Les réserves, cœur battant des musées

Le 10 juin 2021, par Sarah Hugounenq

En quinze ans, une majorité de réserves muséales ont littéralement changé d’image, d’organisation et de fonction. Au point de parfois devenir les têtes de pont d’une politique renouvelée des institutions.

La tour de verre des instruments de musique du musée du quai Branly - Jacques Chirac,, réalisée grâce au mécénat de la Caisse des Dépôts.
© Musée du quai Branly - Jacques Chirac, photo Nicolas Borel

En 2013, les musées de Nancy, Marseille ou encore la réserve muséographique départementale de Quimper investissaient des locaux externalisés et mutualisés. Les établissements tourangeaux suivaient en 2016. Cette vague ne s’est pas essoufflée, et les chantiers en cours sont légion : à Rennes, Toulouse, Strasbourg ou Reims, tandis que le musée des beaux-arts de Lyon y songe à la suite de son rapprochement avec le macLyon. Inauguré fin 2019, le Centre de conservation du Louvre à Liévin, dans le Nord, est animé par la valse des camions ayant déjà acheminé plus de 100 000 œuvres sur les 250 000 qu’il doit abriter à terme. Enfin, le Centre Pompidou promet des réserves d’un nouveau genre d’ici quatre ans à Massy, dans l’Essonne.
Des nouveaux espaces de travail
Lieu de l’invisible, pourquoi les réserves retrouvent-elles soudainement grâce aux yeux des conservateurs ? Historiquement, la question ne va pas de soi. «Avant 1995, on passait du donjon à la chapelle, du sous-terrain à des salles désaffectées… C’était toujours une découverte de voir une réserve dans un musée !», se souvient, amusé, Roger Boulay, ethnologue inventoriant depuis quarante ans les objets kanaks dans celles du monde entier. «Tout cela a complètement changé. On les voit toutes se ressembler pour respecter les principes de conservation préventive. Les conditions de travail sont incomparables : espace, tables de présentation, personnel…» Au fil des ans, la réserve est devenue un outil au service des objets, de leur protection et de leur diffusion. Aux lieux de stockage s’en sont agrégés d’autres de consultation, de restauration, de prise de vues, de caisserie, et des aires de quarantaine pour les pièces risquant d’être infestées ou nécessitant d’être acclimatées. «Cet accès privilégié aux collections que permettent les réserves de Liévin ouvre la voie à une autre connaissance des œuvres et modifie le temps de la recherche, désormais planifié et isolé du reste des tâches d’un conservateur», défend le président-directeur du Louvre, Jean-Luc Martinez, en réponse aux quelques irréductibles opposés à leur déménagement. Et la conservatrice du département des Antiquités grecques, étrusques et romaines Isabelle Hasselin-Rous d’enfoncer le clou : «Nous sommes ici dans une bulle et nous concentrons sur notre mission première qu’est le récolement. À Paris, nous sommes happés par plein d’autres choses et avons moins de temps à consacrer à ce travail de longue haleine».

 

Les réserves du Centre de conservation du Louvre, à Liévin. © Architecte RSHP / Photo Danica O Kus
Les réserves du Centre de conservation du Louvre, à Liévin.
© Architecte RSHP / Photo Danica O Kus


Mutualisation et transversalité
Ce bâtiment ultramoderne suscite l’envie du musée du quai Branly, institution qui mise depuis une quinzaine d’années sur l’ouverture aux chercheurs avec 2 047 consultations d’œuvres dans ses réserves sur site à Paris, contre seulement vingt dans celles situées à sa périphérie. «Malgré la modernité et la sécurité de nos réserves en paroi moulée contre les inondations, être aussi proche de la Seine, à terme, n’est pas possible, note Yves Le Fur, directeur des collections. De même que la coexistence sur plusieurs sites est compliquée : je milite pour envisager un projet de réserves externalisées. Cela permettrait d’agrandir les espaces de consultation, de restauration, mais aussi de stockage.» Pour ce faire, certains ont opté pour une mutualisation de leurs collections dans le sillage ou en amont de celle de leur gouv-ernance – comme c’est le cas à Tours, Strasbourg ou Dijon – et laissé place à un classement par typologie d’objet, faisant se rencontrer les disciplines et les musées. Cette transversalité s’impose aux nouvelles réserves : le Louvre a définitivement abandonné le rangement par département. «On est plus vite tenté de regarder ce qu’il y a chez les autres, observe Richard Dagorne, à la tête des musées de Nancy, dont la mutualisation des réserves – décidée en 2013 – a précédé un rapprochement des établissements au sein d’un même service (Nancy-Musées). Cela nous a obligés à réfléchir de manière collective. Le décloisonnement n’est pas qu’intellectuel : il a aussi l’avantage pratique du gain de place, et donc de l’économie.»
Cher et ingrat
Outil technologique de pointe, ces réserves nouvelle génération ont un coût non négligeable. À Strasbourg, les 18 000 mètres carrés de surface de stockage approchent par exemple les 30 M€. À Liévin, le Louvre a porté un projet de 60 M€, pris en charge par les collectivités et dont le fonctionnement est supporté par les dividendes d’Abu Dhabi. Pour justifier ces prix et lancer des projets parfois difficiles à plaider auprès des élus et tutelles, ces espaces se sont transformés pour répondre au vœu des édiles d’une ouverture au public. Les réserves visibles ou visitables font ainsi florès, du musée des beaux-arts de Strasbourg au Centre de conservation et de ressources du MuCEM à Marseille, qui accueille près de 3 800 visiteurs par an. Au quai Branly, la réserve visible des instruments de musique (le Silo) occupe toutefois les esprits : «Elle nécessite d’être reconsidérée car pas toujours comprise du public, qui a plusieurs fois demandé par exemple si les objets étaient à vendre, rappelle Yves Le Fur. Nous avons commencé l’an passé avec Éric de Visscher, ancien directeur du musée de la Musique, à réfléchir sur les manières de mettre ces instruments à sa disposition par le biais des nouvelles technologies.»

 

Stockage des faïences au sein des réserves mutualisées des musées de la Ville de Nancy. © Ville de Nancy
Stockage des faïences au sein des réserves mutualisées des musées de la Ville de Nancy.
© Ville de Nancy


De véritables équipements culturels
De son côté, le futur centre de conservation du musée national d’Art moderne, prévu à l’horizon 2025 à Massy, va encore plus loin. Estimé à 59,6 M€, dont 42 financés par les collectivités locales, le chantier doit donner naissance non seulement à un espace performant au service de la circulation des collections de l’établissement – qui prête jusqu’à 6 000 œuvres par an –, mais aussi à un outil ouvert sur le territoire et sa population, tissant des liens avec les institutions voisines comme l’université Paris-Saclay ou l’École normale supérieure. «Nos réserves ont vocation à être un équipement culturel à part entière, explique Serge Lasvignes, président du Centre Georges-Pompidou. Dans une architecture qui ne rappellera en rien l’entrepôt ou le coffre-fort, un café convivial sera implanté, et plusieurs types d’événements y seront programmés : rencontres, petites expositions, colloques, concerts, pour renouveler un travail interdisciplinaire, à l’image du Centre Pompidou. Or, le Sud francilien et notamment l’Essonne sont particulièrement désireux d’accroître leurs propositions en équipements culturels. Dans cette perspective, le pôle de conservation contribue à une dimension d’aménagement culturel du territoire». À Nancy, la création des réserves externalisées a aussi une dimension urbanistique en contribuant, par son implantation en périphérie de la ville, au développement d’une zone d’activités.
Nouveaux modèles
Dans le cas de Liévin, si le site de 40 000 mètres carrés a été cédé par la communauté d’agglomération de Lens-Liévin pour 1 euro symbolique, ce n’est pas seulement par altruisme : en plus de pérenniser l’implantation du plus grand musée du monde à quelques kilomètres de là (le Louvre-Lens, ndlr), le Centre de conservation est au service d’institutions régionales comme la cathédrale d’Arras, dont le trésor sera hébergé le temps de travaux. «Si nous ne serons jamais les réserves des musées de régions, nous sommes à disposition de projets ponctuels», précise Brice Mathieu, qui en a piloté la création. Cœur de la stratégie des musées, les réserves sont devenues des outils au service de la transformation de ceux-ci. «En lien avec l’affirmation de sa vocation sociétale, réfléchir sur de nouvelles formes de réserves permet de renouveler son approche tout en restant très fidèle à son identité, à savoir le contact avec l’œuvre, estime Serge Lasvignes. Une manière d’être moderne sans verser dans le tout-numérique… Il n’est pas anodin de noter que nous commençons à être approchés, à l’étranger, pour des projets en écho aux spécificités du nôtre à Massy.»

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