Les Templon, galeristes de père en fils

Le 16 janvier 2020, par Céline Piettre

À 33 ans, Mathieu Templon a rejoint l’enseigne paternelle en prenant la tête de l’antenne bruxelloise. Si le fils et le père ne sont pas toujours d’accord – question de style –, ils déploient la même énergie pour maintenir le cap d’un navire à flot depuis cinquante-trois ans.

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Daniel Templon, vous dites n’aimer ni le terme de galeriste, encore moins celui de marchand. Quel métier faites-vous alors ?
Daniel Templon : J’ai dit ça ? (rires). En réalité, les deux termes me conviennent parfaitement. Quand j’ai commencé, on ne parlait que des marchands. Puis l’usage de galeriste s’est généralisé, il sonne plus contemporain et privilégie l’activité de présentation des œuvres à la dimension commerciale. Pourtant, nous sommes des marchands de tableaux avant tout. La galerie n’est pas un musée. Notre métier consiste à exposer des œuvres dans le but de les vendre. C’est ce que demandent les artistes.
Mathieu Templon : Je nuancerais un peu… L’activité marchande n’est qu’une partie de notre travail. Elle est importante, certes, mais le terme de galeriste me semble plus représentatif de ce qu’est le métier aujourd’hui, qui comprend l’organisation d’expositions, la logistique et les relations avec les institutions. Nous faisons aussi, et avant tout pour les jeunes, un travail de promotion.
C’est une critique qui a été faite à la galerie : celle d’être trop commerciale...
D.T. : Une galerie qui n’est pas commerciale est vouée à se marginaliser, voire à disparaître, et un bon artiste est un artiste qui se vend plus ou moins bien, mais pour qui on trouve des acheteurs. En France, gagner de l’argent est souvent mal vu, alors qu’ailleurs c’est un signe de réussite. Pendant des années, on nous disait qu’il ne fallait pas présenter de la peinture figurative car c’était trop commercial. Or, la peinture abstraite s’est toujours bien mieux vendue, même si les choses sont en train de changer. Le Centre Pompidou et les FRAC ne sont pas étrangers à cette idée que les pratiques picturales ont un caractère régressif, privilégiant ce qui s’appelle le bricolage artistique. Tout cela est battu en brèche. Il suffit de se rendre dans n’importe quelle foire : il y a quinze ans, un stand montrait en moyenne 30 % de peinture contre 70 à 80 % aujourd’hui. Ce que je revendique c’est la reconnaissance à égalité de tous les moyens d’expression.
Chez les Templon, on défend donc la peinture de père en fils ?
D.T. : La peinture est le mode d’expression le plus sophistiqué. La preuve : ce qui fait courir les foules dans les expositions, c’est surtout Bacon, Freud ou Hockney. L’art c’est d’abord un savoir-faire.
M.T. : Je partage avec Daniel un goût certain pour la peinture, mais je pense qu’il est primordial de ne pas défendre un médium unique. C’est d’ailleurs ce que fait la galerie depuis plus de cinquante ans.
Le métier est-il plus difficile de nos jours ?
D.T. : Oui, il est surtout plus complexe. Il faut être informé de tout. Le marché est mondial et terriblement compétitif alors que, dans les années 1960, il se limitait aux États-Unis et à quelques pays d’Europe. L’Angleterre y tenait alors un rôle très modeste, on comptait une trentaine de galeries d’importance. Ce qui est également nouveau de nos jours, c’est que quatre enseignes, Gagosian, Pace, Zwirner et Hauser and Wirth, trustent 50 % du marché, rendant les choses très difficiles pour beaucoup de jeunes galeries.
Craignez-vous l’arrivée à Paris des galeries étrangères ?
M.T. : Si elles s’installent en France, c’est en grande partie à cause du Brexit, car elles n’auront plus les mêmes facilités d’accès au marché européen. Mais si Londres est une ville de passage, c’est moins le cas de Paris. Et la base de collectionneurs n’est pas extensible. Ouvrir une galerie ici est peut-être moins facile que certains ne l’imaginent en arrivant.
Faites-vous allusion aux certificats d’exportation, dont la réduction du délai d’obtention est l’un des objectifs affichés du Comité professionnel des galeries d’art ?
D.T. : La question des certificats est importante. J’espère que le comité parviendra à obtenir un assouplissement. La TVA sur la vente des œuvres d’art, qui est de 5,5 %, constitue le taux le plus favorable en Europe. On a des avantages. C’est plus un problème d’état d’esprit. La France souffre d’une mauvaise image en raison du climat social. Et même si l’impôt sur la fortune a été à moitié supprimé par Emmanuel Macron, il y a toujours la crainte qu’il pourrait être rétabli au prochain mandat. Ce n’est pas une plainte individuelle, la galerie se porte bien. Ce qui me navre, c’est que la France n’occupe pas la place dans le monde qu’elle devrait occuper. Nos artistes et nos marchands ne sont pas moins bons que les autres, mais le commerce français reste faible par rapport à notre valeur comparative.
Mathieu Templon, vous dirigez la galerie de Bruxelles. Une ville que le Washington Post a sacré capitale de l’art contemporain en Europe. 

M.T. : La situation politique en Belgique n’est pas meilleure qu’en France ! Mais les Belges ont appris à fonctionner sans s’en soucier. À Bruxelles, le marché de l’art contemporain va peut-être mieux car, du fait de l’insuffisance de grandes institutions, ce sont d’abord les acteurs privés qui font fonctionner la vie culturelle. Les collectionneurs belges, et notamment les Flamands, sont très actifs. Ils soutiennent depuis des siècles leur création nationale et se passionnent pour l’art contemporain. On parle de la plus grande densité de collectionneurs au monde.
De jeunes signatures ont intégré votre écurie. C’est vous, Mathieu, qui êtes en charge de la prospection ?
M.T. : Pas totalement. Disons que les collectionneurs belges sont un peu moins conservateurs que les Français. Donc la galerie de Bruxelles est le lieu idéal pour y présenter, chaque année, un artiste plus proche de ma génération. Daniel, lui, a fait rentrer Kehinde Wiley, Jitish Kallat, Chiharu Shiota, Atul Dodiya, Norbert Bisky. Depuis mon arrivée, j’ai contribué à enrichir le programme avec Omar Ba, Prune Nourry et Billie Zangewa, qui a choisi Paris pour sa première exposition en mars.

Omar Ba, Vue de l’expo "Autopsie de nos consciences", 2018.
Omar Ba, Vue de l’expo "Autopsie de nos consciences", 2018.

Dans vos espaces, on croise de plus en plus d’artistes originaires d’Asie, d’Afrique, mais aussi d’Inde…
D.T. : Notre plaisir est surtout de dénicher des talents, peu importe leurs nationalités ou les tendances. Nous avons quatre artistes indiens parce que la scène artistique locale nous semble très prometteuse, même si le pays ne s’ouvre que très lentement à l’art contemporain.
M.T. : C’est la rencontre avec l’œuvre qui nous motive. Je suivais le travail de Billie Zangewa depuis des années. Omar Ba, nous l’avons découvert dans le cadre d’une exposition que j’ai organisée à Bruxelles sur l’influence de l’Afrique dans l’art contemporain. Pour lui, nous avons préféré organiser un solo show à Cape Town, plutôt qu’à 1.54 à Marrakech, car il ne s’agit pas d’une foire dédiée à la scène africaine mais d’une foire internationale organisée en Afrique. Y montrer un artiste de l’Ouest dans un pays qui s’intéresse surtout à ceux du Sud nous semblait pertinent.
Vous ne reviendrez pas à Cape Town l’an prochain et n’avez pas participé à Paris Photo en 2019... Quelle est votre stratégie vis-à-vis des foires ?
M.T. : Nous participons à douze foires par an en moyenne. On doit se concentrer sur certaines d’entre elles, donc on ne peut pas se permettre de refaire Cape Town deux fois de suite. Mais pourquoi pas dans le futur, en parallèle d’une exposition institutionnelle ? Quant à Paris Photo, elle tombait en même temps que la foire de Shanghai. Nous y serons en revanche en 2020 avec un solo show de Gregory Crewdson. La photo n’est pas notre priorité, même si Daniel a représenté Mapplethorpe et Newton. On l’expose encore, mais différemment. Les foires régionales, comme Shanghai, nous intéressent aussi ; leur offre est moins standardisée et elles sont de plus en plus fréquentées.
D.T. : Les foires nous coûtent des sommes excessives mais c’est un passage obligé. On y est assez libres, à part les quelques recommandations d’Art Basel, qui nous incite à faire des choix esthétiques et pas seulement commerciaux, ce qui est plutôt une bonne chose.
Daniel Templon, vous avez été le premier à exposer à Paris les figures du pop art ou de l’art minimal. N’est-il pas frustrant de les retrouver aujourd’hui sur les cimaises de vos homologues ?
D.T. : Non, la concurrence est naturelle. Et j’ai toujours privilégié les découvertes. J’ai importé les Américains en France fin 1970, puis plus tard les Allemands, Immendörf par exemple, et les Italiens de la trans-avant-garde ; c’est l’originalité de la galerie, trouver du nouveau, et je souhaite continuer dans cette direction. Par ailleurs, on doit traiter aujourd’hui avec les estates, et certains d’entre eux, contrôlés notamment par les Américains, restent plus difficilement accessibles. Je l’ai déjà fait avec Olitski, et Segal, un des grands du pop art dont nous gérons la succession pour l’Europe. Mais ma préférence va vers l’aventure plutôt que vers la répétition.
Quel est l’artiste que vous vendez le mieux ?
M.T. : Nos artistes trouvent écho auprès de publics divers. Nous faisons à chaque fois un choix d’artistes différents en fonction des publics que nous allons rencontrer lors des foires en Europe, aux États-Unis, et en Asie notamment. Parmi les jeunes générations, Kehinde Wiley, Chiharu Shiota, Abdelkader Benchamma et Omar Ba ont rencontré une reconnaissance grandissante au cours des dernières années, ce qui s’est traduit par la vente intégrale des œuvres qu’ils nous donnent.

Billie Zangewa, Cold shower, 2019, soie brodée, 107 x 101 cm.PHOTO JURIE POTGIETER
Billie Zangewa, Cold shower, 2019, soie brodée, 107 x 101 cm.
PHOTO JURIE POTGIETER

Daniel Templon, vous apprêtez-vous à passer la main ?
D.T. : J’exerce un métier passionnant, où il n’y a aucune raison de s’arrêter. Regardez Leo Castelli, Ileana Sonnabend ou aujourd’hui Marian Goodman, ils ont tous continué après 90 ans. L’expérience rend lucide.
M.T. : Et vu l’ampleur de la tâche, on n’est pas trop de deux ! On partage nos ressources humaines entre les trois espaces et je voyage pour le compte des deux adresses. Nous travaillons avec un seul objectif : le succès de la galerie Templon.

LES TEMPLON
en 5 dates 
1966
Daniel Templon quitte son poste d’instituteur à Nanterre pour ouvrir sa première galerie dans une cave, rue Bonaparte.
1972
Inaugure la galerie rue Beaubourg et fonde la revue Art Press avec Catherine Millet. Rencontre avec Léo Castelli. 
1986
Expose Keith Haring et Jean-Michel Basquiat
2015
Mathieu Templon prend la direction de l’antenne bruxelloise.
2018
Ouverture d’un second espace parisien, rue du Grenier Saint-Lazare.
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