Les sirènes de Susanna Fritscher

Le 21 juillet 2020, par Harry Kampianne

L’univers de l’artiste autrichienne ressemble à un ballet aérien de sons, d’air et de lumière. À l’occasion de son exposition au Centre Pompidou-Metz, Susanna Fritscher a ouvert les portes de son atelier, à Montreuil.

Susanna Fritscher au Louvre Abu Dhabi, installation Rien que l’air, 2019.
© Laurent Tessier

Rencontrer Susanna Fritscher, toute vêtue de noire dans son atelier spacieux et lumineux, n’a rien d’un rendez-vous occulte et mystérieux. Son sourire est enjoué, la fluidité de ses paroles teintées d’un accent viennois dénote une bienveillance naturelle. Dans ce gigantesque espace baigné de lumière qu’elle vient de refaire à neuf – « j’habite cet endroit depuis de nombreuses années et les travaux étaient devenus nécessaires » –, des caissons débordent de croquis, de notes et d’éléments de maquettes pas encore déballés. Dans un coin, une partition ouverte posée sur un lutrin témoigne de sa passion pour la musique : Susanna Fritscher joue de la flûte basse et alto. « Mon premier apprentissage sérieux, c’est le son. Ce qui m’a permis de découvrir toute la liberté de musiciens tels que John Cage, Morton Feldman ou Iannis Xenakis, ainsi que la scène free jazz et punk, avant mon arrivée en France. » Posant un temps ses valises à Bourges, elle décide de rejoindre la capitale en 1989. Le son et l’architecture font depuis partie intégrante de son travail de plasticienne. « L’air et le souffle sont mes matériaux. Ils prennent une importance considérable lorsque je les mets en scène, de façon à en faire ressortir la vitalité et le mouvement. » Au cœur de son refuge montreuillois, elle crée ses ambiances sonores, elle choisit la longueur des tubes dans lesquels l’air va passer en provoquant une variété de tonalités, elle se confronte aux problèmes d’ingénierie. « Je travaille avec une petite poignée de collaborateurs qui me suivent depuis longtemps, principalement des ingénieurs et un assistant spécialisé dans l’élaboration des maquettes, à qui je peux tout demander. Il y a toute une réflexion en amont, avant de pouvoir procéder à l’installation finale. À savoir quels types de tubes, de moteurs ou de membranes conviennent le mieux au projet. Comment peuvent-ils être répartis et fonctionner sur l’ensemble du site. Il y a une véritable interaction entre la création et la technique. »
 

Frémissements, 2020, Centre Pompidou-Metz. © Susanna Fritscher, Laurent Tessier
Frémissements, 2020, Centre Pompidou-Metz.
© Susanna Fritscher, Laurent Tessier

Nouvelle peau architecturale
Son appartement, contigu à l’atelier, lui permet d’être en permanence sur place. « C’est l’avantage de mettre très vite à exécution une idée et d’en faire part à mon équipe dans les heures qui suivent. Mon travail consiste à ce que l’air qui passe dans les tubes soit orchestré avant d’être saisi et transformé en onde sonore. Grâce à un ensemble de moteurs et de tubes que je programme, j’obtiens différentes tonalités de son. J’ai conscience que la belle hauteur de plafond et l’espace dans lequel j’évolue me permettent d’avoir une acoustique intéressante, mais je ne cherche pas pour autant à ce qu’un son soit musical ou mélodieux. Il faut avant tout qu’il soit compatible avec le flux de la ventilation du bâtiment dans lequel sera monté le projet. Je tiens toujours compte de ce critère lors de sa modulation. Il m’arrive parfois d’avoir l’impression de sculpter ces sons. Je peux sentir la matérialité des fréquences entre mes doigts. Je joue également avec l’environnement du site dans lequel j’interviens. Je développe un véritable rapport sonore, donnant à l’infrastructure une nouvelle peau architecturale. » Frémissements, son installation présentée au Centre Pompidou-Metz, peut se voir « comme un début d’émotion, une altération paisible de douces turbulences. Pour cela, j’ai conçu une forêt de longs fils soyeux en silicone. J’ai d’abord réalisé un prototype dans l’atelier. Il me fallait une variété de brillances à la lumière et une richesse de scintillements aux vibrations de l’air. Après plusieurs essais, avec mon équipe nous avons opté pour le silicone, une matière multipliant les effets de lumière. Je voulais que le visiteur soit plongé dans un brouillard immaculé, à la fois palpable et volatil, que son œil n’arrive plus à fixer une ligne d’horizon ».

 

Susanna Fritscher dans son atelier, avec le prototype de Flügel Klingen pour Mondes flottants, XIVe Biennale de Lyon, France, 2017. © Laur
Susanna Fritscher dans son atelier, avec le prototype de Flügel Klingen pour Mondes flottants, XIVe Biennale de Lyon, France, 2017.
© Laurent Tessier

« Ma matérialité, c’est l’air »
La richesse des ambiances sonores de Susanna Fritscher est en partie due à son goût pour la musique expérimentale et contemporaine. « Ce n’est qu’une composante de mon travail, réagit-elle, je procède avant tout par étapes. J’étudie surtout comment agencer les déplacements d’air qui donneront naissance au mouvement et aux vibrations de lumière. » Une atmosphère aérienne qu’elle orchestre pas à pas. « Ma palette est faite uniquement de son et de lumière. Ma matérialité, c’est l’air. Morton Feldman disait, de manière ironique, qu’il rêverait de produire un son sans instrument, et John Cage affirmait que “l’émotion est dans celui qui écoute”. » La plasticienne a suivi les conseils de René Caussé, chercheur émérite et spécialiste de l’acoustique des instruments à l’Ircam. « Il a été très généreux avec moi en me montrant, grâce à des films pédagogiques, comment le flux d’air circule à travers une flûte. Ce qui m’a permis de comprendre le fonctionnement d’une arrivée d’air dans un tube et la manière dont je pouvais la maîtriser avec des capteurs et des diffuseurs. J’ai eu recours à son aide à Nantes et à la Biennale de Lyon en 2017, et aujourd’hui à Metz. » L’ensemble des notes, croquis, maquettes et prototypes est discuté au cœur de son gigantesque white cube qui lui sert d’atelier : « Je travaille très souvent avec la même équipe lorsqu’il s’agit de monter mes projets. Nous choisissons ensemble quelles longueurs de tube seront nécessaires, les moteurs et les diffuseurs d’air qui iront avec tels capteurs. » Elle dévoile quelques composantes d’une des maquettes ayant servi d’étude l’année dernière pour l’installation Rien que l’air, au Louvre Abu Dhabi. « Cet énorme travail de maquette, je l’élabore sous différents angles, ce qui me permet d’évaluer les imprévus et les difficultés avant d’aboutir à un prototype axé autour de l’ingénierie – souffleries, moteurs, diffuseurs d’air ou programmation sonore. Pour “Frémissements”, la maquette finale faisait quatre mètres de long, ce qui nécessite de fidèles collaborateurs sur lesquels je peux compter. Outre les discussions et les avis de chacun, il y a aussi pas mal de repérages à faire sur le site afin d’anticiper toutes les contraintes au moment du montage de la pièce finale. À ce stade, c’est un mois de travail avec une équipe généralement composée, outre mes collaborateurs, de techniciens du musée et d’étudiants en art, tous passionnés. »
Périlleuse alchimie
Autre épineuse question : comment organiser les fils dans l’espace ? « J’ai opéré de façon mathématique », précise-t-elle, en montrant sur l’écran de son ordinateur le travail de fourmi auquel toute l’équipe s’est pliée de bonne grâce. « Ils ont vraiment été patients avec moi, avoue-t-elle. J’ai demandé qu’on glisse les fils sur des barrettes derrière le plafond. Une opération qui a duré une dizaine de jours. Il faut savoir que cette installation est composée de soixante mille fils. En parallèle, les techniciens du musée et mes collaborateurs s’occupaient des flux de ventilation que nous devions programmer avec les contraintes imposées par le système d’aération, de climatisation mais aussi de désenfumage en cas d’incendie. Ce sont des normes de sécurité que j’ai dû intégrer à mon installation. Je n’étais donc absolument pas libre de diffuser le volume d’air que je souhaitais. La part technique d’ingénierie sur le site était de ce fait aussi importante que le travail de réflexion en atelier. Il s’agit d’une alchimie périlleuse entre la poésie et la technique. » Les architectures spatiales et aériennes de Susanna Fritscher bousculent la perception de la réalité dans un environnement de vibrations et de scintillements. Frémissements est un ballet de sons oscillant entre les sirènes d’Ulysse et une brise chahutant la cime de l’imagination. Une ode à la rêverie dans un dédale de paysages en apesanteur.

Susanna Fritscher
en 5 dates
1960
Naissance à Vienne, en Autriche
1983
Arrivée en France. Installation à Bourges, puis à Paris en 1989
2013
Performance Blanc de titre au palais de Tokyo, à Paris
2017
Installation De l’air, de la lumière et du temps au musée des beaux-arts de Nantes. Participation aux Mondes flottants de la Biennale de Lyon
2019
Installation Rien que l’air au Louvre Abu Dhabi
à voir
« Susanna Fritscher. Frémissements », Centre Pompidou-Metz,
1, parvis des Droits-de-l’Homme, Metz (57), tél. : 03 87 15 39 39.
Jusqu’au 14 septembre 2020.
www.centrepompidou-metz.fr
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne