une époque», complète la directrice. Au dépôt légal s’ajoutent des dons – notamment de Joseph Philibert Girault de Prangey en 1950 –, mais aussi dès le milieu du XIXe des achats, dont témoignent des clichés de Maxime Du Camp et d’Henri Le Secq. La collection de la BnF balaie ainsi toute l’histoire de l’expression, du plus ancien au plus contemporain. On y trouve, pêle-mêle, huit cents tirages d’Henri Cartier-Bresson, 30 000 vues d’un fonds d’agence de presse, 75 000 des frères Séeberger, trois cents de Gustave Le Gray, vingt-cinq de Diane Arbus, le fonds iconographique du quotidien L’Aurore – au moins deux millions de pièces –, quelques Man Ray, des livres illustrés, des cartes postales… «Il y a de tout : des petits ensembles très précieux comme des fonds volumineux. Si ce qui nous caractérise est la densité de très grandes signatures, il faut noter qu’on ne se met aucune limite, ni d’auteurs ni de sujets, ni de nationalités ni d’usages de la photographie. Nous considérons qu’une image très documentaire a autant d’intérêt qu’un chef-d’œuvre absolu de Man Ray», détaille Sylvie Aubenas.
Vision plurielle et sélective
La grande diversité du fonds de la Bibliothèque nationale et son acception large du terme de «photographie» la différencient de nombreuses institutions françaises dont le choix apparaît avant tout muséal et restrictif. Si la BnF cultive une vision plurielle du médium, elle n’en est pas moins sélective, notamment lorsqu’elle est sollicitée pour des dons. «Nous n’acceptons que ce qui nous paraît correspondre à un accroissement intéressant de nos collections. Par ailleurs, il nous arrive de contacter des photographes dont on sait qu’ils cherchent une destination à leur fonds», déclare Sylvie Aubenas. L’année dernière, l’institution a ainsi reçu en dation un album ayant appartenu à Eugène Delacroix, d’une valeur de 270 000 €, provenant du galeriste Gérard Lévy (décédé en 2016). Si le cabinet des Estampes, ouvert en 1672, accueille sa première prise de vue en 1849, il faut attendre 1974 pour qu’il soit rebaptisé en «département des Estampes et de la Photographie». Cette décision revient au conservateur Jean Adhémar, qui, en 1968, suivant le modèle du MoMA, décide de créer des postes spécifiques. Prédécesseur de Sylvie Aubenas, Jean-Claude Lemagny – premier conservateur dédié à l’expression contemporaine du médium – est une figure marquante des années 1970 à 1990 par sa politique d’acquisition et d’expositions au sein de la BnF, mais aussi à l’extérieur, en intégrant par exemple le cercle des fondateurs des Rencontres d’Arles en 1970. «Ces années sont celles de la reconnaissance de la photographie en France, et la Bibliothèque nationale y a largement contribué», résume Sylvie Aubenas. Aujourd’hui, son département est articulé autour de trois sections distinctes, avec Flora Triebel pour le XIXe siècle, Dominique Versavel pour la période moderne et Héloïse Conésa pour l’époque contemporaine.

 
Paul Strand (1890-1976), Pot et fruit, Connecticut, 1915, tirage argentique publié dans le portfolio On my Doorstep, Millerton, éd. Michae
Paul Strand (1890-1976), Pot et fruit, Connecticut, 1915, tirage argentique publié dans le portfolio On my Doorstep, Millerton, éd. Michael E. Hoffman, 1976, 34,5 24 cm.
© BnF, département des Estampes et de la Photographie © Aperture Foundation, Inc., Paul Strand Archive

Des règles bien définies
La BnF cherche à enrichir des secteurs peu ou pas couverts par d’autres institutions. Concernant les acquisitions, d’autres règles se dégagent, comme celle de privilégier les albums et les ensembles au détriment des clichés isolés car, en la matière, une vue n’existe pas seule. «De manière générale, on pense à l’image elle-même, mais aussi à ce qu’elle documente des usages et des pratiques de la photographie.» Parmi les entrées récentes, Sylvie Aubenas cite trois femmes : Ina Bandy, Denise Bellon et Suzanne Laroche-Zuber, dont elle a acquis des images lors de la dispersion à Drouot (le 30 janvier 2020) du reliquat du fonds de l’agence Alliance-Photo, qui ne versait pas sa production au dépôt légal : «Je me fais le relais de ce qui intéresse mes contemporains et complète un corpus qui compte peu de femmes photographes.» Outre la collecte et la conservation, comme n’importe quel autre des quatorze départements de la BnF, celui des Estampes et de la Photographie a pour mission la diffusion de sa collection. Celle-ci est accessible physiquement en salle de lecture et pour partie sur son site internet. Pour la numérisation, priorité a été donnée aux pièces les plus précieuses et les plus rares, ainsi qu’à des originaux difficiles à communiquer – négatifs sur papier, daguerréotypes ou autochromes. L’autre grand moyen de la faire connaître est l’organisation d’expositions, dans et hors les murs. Ainsi la bibliothèque François-Mitterrand présente-t-elle actuellement, après les jeunes lauréats de la Bourse du Talent 2019, «Josef Koudelka. Ruines» : réunissant cent dix panoramiques relatifs aux grands sites archéologiques du pourtour méditerranéen – un travail de longue haleine –, l’événement accompagne un don exceptionnel du photographe à l’État de près de cent soixante-dix tirages issus de cette série. Proposée au Grand Palais, «Noir & Blanc : une esthétique de la photographie» met quant à elle en lumière l’une des spécificités du fonds de la BnF avec plus de trois cents images réunissant deux cents photographes de vingt-six nationalités. «Cette exposition nous permet de mettre en valeur deux histoires : celle de la constitution d’une collection patrimoniale singulière et celle d’une esthétique dont la photographie s’est emparée très anciennement», conclut Sylvie Aubenas. En mettant le noir et blanc à l’honneur, l’institution se fait ainsi l’écho de l’une des grandes tendances de l’expression contemporaine.
à lire
Noir & Blanc : une esthétique de la photographie.
Collections de la Bibliothèque nationale de France, coédition BnF/RMN,
256 pages, 220 illustrations, 45 €.

Josef Koudelka. Ruines,
coédition BnF/éditions Xavier Barral, 368 pages, 170 illustrations, 55 €.
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