Les Trente Glorieuses de l’art belge

Le 24 octobre 2019, par Annick Colonna-Césari

La peinture abstraite belge a connu un âge d’or dans l’après-guerre, qui a pris fin avec la régionalisation du pays. La Patinoire royale, à Bruxelles, en dresse un panorama, dans l’espoir de replacer sur le marché les plus méconnus de ses artistes.

Vue intérieure de la Patinoire. 
Photo la Patinoire royale

Depuis son ouverture en 2015, la galerie Valérie Bach enchaîne à Bruxelles des événements d’ambition muséale, à la hauteur du lieu d’exception dans lequel elle est installée : l’ancienne Patinoire royale, dont elle porte le nom. Sous la vaste nef, alternent solo shows et expositions thématiques, telles celles consacrées à la figuration narrative ou à l’art cinétique. «Painting Belgium», à l’affiche actuellement, s’inscrit dans cette veine. Elle propose un panorama de la peinture abstraite belge d’après-guerre, en écho à «Sculpting Belgium», qui s’était tenue ici même en 2017. Dans les deux cas, Constantin Chariot, directeur associé de la galerie, a exploré les Trente Glorieuses, ces années 1945-1975 porteuses d’espoir, durant lesquelles la création belge a connu l’effervescence. «Mais cet âge d’or a pris fin durant la décennie 1970, lorsque le pays s’est scindé en régions, explique-t-il. La machine à promouvoir l’art belge a volé en éclats. En moins de dix ans, les artistes belges ont disparu pour devenir Wallons, Flamands ou Bruxellois. Galeristes et institutions se sont recroquevillés dans leurs coquilles communautaires. Et les commandes publiques se sont taries.» Conséquence, si certains créateurs ont néanmoins rencontré un succès international, à l’instar du peintre Pierre Alechinsky et du sculpteur Pol Bury, beaucoup ont vu leur réputation cantonnée à l’intérieur des frontières, et d’autres ont sombré peu ou prou dans l’oubli malgré une carrière bien remplie. La Patinoire royale entend leur redonner une visibilité, dans l’espoir de les replacer sur le marché.
 

Gaston Bertrand (1910-1994), Évidence du bleu, 1965, huile sur toile, 81 x 65 cm (détail).
Gaston Bertrand (1910-1994), Évidence du bleu, 1965, huile sur toile, 81 65 cm (détail). Photo la Patinoire royale

L’âge d’or de l’abstraction
Flash back. Au lendemain de la guerre, l’abstraction déferle en Belgique, comme ailleurs en Occident. C’est au sein de l’Association de la jeune peinture belge, initiée en 1945 par le galeriste Robert Delevoy, qu’émerge ce courant. Deux types d’expression se développent, rappelle l’historien d’art Serge Goyens de Heusch, commissaire général de «Painting Belgium» : «L’une, géométrique, trouvait des antécédents chez Mondrian, au Bauhaus et chez les constructivistes russes ; l’autre, qualifiée de lyrique, s’abandonnait au geste libre de la touche, à la virulence de la couleur éclaboussée.» Dans cette dernière mouvance figurent Gaston Bertrand et ses épures architecturées, Louis Van Lint (1909-1986) et ses souples arabesques, Mig Quinet (1906-2001) et ses structures colorées, ou encore Marc Mendelson (1915-2013) et ses constructions géométrisantes. Pierre Alechinsky, né en 1927, s’était également rallié à la bande, avant d’intégrer en 1949 le mouvement Cobra, à l’esthétique plus expressionniste. Et des réseaux se sont tissés à travers l’Europe, notamment avec la France. Des Belges sont invités au Salon des réalités nouvelles, créé à Paris par Auguste Herbin. C’est d’ailleurs influencé par ce dernier, que Jo Delahaut (1911-1992) est devenu un pionnier de l’abstraction géométrique. En 1952, il cofondera un autre groupe, baptisé «Art abstrait», avec le Bruxellois Jean Milo (1906-1993), ami de Serge Poliakoff. De la même façon, des Français, tels Jean Bazaine ou Jean Metzinger, exposent au Palais des beaux-arts de Bruxelles… Un identique dynamisme anime le milieu des sculpteurs. Eux aussi expérimentent la déstructuration des formes, en utilisant pour leur part des matériaux nouveaux, acier, Plexiglas ou fibre de carbone… Les plus connus sont ceux qui investissent l’espace urbain grâce aux commandes publiques, à l’instar d’Olivier Strebelle (1927-2017) ou de Jacques Moeschal (1913-2004), auteur du fameux Signal d’Hensies, monumental totem de béton posé en bordure d’autoroute, à la frontière franco-belge. «Ces sculpteurs sont restés dans les rétines, même si souvent on ignore leur nom», remarque Constantin Chariot. Ce sont les plus chanceux. Car, selon lui, les Belges se sont plutôt désintéressés de leurs compatriotes.

 

Berthe Dubail (1911-1984), Vaisseaux cosmiques, 1967, huile et sable sur toile, 73 x 116 cm (détail).
Berthe Dubail (1911-1984), Vaisseaux cosmiques, 1967, huile et sable sur toile, 73 116 cm (détail). Photo la Patinoire royale

Des artistes sortent de l’ombre
C’est dans ce vivier qu’a plongé le directeur de la Patinoire. Pour «Painting Belgium», il a pu rassembler deux cent cinquante tableaux d’une quarantaine d’artistes, après avoir traité en direct avec Estates et héritiers. Parfois, il est arrivé trop tard : les fonds d’ateliers avaient déjà été dépecés, généralement à vil prix. Mais certaines familles font leur possible pour préserver l’œuvre des défunts. En tout cas, affirme Constantin Chariot, «80 % des pièces exposées n’ont jamais été vues sur le marché». Bien sûr, tous les artistes ne bénéficient pas de la même position. Alechinsky, suivi par la galerie Lelong, a vu sa cote rapidement grimper, et elle se maintient toujours. À la Patinoire, l’une de ses toiles est vendue aux alentours de 50 000 €. Des œuvres de peintres moins renommés, tels Louis Van Lint, Gaston Bertrand, ou encore Antoine Mortier (1908-1999) et Serge Vandercam (1924-2005), se négocient, elles, entre 30 000 et 40 000 €. Sont également proposées des toiles de Jo Delahaut et de Marc Mendelson. Ces noms, on les retrouve de temps en temps en salles de ventes. En novembre 2017, des tableaux de Marc Mendelson, d’Antoine Mortier et de Guy Vanderbranden (1926-2014) ont été adjugés à Bruxelles, par la maison Cornette de Saint Cyr, entre 10 000 et 24 000 €. Dans la vente «Art et design belge» du 24 novembre prochain, une dizaine de pièces de la période seront à leur tour portées aux enchères, parmi lesquelles des compositions de Mendelson et de Vanderbranden, estimées entre 8 000 et 20 000 €. «Ce sont des artistes dont les cotes augmentent progressivement, commente Sabine Mund, directrice du département d’Art belge, parce que leurs tableaux correspondent au goût contemporain pour le design.» Il n’empêche. Une floppée d’artistes sont oubliés. En effet, qui se souvient de René Guillette, Mig Quinet, Berthe Dubail, Pierre Lahaut (1931-2013) ou même de Jean Milo, pourtant honoré en 1986 d’une grande rétrospective aux Musées royaux des beaux-arts de Bruxelles ? La Patinoire tente de redorer leur blason. Leurs œuvres s’y achètent entre 5 000 et 20 000 €. Pour «Sculpting Belgium», la situation était similaire. Une imposante fontaine mobile de Pol Bury (1922-2005) avait été acquise près de 400 000 € par un collectionneur belge. Et pour 300 000 €, un bronze de 80 cm de hauteur, aux courbes féminines stylisées, conçu par une figure tutélaire, Oscar Jespers (1887-1970), avait pris la direction du MoMA de New York. Tandis qu’un bronze d’Olivier Strebelle mesurant 1,80 m valait de 40 000 à 60 000 €. L’exposition avait surtout permis de remettre en lumière des sculpteurs comme Hilde Van Sumere (1932-2013), créatrice de marbres épurés, Monique Guebels-Dervichian (1921-2018), à l’œuvre précurseur du minimalisme, ou Marcel Arnould (1928-1974) et ses sculptures d’acier fuselées. Dans leur cas, les prix s’échelonnaient entre 3 000 et 8 000 €. Au final, le bilan de «Sculpting Belgium» s’était révélé positif. La moitié des cent vingt-cinq pièces sélectionnées avaient trouvé preneur. Dans son sillage, quelques galeries belges ont montré des artistes que l’exposition avait «réveillés», à l’instar de Félix Roulin, d’Hilde Van Sumere ou de Francis Dusépulchre (1934-2013). En ce moment, les sculptures en marbre de Carrare de Jan Dries (1925-2014) sont accueillies à la Patinoire royale, qui réalise également des déclinaisons monographiques à partir de ses propres accrochages généralistes. On y retrouvera sans doute bientôt quelques artistes de «Painting Belgium», dont Jean Milo et Berthe Dubail, qui, selon Constantin Chariot, méritent un coup de projecteur. Et une vraie reconnaissance.

à voir
«Painting Belgium, abstractions en temps de paix, 1945-1975» et «Jan Dries, Infinite end»
La Patinoire royale - Galerie Valérie Bach. 15 rue Veydt, 1060 Bruxelles.
Jusqu’au 7 décembre 2019.
www.prvbgallery.com