Les surréalistes femmes : des artistes en exil

Le 25 mai 2021, par Zaha Redman

Au sortir du second conflit mondial, le surréalisme poursuit son développement, en particulier outre-Atlantique. Plus inquiètes, les artistes femmes sont aussi plus contemplatives. Elles méditent désormais sur les métamorphoses de la vie, les voyages dans l’espace et le temps.

Kati Horna, Subida a la Catedral, Barcelona (Montée vers la cathédrale), Barcelone, 1938, tirage argentique.
Courtesy Etherton Gallery, New York

Attisé par l’exil des artistes européens, le surréalisme fait l’objet d’un rayonnement international de grande ampleur. Mexico, où vit la peintre mexicaine Frida Kahlo (1907-1954), voit affluer de nombreux créateurs. Dans le quartier populaire de la Roma, une colonie d’intellectuels, d’écrivains, de poètes et de plasticiens voit le jour. Des femmes y forment un noyau dur, magnétique. Parmi elles : Kati Horna (1912-2000), Leonora Carrington (1917-2011), Remedios Varo, (1908-1963) et Alice Rahon (1904-1987). En 1940, Kati Horna quitte l’Espagne pour Mexico après la victoire de Franco. Son savoir-faire journalistique – elle couvrait la guerre civile espagnole pour le compte du gouvernement républicain depuis 1937 – et sa sensibilité artistique se conjuguent alors dans une production exceptionnelle, n’hésitant pas à faire appel au photomontage. Hongroise d’origine, Horna s’est formée auprès des avant-gardes berlinoises dans les années 1920, puis a séjourné quelques années à Paris au début des années 1930, où elle a produit des reportages photographiques pour des agences de presse. Dans sa série intitulée Marché aux puces, la matrice onirique et surréaliste est déjà évidente. Au Mexique, Horna poursuit son travail de journaliste, mais aussi d’enseignante. Ses photographies affichent une énergie vitale exceptionnelle, une franchise solide, corrigées par une série de dévoilements vertigineux, où la beauté porte toujours une empreinte fatale.
 

Unica Zürn, Ile de Ré, 1963, encre et gouache sur papier, 50,2 x 65,4 cm. Courtesy Ubu Gallery, New York
Unica Zürn, Ile de Ré, 1963, encre et gouache sur papier, 50,2 65,4 cm.
Courtesy Ubu Gallery, New York

Soudées dans l’exil
Horna accueille Leonora Carrington et Remedios Varo à leur arrivée au Mexique. L’exil soude les trois femmes et engendre une longue amitié entre elles. Avant la guerre, Carrington a partagé sa vie avec Max Ernst en France. L’emprisonnement de son compagnon – citoyen allemand – sans qu’elle ne puisse le faire libérer la plonge dans une crise telle qu’elle sera internée dans un hôpital psychiatrique en Espagne où elle a suivi des amis. De cette expérience particulièrement traumatisante, elle en tire un récit avant de rejoindre le Mexique. Sur place, elle témoigne alors d’une force vitale et d’une créativité exceptionnelles : Carrington renaît véritablement. Touffues, nourries de références alchimiques, ses peintures évoquent celles de Jérôme Bosch, suscitant un même effarement magique. Peuplées d’animaux fabuleux, ancrées dans l’enfance, elles basculent progressivement vers les mythologies celtiques, tandis que l’influence des cultures traditionnelles mexicaines n’est pas très éloignée non plus. L’univers de Bosch peut aussi être évoqué devant l’œuvre de Remedios Varo, avec ses accents primitifs saisissants. L’artiste espagnole rencontre le surréalisme au début des années 1930. Fuyant la guerre civile, elle se retrouve à Paris, où elle épouse l’écrivain Benjamin Perret : le couple part s’installer à Mexico en 1941. Au sein de compositions foisonnantes, Varo représente des personnages placés dans des édicules ou des alcôves, ou des femmes plongées dans des quêtes solitaires, difficilement descriptibles. Sa peinture, comme celle de Carrington, est moins une fuite dans un ailleurs reculé qu’un voyage dans l’espace et le temps, une méditation sur les métamorphoses de la vie, le dépassement des épreuves, le surgissement et la mort des êtres ou des cultures. Si prégnants dans l’art de Frida Kahlo, la végétation tropicale et le monde animal nourrissent également l’œuvre d’Alice Rahon. Proche du mouvement surréaliste au milieu des années 1930, la Française publie des poèmes, avec des illustrations des artistes du groupe et le soutien de Breton. Elle se trouve en Amérique lorsque la guerre éclate et, avec son mari, le peintre Wolfgang Paalen, elle s’installe au Mexique. La trame végétale et animale de ses tableaux, rendue par des lignes fines et hachées, est éclairée par des incandescences colorées, transparentes, aériennes ou aqueuses, dans un éventail chromatique riche et féerique.

 

Remedios Varo, Mi generalito (Le Marquis de la Contre-Croupe), 1959, huile sur masonite, 45,6 x 29,2 cm. Courtesy of Gallery Wendi Norris,
Remedios Varo, Mi generalito (Le Marquis de la Contre-Croupe), 1959, huile sur masonite, 45,6 29,2 cm.
Courtesy of Gallery Wendi Norris, San Francisco

Dé-sublimer l’art
Dans les années 1950 et 1960, le surréalisme connaît aussi une seconde vie sur le continent européen. L’écrivaine allemande Unica Zürn (1916-1970) produit une œuvre exceptionnelle, faite d’enroulements calligraphiques méticuleux, de figures animales et sexuelles croisées, de filaments arachnéens d’une grande finesse. Ces travaux créent un espace inédit, à la fois raffiné et sauvage – d’une rare beauté –, au sein du mouvement. Intellectuelle et poétesse, Zürn devient la compagne d’Hans Bellmer en 1953. Elle s’installe avec lui à Paris et fréquente les milieux surréalistes où elle est très estimée. Mais les dix dernières années de sa vie, pendant lesquelles elle effectue de longs séjours en hôpital psychiatrique avant de se suicider, jettent un éclairage troublant sur son œuvre, d’une fragilité extrême et d’une intimité mystérieuse. Grâce à son ouverture sur les genres mineurs, les cultures populaires et les technologies modernes, le surréalisme exprime une volonté de dé-sublimer l’art, de l’extraire de la tradition académique et héroïque pour dérégler les sens, dans une actualité inédite. Toyen (1902-1980) explore ainsi de multiples solutions visuelles et conceptuelles, propres à déconnecter le regard, les émotions, de la rhétorique de la beauté. L’artiste d’origine tchèque efface la frontière entre corps et matières vivantes, d’une part, et matières inorganiques, d’autre part. À la différence de la majorité des surréalistes, qui apprivoisent cette ambiguïté, elle privilégie la résistance au regard, l’inquiétude. Ses corps-objets sont orphelins, rendus à l’état d’accessoires ou de marionnettes, projetés dans une discontinuité radicale. Toyen milite dans les mouvements avant-gardistes tchécoslovaques des années 1920, se rend à Paris de 1925 à 1929, où elle rencontre Philippe Soupault qui soutient l’exposition de ses œuvres. Vingt ans plus tard, en 1947, désireuse de renouer des contacts avec les surréalistes, elle s’exilera à Paris. Excluant de ses peintures et de ses dessins tout élément autobiographique, elle joue au contraire sur l’effacement de sa personne. Toyen crée ainsi autour d’elle une aura trouble, dans une œuvre qui a pu être abordée de manière réductrice, cantonnée dans un féminisme jamais revendiqué. Le surréalisme a essaimé un peu partout, que ce soit en Belgique, au Canada et jusqu’en Égypte. En Belgique, où le foyer surréaliste est foisonnant, la peintre Jane Graverol (1905-1984) cultive, comme beaucoup de ses amis belges, l’humour et la dérision. Elle scrute la métamorphose des corps par des trompe-l’œil, qui pointent vers la liberté poétique, la progression ouverte d’un état à un autre. Le surréalisme égyptien compte lui aussi de nombreux cercles et publications. Née au Caire et issue d’une famille cosmopolite, Amy Nimr (1898-1974) présente ses premières œuvres à Paris, vers 1925, après avoir étudié à Londres. Dans la décennie 1930, elle se rapproche du surréalisme français et anglais. Elle produit une série de peintures, transparentes et aqueuses, où des squelettes, des êtres marins hybrides, habitent un univers englouti. Plus inquiètes, mais aussi plus contemplatives, les femmes surréalistes de l’après-guerre évoquent la dévastation du monde. Elles tournent le dos à la modernité rationnelle, fondée sur l’économie et le progrès, et s’interrogent sur la capacité des hommes à retenir non pas la tradition, mais la richesse humaine, imaginaire, fantastique.

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