Les Nadar, une saga familiale

Le 01 novembre 2018, par Sophie Bernard

En rassemblant 300 tirages originaux, dessins, estampes, peintures et divers objets issus majoritairement de son fonds, la Bibliothèque nationale explore près d’un siècle de photographie à travers les œuvres de Félix, Adrien et Paul Nadar.

Adrien Tournachon, Portrait de Félix Nadar, vers 1854, BnF, département des Estampes et de la Photographie.


Dans la famille Nadar, il y a le père, de son vrai nom Félix Tournachon, né en 1820, près de vingt ans avant la proclamation de la naissance de la photographie, et mort en 1910, au moment où celle-ci a déjà entamé son inexorable démocratisation. Connu de tous par ses portraits de Balzac, Baudelaire ou encore Sarah Bernhardt, présents dans les manuels scolaires depuis plusieurs générations, Nadar est, avec Eugène Atget, le photographe le plus célèbre du XIXe siècle. On peut même dire que ce nom est devenu une marque qui fait partie de notre patrimoine. Ce patronyme, Félix Tournachon l’adopte vers 1840, au moment où il travaille dans les journaux satiriques. Il était alors fréquent de se donner des surnoms et la terminaison «dar» était à la mode. «Tournadar» a donné naissance à Nadar, avant qu’il ne devienne photographe.
D’un Nadar à l’autre
Dans la famille Tournachon, il y a aussi le frère, Adrien (1825-1903), dit «Nadar jeune» et qui, à l’issue d’un procès l’opposant à son frère, n’aura plus le droit d’utiliser ce nom d’artiste après 1857. Autant Félix est tout feu tout flamme, à l’image de ses activités, multiples et variées au cours de sa longue vie de romancier, patron de presse, journaliste, caricaturiste  avec son célèbre «Panthéon» , de photographe, homme de science et entrepreneur, autant Adrien est calme et sensible. Sa carrière de photographe est brève  de 1854 à fin 1861 , mais elle précède celle de son aîné qui prendra toute la lumière. Formé par Gustave Le Gray, un peintre comme lui devenu photographe, il insuffle une dimension artistique à ses images. Félix s’est nourri de son expérience pour se lancer dans la photographie, saisissant grâce à lui l’importance qu’allait prendre ce médium. Enfin, il y a Paul (1856-1939), le fils de Félix, qui assurera la pérennité du nom Nadar pendant plus d’une cinquantaine d’années en transformant l’atelier familial en une entreprise moderne. Il y parvient en diversifiant les activités du studio dès les années 1880. Ancré dans son temps, Paul comprend notamment que la photographie va devenir une pratique à la portée de tous grâce aux appareils instantanés Kodak, dont il devient le représentant en France. Il décide de les commercialiser avec châssis, pellicules et autres divers accessoires. Parallèlement, il poursuit son activité de portraitiste, marque de fabrique de la maison. De ces trois personnages, l’histoire a surtout retenu Félix, car les images des uns et des autres ont souvent été confondues, mêlées au sein des mêmes archives, d’un fonds constitué de tirages, correspondances, dessins, estampes, peintures et objets acquis par la Bibliothèque nationale en 1950. De même, on a souvent réduit ce nom à l’activité de portraitiste ; or, les Nadar ont eu une production très variée. D’où l’ambition de l’exposition de s’intéresser à cette famille sur une période longue  de 1854 à 1939, année de la mort de Paul et de la fermeture de l’atelier  et de présenter les différents usages qu’ils ont eus de ce médium, notamment à des fins documentaires. «On a cherché à bien distinguer l’œuvre des uns et des autres afin de montrer que cette saga familiale est une histoire d’individualités», note Sylvie Aubenas, directrice du département des Estampes et de la Photographie de la BnF, commissaire de l’exposition avec Anne Lacoste, directrice de l’Institut pour la photographie des Hauts-de-France.

 

Adrien Tournachon, Musette, 1854-1855, BnF, département des Estampes et de la Photographie.
Adrien Tournachon, Musette, 1854-1855, BnF, département des Estampes et de la Photographie.



Progrès techniques
«Les trois Nadar ont plusieurs points communs, à commencer par la pratique du portrait qui prédomine dans leur œuvre, le fait de considérer la photo comme un art et une grande appétence pour les progrès techniques», explique Sylvie Aubenas. Côté style, Adrien et Félix ont tout de suite compris que les portraits figés, associés à des décors pompeux, comme cela se faisait à l’époque, ne servaient pas l’art du portrait. Dans leurs compositions, ils se focalisent sur la personne, jouant avec la lumière et la silhouette, et cherchant à limiter les détails surchargés et non photogéniques. «La mode féminine étant aux robes voyantes, Félix proposait à ses modèles de porter un drapé sobre sur leurs épaules. Il avait coutume de dire : “Je fais le portrait d’une personne et non celui de sa robe”», explique Sylvie Aubenas. Lorsqu’il prend la relève dans les années 1880, Paul réhabilite le décor peint en trompe l’œil parce qu’il se spécialise dans les portraits d’acteurs et d’actrices. «Il se démarque pour suivre le goût de ses contemporains. Ensuite, dans les années 1920 et 1930, il revient aux gros plans et aux fonds neutres, comme son père dans les années 1850», souligne Anne Lacoste.S’intéresser aux différentes générations des Nadar, c’est aussi parcourir l’histoire de la photographie, à commencer par les années 1850, où le portrait connaît un grand succès et où les ateliers photo essaiment partout en France et à l’étranger. À Paris, Nadar a de nombreux concurrents. Parmi eux, Eugène Disdéri est entré dans la postérité car il est l’inventeur du format dit «carte-de-visite». Grâce à ces petits tirages bon marché, la photographie devient populaire et accessible à un large public. En homme d’affaires averti, mais aussi afin de faire face à ses créanciers, Nadar reprend ce principe pour commercialiser des portraits de célébrités que les acheteurs glissaient dans des albums. Déjà à cette époque, la notoriété faisait vendre du «papier».
Mettre en lumière les nadar
Comme on peut le voir dans l’exposition, de tous les studios de prises de vue occupés par les Nadar, celui du 35, boulevard des Capucines, où ils ont œuvré entre 1860 et 1872, témoigne de l’une des périodes les plus fastes de la famille. La présence de la verrière dans l’atelier en dit long sur les contraintes techniques de cette période où la réalisation des photos est tributaire de la lumière du jour. Poussé par la curiosité, mais aussi par le besoin de développer l’activité de son commerce, Félix invente un système d’éclairage électrique pour rendre possible les prises de vue en fin de journée, lorsque le soleil est couché. «Quelques décennies plus tard, dans la continuité du travail accompli par son père, Paul concevra quant à lui la lampe au magnésium qu’il fera breveter. Dans un autre domaine, celui de la photographie aérienne où son père a également œuvré, il saura convaincre qu’elle a toute sa place au sein de l’armée pour les relevés topographiques et la stratégie militaire», complète Anne Lacoste. C’est bien là l’intérêt de cette exposition : mettre en lumière des aspects méconnus des Nadar et démontrer qu’ils ont été pionniers dans différents domaines de la photographie : le médical, l’aérostatique, l’anthropologie… On y trouvera ainsi les vues des catacombes en lumières artificielles signées Félix Nadar, ou encore les instantanés de Paul témoignant d’une ère nouvelle de la photographie : celle où le modèle n’a plus besoin de figer ses mouvements pour que l’image soit nette. Enfin, les voyages de Paul Nadar nous invitent à découvrir le Turkestan et le chemin de fer reliant Jaffa à Jérusalem dans les années 1890. Avant de disparaître en 1939, Paul a beaucoup travaillé à la notoriété du studio, si bien que collectionneurs et chercheurs américains s’y sont intéressés très tôt  outre la BnF, qui a acquis le fonds en 1950 , d’où la présence de Nadar dans les collections du Metropolitan Museum et du John Paul Getty Museum de Los Angeles, dont certaines pièces ont été empruntées pour l’exposition. «Si ce fonds avait été dispersé, quelle serait notre connaissance de l’œuvre des Nadar ?», s’interroge Sylvie Aubenas. Très limitée sans doute, car nombreux sont les tirages qui ont disparu, qui ont été détruits pour avoir «servi», posés sur une cheminée ou accrochés à un mur. Rares sont donc aujourd’hui les tirages bien conservés, et où figure la fameuse signature à l’encre rouge, dans les salles des ventes et en galerie. Comme l’explique l’expert en photographie ancienne Yves Di Maria : «Particulièrement ceux qui datent de l’âge d’or du portrait, c’est-à-dire du milieu des années 1850, époque où Félix a élevé ce genre au rang d’art. Pour un tirage datant de cette période sur papier salé ou albuminé, représentant Charles Baudelaire ou Alexandre Dumas, le prix peut atteindre 60 000 €. Un tirage argentique signé Paul Nadar représentant Louis Pasteur réalisé trente ans plus tard partira quant à lui aux alentours de 1 000 €.» Assurément, l’exposition de la BnF renferme des trésors. Une raison supplémentaire d’aller la voir.


 

Félix Nadar, Main du banquier, cliché obtenu à la lumière diurne. Épreuve tirée à la lumière électrique, 1861, BnF, département des Estampes et de la
Félix Nadar, Main du banquier, cliché obtenu à la lumière diurne. Épreuve tirée à la lumière électrique, 1861, BnF, département des Estampes et de la Photographie.
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