Les Pu Quan De Fritz van Briessen

Le 09 juin 2017, par Caroline Legrand

C’est l’histoire d’un peintre chinois et d’un ambassadeur écrivain. En 103 peintures, c’est aussi un chapitre inédit qui s’annonce à Drouot, les œuvres de Pu Quan étant interdites de sortie dans son pays.

Pu Quan, encre et couleurs sur papier, représentant un bateau dans les flots agités au soleil levant. Cachet Song Chuan. 35 x 43,5 cm.
Estimation : 8 000/10 000 €

Au sixième rang des principes esthétiques picturaux énoncés par Sie Ho, au Ve siècle, on peut lire : «Chercher en copiant à retrouver l’essence et les méthodes des maîtres du passé»… Artiste du XXe siècle, Pu Quan n’a pas oublié le conseil, honorant ce respect dû aux maîtres anciens qui pousse irrémédiablement les paysagistes chinois à s’inspirer, voire à copier leurs œuvres. Il faut dire qu’il était fort bien placé pour connaître les peintures des plus grands artistes de son pays. En effet, Aisin Gioro Pu Quan, également appelé Song Chuang, est un descendant de l’empereur Daoguang (1782-1850). Membre de la dernière famille impériale mandchoue des Qing, il a reçu comme tout lettré un enseignement couvrant tous les domaines, en particulier la poésie, la calligraphie et la peinture. Un artiste accompli, donc, héritier d’une tradition ancestrale et de l’élégance d’un style multiséculaire. Si de nombreux peintres de sa génération ont choisi l’Occident, tels Lin Fengmian ou Xu Beihong quelque temps, Pu Quan passa toute sa carrière en Chine, notamment à Pékin. Tout comme ses collègues Pu Ru et Pu Jin, eux aussi membres de la famille impériale, il bénéficia d’un accès privilégié aux collections de la Cité interdite, le musée du Palais inauguré après le départ de Pu Yi, en 1924, exposant et inventoriant tous les biens des empereurs des différentes dynasties. Un lieu devenu institution gouvernementale à l’arrivée des nationalistes dans Pékin en 1928. Malgré les bouleversements politiques et sociaux, Pu Quan eut la chance de pouvoir continuer à exercer en Chine continentale et même de recevoir des commandes officielles de la République populaire.
 

Pu Quan, encre et couleur sur papier, représentant des maisons dans un paysage montagneux. Cachet Son Chuang, 33 x 42 cm. Estimation : 8 000/10 000 €
Pu Quan, encre et couleur sur papier, représentant des maisons dans un paysage montagneux. Cachet Son Chuang, 33 x 42 cm.
Estimation : 8 000/10 000 €

Quand l’instantané supplante le permanent
Pu Quan n’a que 23 ans lorsqu’il est nommé professeur à l’université catholique Fu-Jen à Pékin. Sa réputation est déjà bien établie et va bientôt franchir les frontières de son pays, en témoignent son travail et son amitié avec Fritz Van Briessen (1906-1987). Journaliste, écrivain puis diplomate, cet Allemand fut le correspondant de la Gazette de Cologne en Chine entre 1940 et 1949, puis ambassadeur au Japon, de 1955 à 1963, avant de terminer sa carrière comme président de la Société allemande d’études de l’Asie dans les années 1970. Passionné de peinture chinoise, cherchant à en savoir toujours plus sur cet art, il rencontre Pu Quan dans la capitale chinoise, en 1944. Durant des années, le peintre chinois lui enseignera la peinture, tant du point de vue technique que stylistique. Van Briessen apprend même à maîtriser l’art du pinceau. De cette relation sont nés l’ouvrage Chinesische Maltechnik, en 1963 (aussi publié en anglais, non traduit en langue française, voir extraits choisis page 16), mais aussi une collection, depuis passée en d’autres mains privées et aujourd’hui proposée aux enchères. Le peintre chinois avait en effet offert à son ami ces cent trois œuvres, annoncées entre 400 €, pour des études sur motif, et 10 000 € pour les plus beaux paysages. Certains de ces derniers ont d’ailleurs servi à l’illustration de l’ouvrage. Ces peintures représentent une occasion unique pour les collectionneurs français de se disputer des œuvres de cet artiste, interdites de sortie de territoire chinois à partir de 2002. Depuis, en France, ils pouvaient seulement admirer un rouleau signé Pu Quan au musée Cernuschi, faisant partie de la célèbre donation de Guo Youshou en 1953. Une œuvre inscrite : « De part et d’autre un vent léger gagne l’hôte qui, surpris, s’aperçoit que l’automne est déjà là.» Un bel exemple de l’art de Pu Quan, basé sur une recherche de l’esprit, une élaboration mentale et sensible et non sur la ressemblance formelle. Nombre de ses peintures interrogent la place de l’homme face  ou soumis  à la nature, comme le Pêcheur sur un bateau devant une falaise, prisé 6 000/8 000 €. Le spectateur peut également se perdre dans ces paysages, à l’instar du Lettré traversant un pont dans un paysage montagneux (8 000/10 000 €), qui pourrait être une image de Pu Quan lors d’un périple entrepris en souvenir de la Longue Marche au travers du pays, auquel le peintre a participé à la fin des années 1950, à la demande du gouvernement communiste. Il découvrit durant ce voyage de nouveaux paysages qui lui permirent de diversifier sa production, d’intégrer de nouveaux motifs, dont différentes espèces d’arbres, allant des pins aux saules pleureurs, en passant par les bambous, qui occupèrent la fin de sa carrière. La peinture de paysages, dite «chan-chouei» en chinois («montagne et eau»), est à son apogée dès l’époque des Song du Sud. Les écoles du nord et du sud s’entrecroisent dans cette quête de traduire l’atmosphère, créant une peinture où l’instantané supplante le permanent, dans un esprit de synthèse, une maîtrise de l’espace et une volonté de restituer une émotion, thème si cher à Pu Quan. De cette époque, il reprendra également les petits formats, en feuilles d’album, permettant plus d’intimité et une grande proximité entre l’œuvre et le contemplateur. Mais bien qu’inspiré par la peinture des Song du Sud, notamment par le célèbre peintre du XIIe siècle Ma Yuan, maître de la technique du lavis qui s’imposa grâce à lui au Japon, Pu Quan a su apporter son originalité, entre autres par sa palette colorée très vive, des bistres et des bruns soutenus. Pour un réalisme moderne. 

 

Pu Quan, encre et couleurs sur papier, étude de montagnes et couleurs, texte illustrant la technique et les couleurs, cachet Song Chuang en bas à droi
Pu Quan, encre et couleurs sur papier, étude de montagnes et couleurs, texte illustrant la technique et les couleurs, cachet Song Chuang en bas à droite, 32 x 31 cm.
Estimation : 1 000/1 500 €


La voie du pinceau selon Fritz van Briessen
Propos extraits de The Way of the Brush - Painting Techniques of China and Japan par Fritz Van Briessen, traduits de l’anglais par Mazzy-Mae Green.

«La peinture chinoise est, au fond, la peinture à l’encre, c’est-à-dire exécutée dans des nuances de noirs et de gris. Même quand la couleur est utilisée, elle remplit tout simplement la structure de l’encre. […] L’encre est ainsi à la base de toute peinture chinoise. Mais il existe de nombreuses peintures chinoises en couleur. Celle-ci permet un réalisme plus approfondi, et les écoles de peinture qui ont visé le réalisme ont eu tendance à la privilégier.» «Pu Quan utilise la technique de “l’encre éclaboussée” avec une grande maîtrise et une simplicité remarquable. Il ne pousse pas l’abstraction au même point que Ying ou Sesshu ; il va garder davantage d’éléments linéaires, comme dans les contours des temples et montagnes. Cependant, «l’encre éclaboussée» prédomine. […] L’éclaboussement a été fait à partir d’un pinceau très mouillé, et même les gris ont été appliqués mouillés.» «La peinture à l’encre de Pu Quan semble avoir plus en commun avec les peintures de Sesson qu’avec celles de Huang Shen. Et ce, parce que Pu a essayé de capturer l’esprit des peintres Song, et nous pouvons dire qu’il a réussi. […] Cette petite peinture semble s’approcher de la peinture japonaise, mais son rejet des effets dramatiques au profit d’une “ambiance” révèle toujours son milieu chinois.»
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