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Les secrets de l’horloge de Claude-Siméon Passemant

Publié le , par Sophie Humann

À l’occasion de l’exposition de Versailles consacrée à l’automne prochain aux goûts et aux passions de Louis XV, la pendule astronomique de Claude-Siméon Passemant a été entièrement démontée, étudiée et restaurée.

© Château de Versailles, C. Millet Les secrets de l’horloge de Claude-Siméon Passemant
© Château de Versailles, C. Millet

Dans les ateliers du Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF), au palais du Louvre, s’étalent sur une table haute, méticuleusement rangés et numérotés, des cercles et des sphères. Voilà, mis à nu, tout le contenu de la boule de cristal qui trône d’ordinaire au sommet de la pendule de Passemant, à Versailles : ce sont les planètes du système solaire et leurs orbites, telles que se les figuraient les hommes du XVIIIe siècle. «Nous avons pris une radio de l’ensemble pour faciliter le démontage, explique Ryma Hatahet, restauratrice du patrimoine spécialisée en arts du métal, et responsable du groupement des horlogers chargés de la restauration. Ce système planétaire indique le jour et la nuit, les équinoxes, les solstices, et même les éclipses. Toutes les connaissances de l’époque sont concentrées dans cette pendule astronomique, qui donne aussi l’heure, la date jusqu’en 9999 en tenant compte des années bissextiles, possède un calendrier lunaire… Cet objet rassemble énormément de données.» Autour d’elle, dans l’atelier où s’affairent plusieurs horlogers, reposent l’axe de l’horloge, le long balancier et ses deux demi-sphères de plomb, les galettes de rouages, la gracieuse face de lune, le cadran formé de soixante et une pièces émaillées, le boîtier galbé de bronze ciselé de style rocaille, très encrassé, qui sera restauré par le grand spécialiste des bronzes, Emmanuel Plé.
 

© Château de Versailles, C. Millet
© Château de Versailles, C. Millet

La pendule des records
«Le C2RMF étant à la fois un atelier de restauration et un laboratoire, ajoute Ryma Hatahet, nous allons pouvoir bénéficier de technologies de pointe comme la fluorescence X, qui nous permettra de connaître la composition des matériaux, et donc de les dater et de comprendre les restaurations antérieures. Nous pourrons reconstituer l’histoire de la vie de l’œuvre et proposer au comité scientifique des protocoles de restauration.» Deux ans de travail sont prévus, avec le soutien du mécène Rolex, avant que l’on puisse – peut-être – entendre sonner la pendule de Passemant, la seule du château de Versailles qui reste muette ! Jusqu’à fin juillet, de longues heures auront déjà été consacrées au démontage, à l’observation, à la documentation, au nettoyage. «En examinant les pièces à l’œil nu, à la loupe ou au microscope numérique, précise l’horloger Jean-Baptiste Viot, nous allons deviner l’outillage utilisé et essayer de définir les époques d’intervention sur la pendule. Nous apprenons comment travaillaient les anciens. Au-delà de sa valeur artistique et technique, cet objet a une valeur de transmission». Si elle est bien connue des historiens de l’art, la célèbre pendule n’a donc pas encore dévoilé ses mystères. Hélène Delalex, conservatrice du patrimoine aux châteaux de Versailles et de Trianon, s’est plongée dans les archives pour mieux connaître cet objet d’art emblématique sur lequel s’ouvrira la future exposition consacrée à Louis XV, dont elle est co-commissaire. «Le cardinal de Fleury et le Régent lui avaient donné une éducation tournée vers les sciences, rappelle-t-elle, et il fut un grand roi scientifique, favorisant le développement des instruments d’optique, de l’horlogerie. Le XVIIIe siècle est l’époque de la découverte de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, de l’essor de la science amusante, des expériences de l’abbé Nollet, envoyant des décharges électriques à une compagnie de gardes civils devant le roi à Versailles…» C’est dans ce contexte d’engouement pour les sciences que Claude-Siméon Passemant (1702-1769), marchand-mercier instruit en mécanique, en optique et en astronomie, créateur d’automates, se lance dans la construction d’une horloge astronomique. Il met douze ans à la concevoir, huit à réaliser la sphère, établissant ses propres tables astronomiques. L’horloger Louis Dauthiau (1713-1769) s’attelle lui aussi à douze années de travail pour en fabriquer le mouvement. Heures, demi-heures, quarts d’heure au besoin, sont marqués par le timbre d’airain de la sonnerie. La sphère planétaire est reliée par un seul mécanisme, comportant cent vingt roues et pignons, à l’extrémité du balancier qui rythme les secondes. Une prouesse qui fait l’objet d’une planche dans l’Encyclopédie… Le 23 août 1749, le mécanisme est présenté à l’Académie des sciences, qui l’approuve : les calculs sont si justes, disent les commissaires, qu’ils ne diffèrent pas d’un seul degré sur plusieurs milliers d’années ! Le 7 septembre 1750, la pendule est présentée au roi à Choisy par le duc de Chaulnes. Louis XV, fort intéressé, acquiert le mécanisme et demande au sculpteur Jacques Caffieri de concevoir une boîte en bronze pour l’y loger, ce qui va nécessiter encore plusieurs années de travail.
 

Le système planétaire de la pendule, avec les signes du zodiaque.© Château de Versailles, T. Garnier
Le système planétaire de la pendule, avec les signes du zodiaque.
© Château de Versailles, T. Garnier

Un trésor national
Le 20 août 1753, la pendule est de nouveau présentée à sa majesté. Elle niche dans son coffre en bronze ciselé doré, dont les quatre faces sont garnies de vitres et d'un miroir pour que l’on puisse en admirer les mouvements intérieurs. Placée deux mois plus tard dans la galerie de Choisy, elle trouve sa place définitive le 15 janvier 1754, sur son socle de marbre, à Versailles. «Peut-être l’admirait-on derrière une balustrade, suppose Hélène Delalex, on ne sait pas… Ce qui est certain, c’est que Louis XV et sa famille l’observaient toujours lorsqu’elle passait à la nouvelle année. Pour le passage à l’an 2000, les équipes du château se sont à leur tour réunies devant la pendule : elle est directement allée à… l’an 3000, et l’horloger de la maison a dû la rétrograder ! On dit aussi que l’horloge de Passemant donnait l’heure du royaume, mais c’est exagéré. Celle de Versailles se réglait sur elle, oui, mais la France est restée à l’heure solaire jusqu’à l’apparition de celle officielle des chemins de fer, en 1884.» À la Révolution, la pendule, considérée comme objet de science, est épargnée et gardée à vue par le citoyen Besnard, neveu de Louis Dauthiau et horloger du Garde-Meuble. Envoyée le 2 janvier 1797 dans un dépôt du Conservatoire des arts et métiers, elle est remise en avril 1800 à Antide Janvier, ancien horloger de Louis XVI, créateur lui aussi d’une extraordinaire pendule astronomique. Hélas, en 1809, ruiné, celui-ci engage les bronzes de la pendule de Passemant au Mont-de-piété… mentant effrontément pendant de longues années aux inspecteurs du Garde-Meuble, qui lui demandent où en est sa restauration. «Nous conservons une extraordinaire correspondance entre les inspecteurs et l’horloger, indique, amusée, Hélène Delalex. Il s’enferre dans son mensonge et raconte n’importe quoi pour essayer de s’en sortir. Eux s’impatientent de ne pas voir la pendule ! En 1828, les inspecteurs du Garde-Meuble voient arriver l’élève d’Antide Janvier, Bernard Henry Wagner, qui révèle le pot aux roses. C’est un scandale ! Mais Wagner retrouve et rachète les bronzes, qui avaient fini par être vendus.» La pendule sera finalement restituée au Garde-Meuble et rentrera définitivement à Versailles à l’occasion de l’inauguration du musée de l’Histoire de France, par Louis-Philippe en 1837. Elle vient donc d’en sortir à nouveau. En se penchant sur la planète Terre, extraite pour la première fois de son globe de verre, conservateurs et horlogers ont eu la surprise de découvrir qu’elle était parsemée de petites pierres précieuses, chacune d’entre elles indiquant les principales villes du globe. Un secret jusqu’ici bien gardé.

à savoir
«Louis XV, goûts et passions d’un roi», château de Versailles.
Du 18 octobre 2022 au 19 février 2023.
www.chateauversailles.fr
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