Les monstres et cerfs allumés de Gérald Berjonneau

Le 08 septembre 2017, par Vincent Noce

La dernière collection importante d’art précolombien existant encore en France sera bientôt dispersée à Drouot. Son propriétaire met fin à une aventure d’une soixantaine d’années avec l’Amérique centrale.

Valdivia, Équateur, 3500-1500 av. J.-C. Stèle «chamane hibou», pierre volcanique, traces d’oxydation localisées, h. 34,2 cm.
Estimation : 15 000/25 000 €

L’homme qui nous reçoit, entouré de ses féroces figures, dans la maison qu’il s’est construite sur une ancienne carrière en bordure de Beauce, détient la seule collection privée française d’art précolombien. Il est sur le point de s’en séparer. À Drouot, mercredi 20 septembre, Alexandre Millon dispersera l’entièreté de ces œuvres réunies par Gérald Berjonneau. Composé de 113 lots, l’ensemble est estimé autour d’un million et demi à deux millions d’euros. Gérald Berjonneau est un phénomène dans le monde de l’américanisme. Affable et prolixe, cet ancien publicitaire sait faire partager la complexité symbolique des civilisations disparues, dont il a collecté les témoignages toute sa vie. À 20 ans, à la Galerie de France en 1951, il fait la rencontre de Rufino Tamayo l’un de ses grands regrets est de n’avoir aucun de ses tableaux. Six mois plus tard, ce jeune homme doué pour le dessin quitte ses études à l’École nationale supérieure des arts décoratifs, pour trouver accueil chez le peintre à Mexico. Ayant rejoint en tant qu’élève libre l’Academia de San Carlos, il est brièvement embauché, avec d’autres étudiants, par Diego Rivera pour l’assister dans l’exécution de sa grande peinture murale commandée pour le Teatro de los Insurgentes. Il apprend à connaître l’art précolombien, découvrant au travers de ces artistes des objets «encore souillés par la terre, souvent cassés naturellement». «Cette authenticité nous convenait parfaitement ; il ne nous serait pas venu à l’idée de les restaurer et de les présenter comme neufs, comme aujourd’hui !» Ce goût, explique-t-il, lui a fait préférer la sculpture sur pierre à la terre cuite, presque toujours récupérée en morceaux et réparée.
Le cercle des américanistes
En 1954, sa grand-mère qui l’avait élevé étant souffrante, il doit revenir en France. Au sein de la communauté latino-américaine à Paris, il fait la rencontre de sa future épouse, Julieta Esmeralda. Elle est la fille d’un américaniste, écrivain, paléontologue et diplomate uruguayen, Alvaro Guillot-Muñoz. L’Argentine d’abord, l’Équateur et le Pérou ensuite, dont témoignent dans la vente des mortiers destinés aux préparations chamaniques, sont ses terrains privilégiés d’exploration, contrastant avec le penchant de son gendre pour le Mexique. Celui-ci se lie aussi à un grand collectionneur, Jean-Louis Sonnery, qui fut l’ambassadeur de la France libre auprès du Mexique. À l’époque, les collections privées demeurent dans l’ombre. Ensemble, encouragés par Jacques Soustelle, qui venait de publier son ouvrage sur les Olmèques, les deux hommes en recensent une centaine dans le monde pour publier Mexique-Guatemala : chefs-d’œuvre inédits de l’art précolombien. Enrichie de textes des conférences universitaires de Michel Graulich, cette publication des années 1980 demeure un ouvrage de référence. À partir de cette décennie, Gérald Berjonneau concourt à des expositions, notamment celle sur le Mexique au musée d’art et d’histoire de Genève, sous la direction de Gaston Burnand, et revient en Amérique latine «sur les traces de son beau-père». C’est de lui qu’il tient plusieurs vêtements cérémoniels de grande taille, couverts d’une mosaïque colorée de plumes d’oiseaux, lesquels ont très rarement survécu aux dommages du temps. Sa collection originale de textiles se distingue aussi par des suaires décorés de dessins symboliques qu’il a récupérés, jetés en boule lors des fouilles, car considérés comme quantité négligeable.

 

Veracruz, Mexique, époque classique, 600-900 apr. J.-C. Hacha «guerrier à l’oiseau», pierre dure verte sculptée et polie, 23 x 16 x 6 cm. Estimation :
Veracruz, Mexique, époque classique, 600-900 apr. J.-C. Hacha «guerrier à l’oiseau», pierre dure verte sculptée et polie, 23 x 16 x 6 cm.
Estimation : 50 000/80 000 €
Mochica, Pérou, 100-500 apr. J.-C.Coupe chamanique reposant sur une tête de cervidé, coloquinte, bois, feuille et clous d’or, nacre,pierres noires et
Mochica, Pérou, 100-500 apr. J.-C.
Coupe chamanique reposant sur une tête de cervidé, coloquinte, bois, feuille et clous d’or, nacre,
pierres noires et bleues, 18,5 x 18,5 x 13 cm.

Estimation : 80 000/120 000 €
























 


Jeux de balle : un rôle crucial
C’est auprès de la famille Sonnery qu’a été acquis l’un des plus beaux objets de la vente, une «palme» aztèque taillée dans le basalte en forme de monstre saurien, placé à la verticale, à la queue en spirale particulièrement élaborée, estimée autour de 100 000 €. Gérald Berjonneau s’est passionné pour les sculptures associées aux jeux de balle, qui ont joué un rôle crucial, social et religieux, depuis la période préclassique. Certaines joutes conduisaient une partie des équipiers à être offerts aux dieux, dépecés avant d’avoir le cœur arraché. Dans un autre jeu, pratiqué dans l’espace dit «de Veracruz», les participants frappaient une balle en latex, avec une ceinture rembourrée autour des hanches, afin de la faire passer dans un anneau. On retrouve tout leur attirail reproduit dans la pierre, associé à des divinités. En raison de leur apparence, ces pièces ont été appelées par les Espagnols «palmes», «haches» ou «jougs», ces dénominations ayant été conservées en dépit de leur impropriété. Il en existerait quatre semblables en forme de saurien dans le monde, dont deux au musée de Mexico et une à celui de Philadelphie. Dans les années 1970, Peter David Joralemon a publié des articles fondamentaux sur la nature composite de ce qu’il appelait le «dragon» primitif de l’univers des Olmèques, repris avec des variantes par les anciennes cultures mésoaméricaines. L’archéologue José López Portillo a plus précisément étudié les représentations zoomorphes aztèques, y voyant un «monstre immense, occupant le cosmos, qui fut découpé par les dieux de la création, la tête se transformant en treize cieux, la partie centrale devenant la Terre et la queue les neuf inframondes». Dans ce schéma, les cieux se partagent en territoire du Soleil, de la Lune ou de Vénus, le lieu des tempêtes, la région du jaune, du blanc ou du rouge, ou encore la demeure des dieux. L’inframonde se départage en fleuve des morts, mont des couteaux, souffle glacé, dévoration des cœurs…


 

Veracruz, Mexique, époque classique, 600-900 apr. J.-C. Palma «crocodile», pierre de basalte à grain fin sculptée et semi-polie, 43 x 22,5 x 11 cm. Es
Veracruz, Mexique, époque classique, 600-900 apr. J.-C. Palma «crocodile», pierre de basalte à grain fin sculptée et semi-polie, 43 x 22,5 x 11 cm.
Estimation : 80 000/120 000 €
Tayronas, Colombie, 800-1500 apr. J.-C. Couronne aux oiseaux, or, fonte à la cire perdue, poids des pendentifs 292 g. (détail) Estimation : 30 000/50 
Tayronas, Colombie, 800-1500 apr. J.-C. Couronne aux oiseaux, or, fonte à la cire perdue, poids des pendentifs 292 g. (détail)
Estimation : 30 000/50 000 €





Collection en mouvement
Parallèlement à la carrière qu’il poursuit dans la publicité, Gérald Berjonneau achète, revend, achète encore, échange parfois, avec d’autres objets précolombiens  même en terre cuite  et, depuis une quinzaine d’années, des sculptures khmères ou indiennes. Son épouse a dû en prendre son parti : à chaque fois, il ressent le besoin de reprendre la décoration de leur demeure, déplaçant et réordonnant tous les objets. Il dit ne pas pouvoir concevoir autrement une collection qu’il lui faut «constamment renouveler». Il a plusieurs fois fait appel à Drouot pour revendre ses pièces, depuis une première vente de sa collection, en 1995, sous le marteau de Me  Francis Lombrail. À Drouot-Montaigne, la quarantaine d’adjudications totalisa un million et demi de francs (l’équivalent de 300 000 € d’aujourd’hui). Le lot-phare, un masque-jaguar olmèque en jade provenant de Jean-Louis de Sonnery, atteignit 400 000 F. Aux côtés de masques au visage très stylisé de Teotihuacàn avaient déjà été proposés son monstre saurien, ainsi que deux importants «jougs à crapaud», qui se retrouvent dans la vente de septembre. Bernard Dulon, qui en était l’expert, s’en souvient comme d’un «succès motivé par une collection formée avec beaucoup de goût. Seul un lot fut contesté, le n° 1, qui fut saisi à la demande du Pérou», un pendentif mochica en or en forme de grenouille. «À la tribune, je présentais cela comme un hommage à la qualité de la collection. En fait, nous étions assez tranquilles car l’ancienneté de la provenance des pièces parlait en sa faveur.» Une inconnue pour cette ultime vente à venir sera la réaction du Mexique ou du Pérou. Gérald Berjonneau reconnaît «le besoin de protéger ce patrimoine». Mais, argumente-t-il, «ils l’ont longtemps laissé à l’abandon. Il n’y avait même pas de musée pour accueillir les œuvres». À ses yeux, «il est inexact de parler de pillage, car celui-ci s’exerce avec violence. Or, ces objets étaient vendus ouvertement, et par les archéologues eux-mêmes.» Enfin, il ne faut pas non plus manquer les têtes de cerf, souvent la langue pendante. L’une d’elles se retrouve sur une coupe mochica, oreilles dressées, bouche en rictus, yeux révulsés... autrement dit, l’animal est complètement défoncé. Les gravures évoquent ces cérémonies durant lesquelles les prêtres buvaient le sang ou l’urine des cervidés, qui avaient eux-mêmes absorbé des plantes psychotropes. L’objet n’avait pas échappé à Jean de Loisy, qui l’avait mis en bonne place dans son exposition au musée du quai Branly sur «Les maîtres du désordre».

À savoir
Conférences dimanche 17 septembre 2017 à Drouot : 11 h 30 : Les visages des Amériques 14 h 30 : Orfèvrerie précolombienne 16 h 30 : Présentation de la collection.
mercredi 20 septembre 2017 - 15:00 - Live
Salle 9 - Hôtel Drouot - 9, rue Drouot - 75009
Millon
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