Les mille vies de Martine Cligman

Le 01 octobre 2020, par Christophe Averty

Animée d’une intarissable énergie, la mécène, donatrice et artiste conjugue ses passions. Menées avec son époux, ses activités ont épousé l’histoire du XXe siècle et les courants de l’art moderne.

Martine Cligman
© Bertrand Michou

Active mais discrète, déterminée mais pudique, la dame que nous rencontrons parle peu. Il faut comprendre entre les mots ce qu’elle tait ou sous-entend, avec distance et humour. Par goût du mystère ou par une élégante discrétion, cette Troyenne sépare ses vies comme on protège farouchement sa liberté. Vouant à la figuration et à l’expressivité d’innombrables coups de cœur, elle réfute le terme de collectionneuse. En peintre et sculpteur prolifique, elle masque son identité civile sous un double prénom. Pourtant, Martine Lévy, fille choyée d’amateurs éclairés, Martine Cligman, épouse d’un industriel esthète, et Martine Martine, artiste expressionniste assumée, ne font qu’une. Son parcours, sa traversée du XXe siècle jusqu’à nous, révèle trois facettes d’une personnalité, timide mais au caractère bien trempé, dont l’œil, exercé dès le plus jeune âge, n’a cessé de s’enthousiasmer pour les chefs-d’œuvre de la modernité.
 

Georges Seurat (1859-1891), La Banlieue, vers 1882, huile sur toile, 32,4 x 40,5 cm, Troyes, musée d’art moderne, collections nationales P
Georges Seurat (1859-1891), La Banlieue, vers 1882, huile sur toile, 32,4 40,5 cm, Troyes, musée d’art moderne, collections nationales Pierre et Denise Lévy.
© Laurent Lecat


La formation d'un goût
Chez Denise et Pierre Lévy, établis à Troyes auprès de leur exploitation textile (Jersey Troyen, créée en 1921), on aime l’art et on en parle beaucoup. Peintres et sculpteurs sont d’ailleurs les bienvenus. Dès la fin des années 1930, le couple se rend chaque semaine à Paris, de galeries en salles des ventes, pour étancher une irrépressible soif d’art, de sensations et d’émotions. Ses parents acquièrent ainsi avant-guerre les premières pièces d’une collection qui ne dit pas encore son nom. Les toiles d’Émile-Othon Friesz, de Maurice Utrillo et de Maurice de Vlaminck, ainsi qu’un petit paysage d’Aix par Cézanne – assez sombre, aux ostensibles empâtements –, rejoignent bientôt tels des hôtes de marque leur propriété de Bréviandes. Ainsi, dès l’enfance, Martine Lévy (née en 1932) baigne son œil aux chatoyants reflets de Raoul Dufy, aux fulgurances de Chaïm Soutine, à l’épure des dessins de Degas… Adolescente, elle forge son appétit esthétique à l’aune d’une modernité en marche. Une sculpture de Balzac par Rodin, posée sur le piano familial, déclenchera en elle une obsession de la figure hiératique et romantique de l’auteur, dont elle réalisera bien plus tard quelque 1 200 portraits.

Masque gouro (Côte d’Ivoire), bois poli à patine foncée et polychromie, h. 39 cm, Troyes, musée d’art moderne, collections nationales Pier
Masque gouro (Côte d’Ivoire), bois poli à patine foncée et polychromie, h. 39 cm, Troyes, musée d’art moderne, collections nationales Pierre et Denise Lévy.
© Ville de Troyes, Carole Bell


Le silence de l’espoir
Pour l’heure, la Seconde Guerre mondiale suspend la vivante et joyeuse harmonie de Bréviandes. De cette période, Martine Lévy ne dit mot. Taisant les traumatismes, les blessures et le chaos de l’Occupation, elle évoque du bout des lèvres l’exode qu’elle a vécu, cachée avec son frère, dans le coffre d’une voiture. Aussi, lorsque l’élégante octogénaire clame que l’art «est la vie, l’art est un espoir qui rend l’avenir possible», elle semble exprimer, à mots à peine couverts, l’esprit et la force de résistance que celui-ci lui procure depuis ces années troubles. Une fois la paix revenue, dans un esprit d’amnistie réconciliatrice ouvrant les horizons, la vie reprend dans la propriété. Ne s’attachant qu’à ses affinités, le couple tisse des relations privilégiées avec nombre d’artistes familiers tels André Derain, qui ne donne qu’un conseil à Martine («Regarde !»), ou Dunoyer de Segonzac, qui lui écrira d’oublier tout ce qu’elle a appris. Le peintre troyen et maître verrier Maurice Marinot fait également partie des proches. Ses visites chaque mardi – surnommées les «Mardinots» – sont, en plus de leur amicale intimité, le prétexte de discussions et de conseils avisés. L’artiste érudit, tel un mentor, sert et suscite l’intuition et le goût de toute la famille, lui ouvre de nouveaux chemins esthétiques. Il accompagne Pierre Lévy lorsque celui-ci achète en 1947 dix-sept pièces d’art africain vendues à Drouot et provenant de la collection Félix Fénéon, le Portrait de Jeanne Hébuterne par Modigliani et La Banlieue de Seurat. «Mes parents, je ne l’ai jamais compris, n’aimaient ni Chagall ni Picasso, dont ils n’ont acquis qu’une sculpture, Le Fou.» Peu attirés par le cubisme d’avant-garde, les Lévy ont pourtant manifesté leur intérêt pour Roger de La Fresnaye, Juan Gris, l’école de Paris… offrant la part belle aux artistes figuratifs et aux fauves. Car son père a la passion du trait. Caricaturiste à ses heures, il porte avec son épouse une attention naturelle à la qualité expressive et allusive du dessin, transmettant à sa fille une curiosité et une appétence qui la conduisent à fréquenter, à Paris, les cours de l’académie Julian et de la Grande Chaumière. En 1976, Martine Lévy orchestrera la donation de ses parents : plus de deux mille œuvres qui présideront à la naissance du musée d’art moderne de Troyes. Cet ensemble, le plus important alors jamais offert à un musée, propose un regard subjectif sur la création de 1850 à 1950 mais révèle aussi, au fil de quelque 1 400 feuilles, les différents processus créatifs adoptés par des maîtres, allant de Delacroix à Matisse, de Sonia et Robert Delaunay à Tal Coat. «Finalement, la collection que nous avons constituée de notre côté avec mon mari s’inscrit dans le prolongement de la leur», constate celle qui épouse en 1954 Léon Cligman.

 

Chaïm Soutine (1893-1943), Lièvre pendu, vers 1925-1926, huile sur toile, 73 x 24 cm, Troyes, musée d’art moderne, collections nationales
Chaïm Soutine (1893-1943), Lièvre pendu, vers 1925-1926, huile sur toile, 73 24 cm, Troyes, musée d’art moderne, collections nationales Pierre et Denise Lévy.
© Ville de Troyes, Carole Bell


Écouter son cœur
Camille Corot, Henri de Toulouse-Lautrec, Albert Marquet, Kees Van Dongen, Georges Rouault, Jean Fautrier, Bernard Buffet, Germaine Richier et nombre d’objets antiques et extra-européens viendront, au gré d’incessants voyages à travers le monde, nourrir une exploration des arts des XIXe et XXe siècles d’une singulière unité. Chaque visite dans un musée est l’occasion pour Martine Cligman d’offrir à son époux des cartes postales des pièces qui l’ont émue. Une manière de cultiver leur œil, d’approfondir leur intérêt. «Mon père nous a non seulement appris à regarder les œuvres d’art mais surtout à vivre avec elles. Lorsque nous acquérons une toile, elle peut rester posée au sol, contre un mur, pendant des mois. Ce n’est jamais un objet qui vient s’intégrer à un décor, puisqu’il s’agit d’amour», s’enthousiasme-t-elle. Car la quête de ces amateurs sensibles ne se soumet qu’à la force expressive des œuvres et à l’envie partagée de les accueillir. «Chaque tableau, sculpture ou dessin est un coup de cœur et le fruit de notre regard commun. C’est une règle pour nous». Ainsi, le millier d’œuvres réuni par le couple reflète l’harmonie complice d’une vie. Dans cette logique, Martine et Léon Cligman mettent un point d’honneur à préserver le lien affectif qui les lie à leur collection. «Nous n’avons jamais acheté cher, ni spéculé ni revendu : ce serait aller à l’encontre de ce qu’est la peinture. Lorsque, par exemple, nous avons acquis en salle des ventes Le Pet fumant (dit aussi L’Artiste peignant, ndlr) de Lautrec, un amateur mexicain venu spécialement nous a proposé de nous le racheter le double. Nous avons résisté», conclut-elle. .
Une transmission tacite
Dans cette famille où chaque génération aime l’art en binôme, se communiquant enthousiasme et connaissances sans y penser, la transmission n’est que la conséquence d’un état d’esprit. «Jamais je n’ai cherché à théoriser ni notre rapport à l’art ni mon propre travail», insiste-t-elle. Dans cet élan sans calcul, les Cligman ont financé en 2013, au musée Marmottan Monet à Paris, une salle d’ateliers pédagogiques – dès lors ouverte aux enfants deux cent cinquante jours par an. En passeuse de mémoire, celle qui est aussi artiste sous le nom de Martine Martine participera en ces mêmes murs à l’exposition «Le théâtre des émotions» – repoussée à 2022 – en compagnie de toiles d’Antoni Tàpies et de Zoran Music, pour évoquer la Shoah. Enfin, la collection du couple, riche de neuf cents œuvres, rejoindra bientôt le musée d’art moderne spécialement conçu pour l’accueillir à l’abbaye de Fontevraud : soixante ans d’acquisitions qui, préservées de la dispersion comme celles de leurs aînés, s’offriront aux générations futures. L’histoire continue.

à voir
«Martine Martine - Hommage à Martine et Léon Cligman»,
musée Marmottan 
Monet, 2, rue Louis-Boilly, Paris XVIe.
Jusqu’au 11 octobre 2020.
www.marmottan.fr
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