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Les musées et la durabilité : un enjeu inédit

Publié le , par Christophe Averty

Aux nombreux impératifs culturels et économiques des musées s’ajoutent maintenant ceux de la durabilité et de l’écoresponsabilité. Des enjeux inédits et complexes, que certains ont choisi de prendre à-bras-le-corps.

Les musées et la durabilité : un enjeu inédit
Exposition « Le grand Mezzé » au Mucem de Marseille, scénographie de Christine Ilex Beinemeier, 2020.
© Francois Deladerriere - Mucem

L’ambition écologique et responsable dont se saisissent aujourd’hui nombre de musées du monde n’a rien d’une fébrile utopie nimbée de nobles intentions. «L’Europe du Nord, les pays scandinaves et anglo-saxons ont pris des positions radicales pour atteindre l’objectif d’un impact carbone nul d’ici à 2030. En France, depuis une décennie, plusieurs acteurs tels que le Palais de la découverte, la Cité des sciences et de l’industrie, le musée du quai Branly ou le Muséum national d’histoire naturelle font figure de pionniers en matière d’écoconception», lance Bruno Girveau, directeur du Palais des beaux-arts de Lille. Car l’heure est à la sobriété… Plus qu’une option, cette approche tant humaine, intellectuelle, budgétaire, qu’énergétique est devenue urgente nécessité. Les cinquante-quatre intervenants invités à Lille, les 27 et 28 janvier dernier, pour un atelier collaboratif intitulé «Construire la durabilité de nos musées» se sont accordés sur un constat lucide et une aspiration commune : il faut désormais s’inventer un modèle durable, trouver un point d’équilibre responsable, social et économique, eu égard au dérèglement climatique. «La stratégie nationale bas carbone implique une division par six des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2050 et, dès 2030, une diminution de 40 % en France», résume Bruno Maquart, président d’Universcience – établissement public regroupant le Palais de la découverte et la Cité des sciences et de l’industrie. «Ce qui nous semble souhaitable aujourd’hui sera obligatoire demain», souligne Bruno Girveau. Car si la principale source d’émission de C02 provient des déplacements de visiteurs, participant d’un tourisme culturel massif, nombre d’alternatives restent à imaginer pour tendre à l’équilibre. Ce colloque a eu pour objet, par l’échange et les retours d’expérience, de mettre en évidence la nécessaire synergie des compétences de tous les acteurs, de la conception à la réalisation d’une exposition, du choix des matériaux à leur réemploi, des usages numériques aux calculs de l’empreinte carbone : autant de thématiques, parfois sources de tensions, qu’illustrent des expériences concrètes.
 

La chambre d'Anna de Noailles au musée Carnavalet - Histoire de Paris. © Pierre Antoine
La chambre d'Anna de Noailles au musée Carnavalet - Histoire de Paris.
© Pierre Antoine

Un pouvoir partagé, un monopole discuté
À la tête des musées de Rouen, Sylvain Amic voit dans l’éco-conception une nouvelle approche de la gouvernance et du partage des décisions. Face à un modèle productiviste que Sylvie Ramond, son homologue du musée des beaux-arts de Lyon, a dénoncé dès le premier confinement, Emmanuel Marcovitch, directeur général délégué de la RMN - Grand Palais, prône une désescalade, un ralentissement du rythme des expositions d’envergure, comme au Palais des beaux-arts de Lille, qui n’en propose plus qu’une tous les deux ans. Un nombre plus mesuré d’œuvres exposées – fixé à quatre-vingts dont quarante prêts pour la récente «Expérience Goya» – et la réduction de prêts étrangers et lointains sont autant de propositions mises en pratique et accentuées par les conséquences de la crise sanitaire. De même, la récente production par le Louvre et la RMN - Grand Palais de dix-huit petites expositions dédiées aux «Arts de l’Islam» – et non d’une grande manifestation nationale — a essaimé sur le territoire français en allant au-devant des publics. Cette prise en compte globale de ces derniers, conjuguée à l’exigence scientifique des musées – mais qui n’est pas sans écorner de traditionnels monopoles –, souligne une volonté d’alternative qui, soutenue par élus et institutions, renforce l’action des équipes. Dès lors, deux visions se confrontent : celle qui, depuis une trentaine d’années, a amené les grands musées à susciter une omnipotente et exponentielle attractivité, et celle qui, à l’aune d’un climat et de sociétés en mutation, s’investit dans la préservation soutenable de l’environnement. Mais, comme le rappelle Nathalie Bondil, directrice du musée et des expositions de l’Institut du monde arabe, cette prise de conscience réactualise des questions de fond liées à la définition du musée et son rôle social, notamment en termes d’inclusion. Aussi, en réfléchissant à un nouveau modèle plus qu’à un changement de paradigme, les établissements embrassent-ils des problématiques, obstacles et paradoxes liés à leur fonctionnement, tout en cherchant des articulations harmonieuses dans leur propre écosystème. «Cette polyphonie confirme la légitimité pour l’ensemble du monde muséal à agir sur l’organisation et l’esprit dans lequel sont conçues les expositions», rappelle Étienne Bonnet-Candé, administrateur général du Palais des beaux-arts.

 

Exposition « Ex Africa. Présences africaines dans l'art d'aujourd'hui », musée du quai Branly - Jacques Chirac, 2021. © Musée du quai Bran
Exposition « Ex Africa. Présences africaines dans l'art d'aujourd'hui », musée du quai Branly - Jacques Chirac, 2021.
© Musée du quai Branly - Jacques Chirac - Photo Léo Delafontaine

Une approche concertée d’amont en aval
Comment conduire humainement et techniquement le changement ? Quels sont les leviers et les freins de l’écoproduction ? Comment concilier impact environnemental et impact social ? Telles sont, parmi d’autres, les thématiques soulevées, passant au crible notamment la place de la politique des publics, de la communication et de l’usage des outils numériques. Ces échanges inédits entre administrateurs, conservateurs, scénographes, éclairagistes, ingénieurs, offrent une lecture cohérente des expérimentations proposées. De même, la concertation elle-même vient abonder un dialogue à tous les niveaux : le recours aux «focus groups» (groupes de discussion), instauré à Lille depuis huit ans, permet de soumettre chaque projet d’exposition à différents panels de publics pour en mesurer les attentes. «Nous n’en sommes plus aux interrogations mais à la mise en commun de méthodes appelant un haut niveau de compétences techniques, notamment en ingénierie climatique», se réjouit Étienne Bonnet-Candé. Parmi les solutions expérimentées, Julie Bertrand, en charge des expositions et des publications de Paris-Musées, prône la mutualisation des prêts, du transport et de la scénographie d’expositions itinérantes. Pour la recherche des matériaux biosourcés, leur retraitement, leur recyclage et leur stockage, l’expertise des professionnels extérieurs est plus que bienvenue ! Et concernant la climatisation des œuvres, la réciprocité des conditions climatiques en cas de prêt et leur acheminement, l’analyse du cycle de vie des matériaux ajoutera à la précision de leur estimation carbone. Mais, rassure Étienne Bonnet-Candé, «cette complexité est moins un frein qu’un catalyseur de l’inventivité de tous les acteurs». Plus clivant, l’usage numérique suscite certaines crispations, parfois générationnelles. À Lille, un développement raisonné est expérimenté : «Nous privilégions par exemple les circuits fermés plutôt qu’un recours au streaming, plus énergivore», explique Bruno Girveau. De même faut-il prendre en compte la consommation que génèrent les applications, l’offre en ligne, mais aussi les projections immersives et le son diffusé en salle dans le calcul de l’empreinte carbone. Pourtant, si les terminaux analysés en «cycle de vie» et l’obsolescence programmée posent problème, la nouvelle génération ne semble pas sentir dans cette technologie la menace qu’y voient leurs aînés. Invités à livrer leur point de vue, les étudiants de Science-po Lille ont rappelé que, nés dans l’ère du numérique, ils n’attendaient pas d’un musée une omniprésence de la dématérialisation, mais tout simplement une présence physique des œuvres. Ainsi ce premier atelier collaboratif, qui devrait être suivi d’un autre l’an prochain — sur les thèmes de l’inclusion, la non-discrimination et la participation du public –, signe-t-il l’engagement d’un grand nombre de musées français dans l’éco-conception, et plus globalement dans une écoresponsabilité en progression. Sous-jacentes à cette approche, ces débats devraient inaugurer une pluralisation de leurs missions et une polyvalence de leurs pratiques.

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