Les premiers effets du Brexit selon la journaliste Georgina Adam

Le 28 janvier 2021, par Pierre Naquin

Après quatre années d’hésitations et de négociations, le Brexit devient une réalité. Georgina Adam, spécialiste internationale du monde de l’art, analyse pour nous ces premiers effets.

Selon Georgina Adam, l'absence d'accord sur le Brexit "aurait été catastrophique" pour le marché de l'art.
Courtesy G. ADAM

Éditorialiste du Financial Times, Georgina Adam est une figure incontournable de tous les talks, conférences et événements du monde de l’art. Après des études d’art islamique à Paris et à l’École du Louvre en tant qu’auditrice, elle devient rapidement la correspondante parisienne du Daily Telegraph. Expatriée au Japon pendant cinq ans à partir de 1995, elle collabore pour The Art Newspaper avant d’en devenir éditrice pour la section dédiée au marché de l’art à son retour au Royaume-Uni. En 2008, elle quitte cet emploi à plein temps tout en continuant d’écrire pour le journal et publie une chronique hebdomadaire pour le Financial Times. En 2014, sort son premier livre, Big Bucks, suivi quatre ans plus tard de La Face cachée du marché de l’art (Beaux Arts Éditions). Son prochain ouvrage traitera de l’explosion récente du nombre de musées privés. Elle revient, avec la Gazette, sur les remous que le Brexit pourrait provoquer sur le marché de l’art.
Les premiers effets du Brexit se font-ils ressentir de l'autre côté de la Manche ?
Pas vraiment. Il y a traditionnellement peu d’activités sur le marché de l’art en janvier et la plupart des foires du premier trimestre (Brafa, Artgenève, Tefaf, etc.) ont été soit décalées soit annulées en raison du Covid-19. Malgré tout, on observe les premiers refus à la frontière.
Quels seront selon vous les acteurs les plus impactés ?
Les opérateurs internationaux sont déjà habitués aux procédures d’importation et d’exportation et/ou travaillent avec des transporteurs spécialisés. Ces grands acteurs devraient «seulement» constater une surcharge de travail et des délais rallongés. Pour les plus petits, en revanche, ce sont beaucoup de nouvelles procédures à intégrer, qui peuvent parfois faire peur. Les T-Forms (formulaires de transit) pourraient aussi poser problème à certains : ils impliquent de fournir une garantie bancaire couvrant la TVA à l’importation sur les marchandises en transit. Pour une foire majeure, cela peut se chiffrer en centaine de milliers d’euros. Je pense que beaucoup choisiront de passer par des transitaires, ce qui fera grimper les coûts. Le bon côté des choses est que cela constitue une opportunité pour des entreprises spécialisées en raison de l’activité économique générée.


Il semble y avoir une dichotomie entre les promesses de la campagne du leave et l’accord finalement obtenu…
Avant toute chose, je dois concéder que j’étais moi-même une fervente partisane du remain. L’objectivité de mes propos est donc à juger à l’aune de mes opinions. Clairement, la principale promesse du Brexit du point de vue économique était d’en finir avec la lourdeur normative et administrative de Bruxelles. De ce point de vue, le constat est sans appel : le red tape s’est considérablement accru du fait de la sortie de l’Union douanière. Et cela alors que l’Union européenne représente aujourd’hui 53 % des importations (301 Md €) et 47 % des exportations (194 Md €) du Royaume-Uni. À la limite, le marché de l’art sera peut-être l’un des secteurs les moins impactés. Clare McAndrew montrait dans son dernier rapport que les importations/exportations vers l’UE ne représentait que 20 % du commerce extérieur en matière d’art au Royaume-Uni. Quant à l’opportunité de signer des accords de libre-échange avec d’autres pays, je pense que le timing est on ne peut plus mauvais, la mondialisation n’est plus en odeur de sainteté. Mais cela constitue surtout un incroyable retour en arrière : moins de liberté de mouvement, moins de liberté d’emploi, moins de libertés tout court, la fin d’Erasmus, la fin de l’équivalence des diplômes… C’est un véritable appauvrissement du pays.
Boris Johnson mettra-t-il en place un plan de dumping ?
Je ne crois pas vraiment au «Singapour sur Tamise». Les dix ports-francs annoncés pour doper l’économie britannique ne présenteront que peu d’intérêt par rapport aux bonded warehouses que proposent déjà les transitaires. Pour ce qui est de l’art, l’accord prévoit de conserver le droit de suite. Après de longues hésitations sur son application, les acteurs se sont aperçus que ça n’avait aucun impact sur le niveau d’activité. La TVA à l’importation est déjà très basse et les taux sont similaires à ceux de l’Europe. Les conventions de l’Unesco et de Washington sont conservées. La seule (petite) différence : le Royaume-Uni pourrait finalement – après l’avoir introduite en décembre – ne pas appliquer la transposition de la directive de l’UE de 2019 quant à la restitution sans prescription des biens culturels.
Qu’en est-il de l’Irlande du Nord ?
C’est une vraie inconnue. Le gouvernement Blair avait réussi à mettre un terme aux violences, à la fin des années 1990, qui avec l’accord du Vendredi saint, qui prévoyait de supprimer la frontière entre les deux Irlande. Du coup, alors qu’il faut désormais en réintroduire une, le choix a été fait de la situer quelque part en mer d’Irlande, ce qui de facto crée une séparation entre l’Irlande du Nord et la Grande-Bretagne… à l’intérieur du même pays. Même si l’équilibre religieux en Irlande du Nord a évolué, et s’il y a désormais une réelle volonté d’indépendance de l’Écosse, je ne crois pas à un éclatement du Royaume-Uni. L’Irlande du Nord reçoit par exemple beaucoup d’argent du gouvernement central, elle n’y aurait pas intérêt.
Un nouveau hub en Europe peut-il reprendre le flambeau de Londres ?
Paris semble tout désigné et sans véritable concurrent. La ville concentre déjà la moitié des transactions en Europe hors Royaume-Uni, accueille les actionnaires des deux plus grosses maisons de ventes et possède toute l’infrastructure logistique et les services nécessaires. Il ne faudrait néanmoins pas croire que tout le monde va ouvrir de nouveaux bureaux en France. Les quelques très gros acteurs pour qui c’était immédiatement pertinent l’ont tous plus ou moins déjà fait. Les autres, un peu moins globaux, pour qui cela relève davantage de l’opportunité, ont actuellement d’autres chats à fouetter. Avec les effets du Covid, les galeries sont toutes dans une phase de réduction de coûts. Gagosian vient, par exemple, de fermer sa galerie à San Francisco.
Quelle place conservera la capitale anglaise ?
Cela dépend surtout de la force et de l’attrait économique qu’elle arrivera à maintenir. Si tous les banquiers, les industriels, les investisseurs, etc. quittent le pays, le marché de l’art sera nécessairement impacté. Londres garde néanmoins de nombreux atouts : sa langue parlée partout dans le monde, sa stabilité politique, son éducation, sa monnaie, son faible taux de corruption… Il est probable aussi que New York en profite pour accroître encore sa position dominante, les États-Unis ayant déjà un marché de l’art deux fois plus gros que celui du Royaume-Uni. Il faudra voir comment se déroule la succession de Donald Trump. Je pense aussi que le Covid-19 a formidablement accéléré la numérisation du marché de l’art et que, même une fois cette crise passée, beaucoup de choses continueront à être réalisées online.
L’accord vous paraît-il équilibré ?
A deal is better than no deal («Un accord vaut mieux que pas d’accord» ndlr). Cela aurait été tout simplement catastrophique. Personne n’aurait été prêt. Je pense que les deux parties ont su faire des compromis à la dernière minute pour éviter le pire.

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