Les niches du marché de l’art

Le 26 mai 2017, par Annick Colonna-Césari

Certaines s’étiolent ou perdurent, d’autres émergent, voire se transforment en spécialités. Enquête, de la numismatique aux instruments de musique et au street art.

Manufacture royale de Naples, vers 1808-1810. Sabre de Murat, offert au général Grenier, la garde à la Marengo, en acier poli glace, à perles de diamant dites «marcasite», lame en damas, gravée à l’eau-forte à fonds or, sur le premier tiers, signée «Manufacture de Klingenthal Coulaux frères», avec son fourreau de fer poli glace, l. 105 cm.
Paris, Drouot-Richelieu, 7 avril 2016. Thierry de Maigret OVV. M  Croissy.

Adjugé : 156 500 €

À l’évocation du marché de l’art, surgit l’image de marteaux qui retombent pour adjuger, en millions d’euros, ici une sculpture d’Auguste Rodin, là, une toile de Francis Bacon ou encore un bronze chinois. «On se polarise sur le secteur du “Fine Art” et sur ses ventes records de tableaux, dessins et objets d’art, et l’on oublie que l’univers des enchères regroupe une multitude de domaines», remarque Loïc Lechevalier, secrétaire général du Conseil des ventes (voir aussi page 49). Et c’est ce que reflètent les sites de vente en ligne, véritables cavernes d’Ali Baba où se côtoient baïonnettes et céramiques, automates, cartes postales et bandes dessinées. Selon l’enquête annuelle du Conseil des ventes, les «autres objets de collection» ont en 2016 engrangé 269 M€ (hors frais), le chiffre d’affaires global hexagonal s’élevant à 1 392 M€, dont 877 générés par le domaine «art et antiquités», le fameux «Fine Art». «Spécialité» ou «niche» : aucune définition officielle n’existe, sinon celle dictée par le pragmatisme. «Les niches reposent sur un nombre restreint d’opérateurs et d’acheteurs», résume Loïc Lechevalier. Généralement rattaché à des sociétés de ventes de taille moyenne ou petite, leur marché fluctue. Certaines en effet s’étiolent ou disparaissent, d’autres résistent, apparaissent, voire se transforment en spécialités. Un point commun : elles doivent s’accorder au diapason de l’époque.
Adapter l’offre au goût du jour
Signe des temps, des secteurs, tels que la philatélie ou la numismatique, ne progressent plus, de même que celui des jouets anciens, dont le produit plafonne annuellement à 7 M€, pour cause notamment d’un renouvellement générationnel qui peine à s’opérer. Nos contemporains n’étant plus guère férus d’écriture, les stylos sont moins recherchés. Et si les autographes émeuvent toujours aujourd’hui, «les amateurs se focalisent sur les grands noms et leurs centres d’intérêt se déplacent», constate l’expert et marchand Frédéric Castaing. Traduisez : Fritz Lang ou Orson Welles séduisent presque autant que Marie-Antoinette ou Victor Hugo. De son côté, le domaine des instruments de musique (de 7 à 8 M€) se maintient, pourvu d’un sérieux atout : «Les acheteurs sont d’abord des musiciens ou des luthiers, en quête d’un violon ou d’un archet en état d’usage», explique le Vichyssois Étienne Laurent, leader en France à 80 % de la discipline et dont les deux vacations annuelles, en décembre et en juin, drainent désormais une clientèle internationale, notamment asiatique. Quant au «militaria», implanté de longue date à Drouot, il continue d’avoir ses adeptes, comme en témoignent les ventes que Thierry de Maigret orchestre avec l’expert Bernard Croissy, et attire même de nouvelles sociétés, notamment celle de Damien Leclère, installée à Marseille, mais aussi à Paris depuis 2015. Le commissaire-priseur a effectué en avril, à Drouot, sa première vacation sous la bannière des «armes anciennes et souvenirs historiques», sabres d’officiers Empire ou documents politiques plutôt que fusils Lebel de la Première Guerre mondiale. Cependant, «on ne peut apprécier une niche au faible volume des ventes», ajoute Loïc Lechevalier. Les véhicules de collection en sont l’illustration. Les transactions des Ferrari et autres Aston Martin ont certes rapporté 109,7 M€ (toujours hors frais) l’année dernière, mais le nombre des véhicules vendus s’est limité à 1 200 et seulement trois opérateurs monopolisent 90 % du marché. Parallèlement, des niches émergent, et pas obligatoirement dans un registre contemporain. Les commissaires-priseurs sont des «défricheurs de tendances», analyse Romain Monteaux-Sarmiento, directeur de la communication chez Tajan. Encore faut-il savoir «identifier un segment porteur d’un potentiel économique, développer des compétences, une stratégie», précise Damien Leclère. Le retour sur investissement nécessite souvent quatre ou cinq années de persévérance. Et le succès n’est pas assuré. En 2013, la maison Millon se lançait dans les jeux vidéo. Activité ralentie à présent : «La difficulté est de trouver des pièces à l’état neuf», reconnaît Alexandre Millon. Ce dernier, en revanche, poursuit le créneau de l’art aborigène, et proposera le 28 juin à Paris, après l’avoir expérimentée à Bruxelles, sa «chambre des merveilles», renouvelant la tradition des cabinets de curiosités, avec force fossiles, minéraux et vestiges de dinosaures. Depuis 2006, Tajan s’est positionné sur l’art brut, qui trouve progressivement son public : « La valeur moyenne pour une pièce est passée de 1 461 à 5 624 € en 2014», précise Romain Monteaux-Sarmiento.

 

Auguste Sébastien Bernardel dit Bernardel père, violoncelle, 1836, portant étiquett et signature à l’intérieur sur le fond, l. 751 mm. Vichy, Jeudi 1e
Auguste Sébastien Bernardel dit Bernardel père, violoncelle, 1836, portant étiquett et signature à l’intérieur sur le fond, l. 751 mm. Vichy, Jeudi 1er décembre 2016.
Vichy Enchères OVV. M. Rampal.

Adjugé : 96 720 €

De la niche a la spécialité
Mais c’est le street art qui a remporté les suffrages. Quand Arnaud Oliveux a démarré, il y a onze ans chez Artcurial, l’art urbain ne constituait qu’un sous-genre de l’art contemporain, avant d’être entraîné dans la vogue de la pop culture. À mesure que l’offre s’étoffait, le public s’est diversifié, internationalisé. Désormais, les noms de Shepard Fairey ou JonOne électrisent, et certaines œuvres signées des ténors Kaws ou Banksy ont flambé en 2016. On se souvient des 625 400 € enregistrés par Banksy à Drouot le 1er juin 2015, chez Marielle Digard, avec une monumentale peinture aérosol sur métal, faite en collaboration avec Inkie. Plusieurs opérateurs proposent ces jeunes artistes au sein du vénérable hôtel des ventes, où sont même organisées des performances, la plus récente s’étant tenue le 27 avril dernier avec Chanoir, Debens et Virginio Vona. Pour autant, selon Loïc Lechevalier, l’art urbain reste une niche, au regard du nombre limité des lots dispersés ( 1 500 en 2016), cinq opérateurs se partageant le chiffre d’affaires de 4 M€. L’avenir s’annonce toutefois sous de bons auspices. Même engouement pour le vintage. Georges Delettrez procède régulièrement à des ventes griffées Hermès, mêlant carrés de soie, sacs, porcelaines et bijoux. Artcurial a lancé en 2016 les «Fashion Arts», dans le but, explique leur initiatrice Pénélope Blanckaert, d’«attirer des publics différents de la haute couture». Le succès des disques vinyles s’inscrit aussi dans cette tendance : «En dix ans, les prix ont été multipliés par dix, voire par cent», s’étonne le collectionneur Gaétan Husson. «Les audiophiles se sont rendu compte que les rééditions numériques avaient une qualité de son médiocre, et sont retournés aux pressages originaux des Beatles et autres Rolling Stones.» En 2016, les huit mille numéros de la collection de Radio France se sont arrachés, de quelques centaines d’euros jusqu’à 10 500 pour un rare disque de Syd Barrett, sous le marteau d’Art Richelieu. Une exception, car le marché se concentre pour le moment entre les mains des disquaires et des sites Internet. L’ascension de la bande dessinée fait figure d’exemple. «L’étude Tajan, rappelle Romain Monteaux- Sarmiento, a initié le mouvement, avec Éric Leroy.» Sous la houlette de ce dernier, Artcurial s’engouffrait dans la brèche dès 2007. Plus d’une trentaine d’opérateurs occupent actuellement la place. La communauté des amateurs avertis des débuts s’est élargie, simultanément à l’offre, allant des albums aux produits dérivés et jusqu’aux planches originales onéreuses. Sur les 14 000 lots soumis aux enchères en 2016, 9 000 ont été acquis, pour un montant global de 25 M€. Parmi les têtes d’affiche, Franquin, Jacobs, Uderzo… largement dominés par Hergé. Pour certains collectionneurs, la bande dessinée est aujourd’hui support d’investissement. La niche est devenue spécialité.

 

Pierre Marly. Paire de lunettes de soleil modèle «Double-croche», en acétate teinté noir, les branches translucides en partie pailletées gris, l’intér
Pierre Marly. Paire de lunettes de soleil modèle «Double-croche», en acétate teinté noir, les branches translucides en partie pailletées gris, l’intérieur de la branche droite gravée en lettres blanches «Elton John», 12 x 14,5 x 13,5 cm.
Paris, Drouot-Richelieu, 13 mai 2016. Kapandji - Morhange OVV.

Adjugé : 3 150 €


Lunettes de stars
Le 13 mai 2016 s’est déroulée à Drouot une vente originale, que l’on pourrait classer dans la catégorie «memorabilia». Sous le marteau de la société de ventes Kapandji - Morhange, étaient dispersées une cinquantaine de paires de lunettes, mais pas n’importe lesquelles. Il s’agissait de la collection appartenant à Pierre Marly, « l’opticien des stars », disparu l’année précédente. Artistes, écrivains, couturiers, hommes politiques ou têtes couronnées… Une clientèle hors du commun s’est entichée de ses modèles, séduite par leur inventivité et leurs coloris audacieux : lunettes azurées aux branches pailletées pour Marlène Dietrich, en forme de double croche pour Elton John, solaires écaille aux verres bleutés pour Audrey Hepburn, monture demi-lune imitation ambre pour Bernard Pivot… Les fans étaient au rendez-vous. Mis à prix entre 100 et 1 000 €, les modèles sont partis comme des petits pains. Les lunettes blanches fétiches de Michel Polnareff se sont envolées à 5 500 €, suivies de celles portées par un couple mythique, Jacky et Aristote Onassis (4 200 pour la première, 3 800 pour le second). Celles, plus discrètes, d’Yves Saint Laurent, gravées à son nom, ont atteint 4 000 € et celles  très «play boy» de Serge Gainsbourg, 2 100 €. Pour les acquéreurs, une façon comme une autre de remonter le temps, d’entrer dans la légende et d’assouvir ses rêves. 

Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne