Les mille sortilèges de Jean-Paul Kahn

Le 26 juin 2019, par Vincent Noce

L’annonce de la dispersion à Drouot, par la maison Pierre Bergé & Associés, de sa bibliothèque dédiée principalement au dadaïsme et au surréalisme révèle un extraordinaire collectionneur méconnu.

René Crevel (1900-1935), La Bague d’aurore, 1957. Édition originale illustrée de 6 eaux-fortes originales de Joan Miró dont 5 en couleur dans le texte. Exemplaire unique sur japon de la bibliothèque de l’éditeur Louis Broder, avec envois, relié en vélin blanc dont les plats ont été ornés par Miró d’un dessin original signé. Il est enrichi de trois suites des illustrations, toutes signées par le peintre. Le carton d’invitation est également orné d’un dessin original de Miró.
Estimation : 25 000/30 000 

Il faudra quatre ventes en deux années pour disperser le millier d’ouvrages et de documents de la bibliothèque de Jean-Paul Kahn, disparu le 13 août dernier. «Mille nuits de rêve» : la première vente, sous le marteau d’Antoine Godeau le 7 novembre, tient son titre d’un poème de Paul Éluard, Balances, dont il possédait le manuscrit orné d’un collage original de l’auteur. Elle sera précédée d’expositions à Drouot et à la librairie de Benoît Forgeot, qui en est l’expert avec son confrère bruxellois Philippe Luiggi. Cet amateur venu au livre par la peinture était un véritable paradoxe. Neveu d’un collectionneur napoléonien et d’une conservatrice au Petit Palais, il fit ses premiers achats à 17 ans, et s’est montré insatiable dans la passion qui l’a animé une soixantaine d’années. Il prêtait volontiers aux musées, mais il a toujours cultivé la discrétion. Ainsi, s’il fut l’un des principaux prêteurs privés de l’exposition «Dada» que Laurent Le Bon a montée en 2005 au Centre Pompidou, son nom n’apparut ni sur les cartels ni dans les notices du catalogue. D’une certaine manière, les deux hommes se rejoignaient en esprit, puisque, en exposant un millier de pièces, Laurent Le Bon a tenu à montrer le bouillonnement de ce mouvement à travers les tracts, affiches et manifestes. Or, Jean-Paul Kahn était particulièrement attentif à ces documents de peu, ces témoignages de l’instant, ces ephemera que l’histoire de l’art en France ne tenait pas en haute considération.
 

Alfred Jarry (1873-1907). Correspondance adressée à Eugène Demolder, 1901-1906. 23 lettres et cartes autographes inédites adressées par Alfred Jarry a
Alfred Jarry (1873-1907). Correspondance adressée à Eugène Demolder, 1901-1906. 23 lettres et cartes autographes inédites adressées par Alfred Jarry au romancier belge Eugène Demolder et à sa femme Claire, fille de Félicien Rops.
Estimation : 20 000/25 000 

Curiosité
L’esprit de cet ensemble unique peut se résumer dans un exemplaire de la série des «Cahiers G.L.M.», la revue surréaliste publiée de 1936 à 1939 par Guy Levis-Mano, dont le n° 7, Trajectoire du rêve, fut dirigé par André Breton (pour lequel il avait sollicité en vain une contribution de Sigmund Freud). L’exemplaire de Jean-Paul Kahn n’est autre que celui qu’André Breton a dédicacé et adressé au psychanalyste alors réfugié à Londres. La dédicace court sur la première page des neuf numéros, chacun illustré d’un dessin original signé d’Yves Tanguy. L’envoi, écrit par Breton en juin 1939, montre en quelle estime il tenait le psychanalyste, en dépit de la méfiance exprimée par Freud envers le mouvement surréaliste : «Cher Maître, accepterez-vous cet hommage… Le rêve, tel que vous l’avez en quelque sorte dérobé à l’inconscient, fut  et est  une pierre d’angle du mouvement surréaliste… Sans vous en douter, mais avec force, vous nous avez ainsi poussés à croître, à croire à la vie à nu… Les surréalistes utilisèrent la puissance du RÊVE pour développer la liberté de l’esprit et abandonner le carcan de pères qui ne l’étaient pas. Dans ce combat pour la liberté du rêve, un nom partout : Sigmund Freud.» Pourrait lui faire écho une des œuvres les plus exceptionnelles de la première vente, le manuscrit des Champs magnétiques, daté 1919, rédigé à «deux têtes» par Breton et Soupault. Il est le seul exemplaire en mains privées, une autre version, avec des variantes, ayant été acquise lors de sa réapparition à Drouot, en 1983, par les amis de la Bibliothèque nationale de France. Celui de Jean-Paul Kahn est conservé dans une des plus fantastiques reliures-objets de Jean Benoît  que lui avait commandée le collectionneur et marchand africaniste René Rasmussen , un théâtre miniature sur lequel s’agitent les démons qui lui étaient chers. Mais on pourrait aussi prendre pour exemple la plaquette de Clément Pansaers, Le Pan-Pan au cul du nu nègre, avec un envoi à Max Ernst. En 1920, l’année de la publication à Bruxelles, ce dernier venait tout juste de se lier à Breton et s’engageait dans les premiers événements Dada de Cologne et Berlin. En résonance, se trouve une photographie de Raoul Haussmann et Hannah Höch à l’exposition Dada de Berlin, provenant de ses archives. Non loin, un collage dadaïste sur carte postale d’Erwin Blumenfeld, ou le manuscrit autographe de Tzara, Cache-œil – Cache-art – Cache-corset, réponse aux artistes new-yorkais lui demandant l’autorisation d’appeler leur exposition Dada, auxquels il fait savoir que ce «mot est à tout le monde»… «Rien ne paraît anecdotique à ce collectionneur curieux, souligne Benoît Forgeot, rien n’est laissé au hasard ; chaque objet dans cette collection, qu’il édifie avec une intelligence remarquable, jusqu’au moindre document, porte ainsi un écho renvoyant à d’autres éléments de l’ensemble.» Vibrante, la bibliothèque de Jean-Paul Kahn est tout le contraire d’un miroir dans lequel il pouvait se regarder, ou d’une série de trophées qu’il aurait accumulés sur les rayonnages. Elle est même à l’opposé d’un ensemble «à la française», avec son ordonnancement classique et son lot de grandes reliures. Il y en a bien quelques-unes, mais très choisies, comme la somptueuse reliure photographique que réalisa Paul Bonet pour Une Vague de rêves d’Aragon, une des plus réussies parmi celles exécutées dans les années 1930, ou bien la dernière reliure surréaliste de Georges Hugnet. Nombre d’ouvrages sont simplement brochés. «Il faisait partie, dit Philippe Luiggi, de ces puristes pour lesquels le livre devait garder son caractère originel.»

 

Jean Genet (1910-1986), Tonnerre de Brest [1945], manuscrit autographe de premier jet de Querelle de Brest. Il a été acquis en 1947 par Jacques Guérin
Jean Genet (1910-1986), Tonnerre de Brest [1945], manuscrit autographe de premier jet de Querelle de Brest. Il a été acquis en 1947 par Jacques Guérin directement auprès de l’auteur qui a inscrit une longue dédicace en tête.
Estimation : 80 000/120 000 

Propos
Un portrait d’Éluard, dessiné par Valentine Hugo, un autre d’Apollinaire se remettant de sa trépanation par Irène Lagut, des dessins de Bellmer, Chaissac ou Lorca, un texte d’Ernest Hemingway, une affiche d’Henry Moore pour la République espagnole, des bons à tirer de Miró, un exemplaire d’Ubu roi dédicacé à Oscar Wilde, une correspondance inédite d’Alfred Jarry, des références constantes à la littérature, de Hugo à Beckett en passant par Nerval… Derrière cet inventaire, il faut saisir un propos extrêmement construit, les œuvres s’enchaînant les unes aux autres. Pour cette collection cosmopolite, Jean-Paul Kahn s’est aussi penché sur l’Europe centrale et les États-Unis, où il a vécu une douzaine d’années. Ce passionné, qui compta parmi ses amis des historiens du surréalisme, tels Roland Penrose ou Marcel Jean, ou le peintre Gianni Bertini, «achetait à contre-courant, parfois des ouvrages dont personne ne voulait», témoigne son épouse Geneviève, qui se souvient que le commissaire-priseur Maurice Rheims avait été surpris de l’achat d’un tableau surréaliste alors peu prisé. Il fut ainsi l’un des premiers à s’intéresser à Remedios Varo, l’épouse de Benjamin Péret, qui présenta ses œuvres à l’exposition surréaliste de 1938 à Barcelone. «Il appréciait les déballages des Puces comme les grandes ventes de Drouot, même s’il privilégiait les marchands qu’il fréquentait assidument, s’enthousiasmant autant pour un tract ou un catalogue d’exposition que pour un exemplaire de tête d’un livre surréaliste», ajoute Philippe Luiggi. Comme Paul Éluard, son poète de prédilection, la curiosité de ce défricheur allait d’une carte postale reproduisant un montreur d’ours au manuscrit autographe de Tonnerre de Brest, le premier jet de Querelle de Brest de Jean Genet, qu’il acquit à la vente de la bibliothèque de Jacques Guérin. Certains de ses documents captent ainsi des instants de la vie de cette période, comme l’édition fameuse de La Barre d’appui, illustrée par Picasso et tirée à quarante exemplaires. Livre classique, mais l’exemplaire porte ces mots de Paul Éluard à celle qui l’a quitté pour épouser Salvador Dalí : «à Gala, comme toujours, Paul».

à savoir
Bibliothèque Geneviève et Jean-Paul Kahn «Mille nuits de rêves». 
Pierre Bergé & Associés OVV. MM. Forgeot, Luiggi.
Première vente jeudi 7 novembre 2019 à Drouot
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