Les Thannhauser, père et fils

Le 06 mai 2019, par Vincent Noce

Heinrich et son fils Justin n’ont jamais cessé de promouvoir les artistes de leur génération, de part et d’autre du Rhin, puis outre-Atlantique. Dès 1963, Justin a légué une partie de sa collection à la fondation Guggenheim.

Édouard Manet (1832-1883), Devant la glace, 1876, huile sur toile, 93 71,6 cm (détail).
© Solomon R. Guggenheim Foundation, New York (SRGF)

Les Thannhauser embrassent le XXe siècle. En 1905, le Munichois Heinrich Thannhauser (1859-1935) abandonna le négoce de vêtements ou de luminaires pour ouvrir une boutique de tableaux, Die Moderne Kunsthandlung. Il logeait chez un personnage de la MittelEuropa, devenu son associé, Franz Josef Brakl, chanteur d’opérette, directeur de théâtre et collectionneur. Comme l’affichait leur enseigne, ils comptaient se mettre au service des courants émergents issus de la Sécession. En 1908, Thannhauser prit langue avec Johanna Van Gogh et Paul Cassirer pour tenir une rétrospective dédiée à Vincent, que son confrère berlinois avait découvert lors de son passage à Paris, en 1901. Elle fait rêver aujourd’hui, puisqu’elle comptait soixante et onze peintures. La galerie n’en vendit que deux. Mais La Maison du père Pilon fut emportée par Alexej von Jawlensky, prenant une influence décisive sur son travail. Plus tard, ce petit paysage d’Auvers allait être racheté par Stavros Niarchos. L’exposition avait ainsi contribué à ouvrir des perspectives aux artistes en rupture de ban, et pour Thannhauser, c’était l’essentiel. En novembre 1909, séparé de Brakl, il put installer sa Moderne Galerie dans un nouveau palais édifié par la famille Arco-Zinneberg. Il la voyait plutôt comme un salon que comme un espace commercial. Dans un manifeste, il afficha son ambition de la placer sous «les principes directeurs du progrès en art, de l’expression de chaque artiste et de l’épanouissement de ses aspirations personnelles», promettant de défendre «tout ce qui est nouveau, puissant, différent, moderne dans le meilleur sens du terme, et ce, quelle que soit la notoriété de l’artiste». Au vernissage, il put exposer trente-cinq peintures postimpressionnistes, grâce au relais, à Paris, d’un autre amateur munichois, Rudolf Meyer Riefstahl, alors lecteur d’allemand à la Sorbonne.
 

Claude Monet (1840-1926), Le Palais ducal vu de Saint-Georges Majeur, 1908, huile sur toile, 65,4 x 100,6 cm (détail).
Claude Monet (1840-1926), Le Palais ducal vu de Saint-Georges Majeur, 1908, huile sur toile, 65,4 100,6 cm (détail).© Solomon R. Guggenheim Foundation, New York (SRGF)


L’aventure sécessionniste
Même dans les temps épouvantables qui s’annonçaient, Heinrich et son fils Justin (1892-1976) gardèrent leur fidélité à l’art contemporain des deux côtés du Rhin. En 1909 et 1910, tout en présentant la collection de Manet d’Auguste Pellerin, la galerie ouvrit ses portes à l’association sécessionniste Neue Künstler- vereinigung München (NKVM), emmenée par Alexej von Jawlensky en compagnie de Vassily Kandinsky. C’est Thannhauser qui introduisit ce dernier à son futur complice Franz Marc, avant de leur ouvrir les portes quand ils se séparèrent de la NKVM pour fonder le mouvement Der Blaue Reiter («Le Cavalier bleu»). Kandinsky y présenta ses premières «Improvisations» et Marc sa Vache jaune, inspirée par le divisionnisme de Paul Gauguin. Thannhauser n’approuvait pas toujours ses protégés. En 1912, il fit savoir, par voie de presse, qu’il n’était «en rien responsable» d’une exposition des futuristes italiens, «sinon d’avoir bien voulu prêter son atrium». En 1913, il préleva une vingtaine de tableaux, essentiellement d’expressionnistes allemands, mais aussi les montagnes de Saint-Rémy par Van Gogh, à la fameuse exposition internationale de l’Armory Show. La même année, avec l’aide de Daniel-Henry Kahnweiler, il monta l’une des premières rétrospectives Picasso en Allemagne, des peintures remontant à l’année 1901, dont La Repasseuse de la période bleue. Justin Thannhauser rédigea la préface du catalogue, inaugurant une relation avec Picasso qui dura jusqu’à ses derniers jours. Dès ses 17 ans, en 1909, Justin avait fait un stage à la galerie, avant d’être envoyé étudier à Berlin, Florence et Paris. Il compta parmi ses professeurs Henri Bergson, le médiéviste Adolph Goldschmidt et le pionnier de l’histoire de l’art formaliste Heinrich Wölfflin. À Montparnasse, il se mêla à l’école de Paris, s’inscrivant à l’académie Matisse, se liant à Daniel-Henry Kahnweiler, Alfred Flechtheim, Wilhelm Uhde… Il fut tout fier de sa première acquisition, Les Joueurs de football, du Douanier Rousseau, qu’il paya 750 francs en 1912 à Berthe Weill à Montmartre, précise Megan Fontanella, qui a étudié l’histoire de sa collection. Revenu blessé de la guerre, le jeune homme épousa Käthe Levi en 1917, leur installation l’obligeant à se séparer de ce tableau, à son grand regret. En 1960, l’œuvre rejoignit la collection Guggenheim. L’effondrement économique et l’isolement de l’Allemagne incitèrent Heinrich Thannhauser à sortir de Bavière. Son jeune neveu, Siegfried Rosengart, ouvrit une annexe à Lucerne où, en 1926, il vendit à Samuel Courtauld dont la collection est visible en ce moment à la Fondation Louis Vuitton la scène la plus fascinante de Manet, Un bar aux Folies Bergère, que Thannhauser avait montrée à Munich avec la collection Pellerin. Surtout, il ouvrit un espace à Berlin où, en 1927, l’exposition inaugurale accueillit 263 œuvres signées Manet, Renoir, Cézanne, Picasso, Braque ou Matisse, suivie d’une seconde consacrée aux artistes germaniques. Julius Meier-Graefe ne put retenir son admiration : «L’Allemagne n’a pas vu de manifestation de ce calibre depuis les beaux jours de Cassirer. Même à Paris, une exposition de cette ampleur serait considérée comme exceptionnelle», écrit-il dans sa revue.

 

Édouard Vuillard (1868-1940), Place Vintimille, 1909-1910, peinture à la colle sur papier kraft marouflé sur toile, panneau de gauche 200,1 x 70 cm, d
Édouard Vuillard (1868-1940), Place Vintimille, 1909-1910, peinture à la colle sur papier kraft marouflé sur toile, panneau de gauche 200,1 70 cm, de droite 200,2 70 cm.


Monet, Gauguin, Degas, Dix, Beckmann…
Dans une architecture moderniste, la galerie aligna encore 356 œuvres, en s’ouvrant notamment au nouveau réalisme des Otto Dix et Max Beckmann. En 1928, Heinrich Thannhauser se retira à Lucerne, où son neveu était en train de prendre son indépendance. «Mais, à Berlin, les expositions restèrent de qualité muséale», souligne Megan Fontanella, qui cite pour la seule année 1928 un hommage à Monet, monté avec Georges Clemenceau, et une rétrospective Gauguin. L’été suivant, la galerie acheta à Walther Halvorsen une soixantaine de bronzes d’Edgar Degas. Cet artiste et amateur norvégien avait été le premier à se fournir auprès du fondeur Hébrard, dès 1919. En 1930, ce fut la présentation de 265 œuvres de Matisse, avec lequel Justin Thannhauser était resté en relation depuis son séjour dans son école. Les années 1930 marquèrent l’éclipse de la galerie, mais cela n’empêcha pas Justin de puiser dans son stock pour contribuer aux expositions défendant Picasso, en 1932 à la galerie parisienne Georges Petit puis au Kunsthaus de Zurich, ou même Degas à Buenos Aires. En 1937, la famille dut s’exiler à Paris. Treize caisses et onze peintures entreposées à Berlin allaient finir détruites dans les bombardements. À partir de 1938, Thannhauser mit à l’abri sa collection à Genève, au Stedelijk Museum d’Amsterdam, au Museum of Modern Art de New York, aux Leicester Galleries de Londres, dans des expositions itinérantes en Amérique latine ou même en Australie. Fin 1940, la famille put s’enfuir à New York, via Lisbonne. En 1942, la brigade de l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR) pilla l’entièreté de sa maison rue de Miromesnil, faisant disparaître pour toujours sa riche bibliothèque et les archives familiales. Toute sa vie, Justin se plaignit d’avoir perdu la référence à ses registres de comptes, volés par «Monsieur Hitler».
Picasso jusqu’au bout
Justin Tannhauser vécut vingt-cinq ans à New York, où il devint courtier, recevant les marchands, collectionneurs et artistes Daniel-Henry Kahnweiler, Leonard Bernstein,
Marcel Duchamp, Louise Bourgeois, Peggy Guggenheim, John Rockefeller, Zsa Zsa Gabor, Philip Johnson, Chester Dale… Ralph Coe, futur directeur du musée Nelson-Atkins de Kansas City, témoigna qu’il n’avait rien abandonné de ses idéaux 
: «On ne peut qu’espérer que les marchands d’art plus jeunes prennent exemple sur Justin Thannhauser, pour manifester autant d’intérêt à l’éducation des jeunes et partager tant de peintures illustres avec eux.» Il envisagea bien d’ouvrir une galerie. Mais il ne put se remettre de la mort de son fils aîné, tombé au front en Italie en 1944. En 1945, il envoya 129 œuvres chez Parke Bennett, où elles devaient être dispersées aux enchères le 12 avril. La mort de Roosevelt le même jour fit échec à la vente des plus belles pièces. Après la guerre, il se battit pour obtenir la récupération des biens pillés par les nazis. Hormis quelques œuvres que les Allemands avaient abandonnées en France, ses efforts restèrent infructueux. Justin poursuivait cependant ses affaires, faisant entrer son premier Van Gogh au Metropolitan Museum of Art, achetant Fernande à la mantille noire de Picasso ou deux colombes directement à l’artiste lors d’une visite à La Californie en 1960. Sa collection trahit le relatif classicisme de son goût  manifestement, il était moins attiré par sa période cubiste. Il n’était pas au bout de ses malheurs. Son second fils se suicida en 1952 et sa femme disparut en 1960. En 1963, s’étant remarié à Hilde Breitwisch, il légua soixante-quinze œuvres à la fondation Guggenheim, qui venait d’ouvrir son musée, avec ces mots : «J’espère que ce don sera apprécié. Il représente toute ma vie.» En 1975, il se retira en Suisse, où il s’éteignit trois ans plus tard, à 84 ans. Sa veuve donna encore douze peintures en sa mémoire, dont l’hilarant affrontement du chat et de la langouste que leur avait offert Picasso en cadeau de mariage.

à voir
«Chefs-d’œuvre du Guggenheim. De Manet à Picasso, la collection Thannhauser» hôtel de Caumont - Centre d’art,
3, rue Joseph-Cabassol, Aix-en-Provence, tél. : 04 42 20 70 01.
Jusqu’au 29 septembre 2019.
www.caumont-centredart.com
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