Les maillechorts de Chaumet

Le 20 décembre 2018, par Anne Doridou-Heim

Derrière ce mot énigmatique se dissimule un savoir-faire unique. Protégé depuis plus de deux siècles, il contribue à la réalisation du roi des parures de tête : le diadème.

Scott Armstrong (né en 1996) pour Chaumet, diadème Vertiges, 2017, or gris et or rouge, diamants baguettes, carrés et brillants, tourmalines vertes et grenat. Collection Chaumet Paris
© CHAUMET


À peine de retour d’une exposition à Tokyo, les maillechorts ont retrouvé les murs de l’hôtel Baudard de Saint-James, 12, place Vendôme à Paris, tant ils sont emblématiques du joaillier. Conçus pour leur valeur utilitaire, ils ont atteint un statut esthétique en devenant des objets d’art à part entière auxquels la maison, soucieuse de promouvoir son savoir-faire, recourt lors de ses présentations à travers le monde : au Japon cette année, pour célébrer à sa manière le 160e anniversaire des relations avec la France, et en Chine en 2017. Bien sûr, le maillechort n’aura jamais l’éclat de l’argent, mais il dispose d’un charme et d’une valeur patrimoniale qui ne laissent pas indifférent. Signature originale de la maison fondée en 1780 par Marie-Étienne Nitot, il est attaché au diadème dont l’enseigne a fait son symbole depuis celui dessiné pour l’impératrice Marie-Louise en 1810. La réalisation d’un diadème requiert de nombreuses étapes et la participation de tous les corps de métier de la haute joaillerie, comme la fabrication du maillechort. Inventé en 1829 par les Lyonnais Maillot et Charlier, cet alliage d’une grande malléabilité est composé de cuivre, de zinc et de nickel, aussi blanc et sonore que l’argent. Il peut être fondu ou estampé, doré ou argenté. Voilà comment un élément assez banal rejoint le domaine de la joaillerie… Développé industriellement en France, au XIXe siècle, pour les ornements militaires notamment, le maillechort apparaît pour la première fois en 1858 dans les registres de Garantie de Paris. Joseph Chaumet (1852-1928), d’abord chef d’atelier puis directeur et enfin propriétaire en 1889 de la maison à laquelle il va donner son nom, l’introduit vraisemblablement vers 1890. En plus d’être un génial concepteur, l’homme est un innovateur et un visionnaire qui mettra en place, à la même époque, la photographie systématique des pièces sorties de l’atelier. Il comprend que le maillechort peut être le chaînon manquant du processus créatif, celui se situant entre le dessin au lavis de gouache, plume et encre et la mise en œuvre de la pièce finale. À partir d’une plaque de l’alliage, chaque élément est découpé à la main avant d’être assemblé puis recouvert d’une couche d’acrylique grise, le volume et la couleur étant représentés à la gouache.

 

Gouache préparatoire pour les «ailes» de Gertrude Vanderbilt, 1910. Collection Chaumet, Paris
Gouache préparatoire pour les «ailes» de Gertrude Vanderbilt, 1910. Collection Chaumet, Paris © CHAUMET


Des pièces vouées à disparaître…
Le maillechort présente un grand nombre d’avantages. Donnant une première idée du volume, il permet de visionner l’agencement des pierres et de leur couleur. Fort de sa ductilité, il s’adapte à la morphologie de la cliente lors de la phase essentielle d’essayage avant d’être retravaillé au plus près des nouvelles demandes. Ces précisions sont apportées par Maxime, jeune joaillier du studio de création, et l’on devine, dans ses paroles, la fierté de travailler pour cette maison historique. Cet esprit est prégnant chez tous les collaborateurs, qui affirment : «Le diadème, c’est Chaumet.» Un bijou qui requiert tout de même entre 1 700 et 1 800 heures de travail, soit près d’une année entre la validation de la commande et la livraison. Plus de 500 numéros sont répertoriés, les premiers remontant au début de l’utilisation du matériau. S’il existe aussi des devants de corsage, des boucles de ceinture, des broches et des colliers, les maillechorts les plus nombreux sont des diadèmes. Le nombre paraît d’autant plus important qu’il s’agit de simples objets de travail, destinés ni à être montrés, ni à être conservés. La maison le doit une fois encore à la clairvoyance de Joseph, conscient de la valeur du fonds patrimonial. Il considère ces pièces comme un véritable conservatoire des formes et les met en vitrines. Autre avantage, cette fois d’ordre commercial, ces maquettes de modèles présentés aux clients ont été entièrement restaurées par des mains expertes, et participent désormais à l’identité de la maison par le biais de reproductions de pièces anciennes pour la décoration de ses boutiques à travers le monde.


 

Mur des maillechorts (détail) Collection Chaumet, Paris © CHAUMET/Bruno ehrs
Mur des maillechorts (détail) Collection Chaumet, Paris © CHAUMET/Bruno ehrs


L’envol avec Napoléon Ier
Chez Chaumet, tout est pensé dans un unique but : réaliser le diadème le plus extraordinaire, l’apothéose joaillière, le roi des bijoux de tête. La maîtrise de son art commence avec Napoléon Ier. L’Empereur veut inscrire son règne dans l’histoire romaine. Conscient qu’il n’existe pas de symbole plus puissant que celui d’un bijou couronnant une tête, il va s’en servir pour affirmer une autorité obtenue par l’épée. Lors du couronnement de 1804, Joséphine porte le diadème aux feuilles de laurier, symboles s’il en est de victoire. Le modèle aux épis de blé, réalisé vers 1810-1811 par François-Regnault Nitot (chef d’atelier de 1809 à 1815), exprime avec force et en mouvement  les tiges semblent balayées par le vent  la modernité de l’Empire. Tout au long du XIXe puis au XXe siècle, sous la direction des Fossin (Jean-Baptiste de 1815 à 1845 et son fils Jules de 1845 à 1861), de Prosper Morel (1861 à 1889) puis des Chaumet, nombre de pièces prestigieuses voient le jour, destinées aux héritières des Cours européennes ou aux princesses des dynasties bancaires. L’une des plus emblématiques est le diadème aux fuchsias, dit «Bourbon-Parme ». Créé en 1919 à l’occasion du mariage d’Hedwige de La Rochefoucauld avec le prince Sixte de Bourbon-Parme, il combine finesse du serti perlé, trompe-l’œil, emploi du fil-couteau (une innovation exigeante qui étire le métal de telle façon qu’il s’efface pour une mise en valeur parfaite des pierres) et montage en trembleuses (les fleurs de fuchsia oscillent au gré des mouvements) dans un esprit naturaliste. Chaumet travaille aussi ses pièces avec la volonté de différents usages : à partir d’une structure fine, l’œuvre finale se dédouble en broche, aigrette ou devant de corsage, à l’image des ailes en diamants et émail bleu (thème audacieux de la Belle Époque) dessinées pour Gertrude Vanderbilt en 1910. Aujourd’hui encore, quatre à cinq pièces sortent annuellement des ateliers et rejoignent discrètement les Cours européennes et au-delà. Si l’aspect classique  puisé dans les modèles conservés  prime, Chaumet continue d’innover. En 2017, en écho à l’exposition «Splendeurs impériales. L’art de la joaillerie depuis le XVIIIe siècle», à Pékin, la maison a donné carte blanche aux élèves de la prestigieuse Central Saint Martins School de Londres pour dessiner et réaliser le diadème du XXIe siècle. La liberté d’imagination était totale, seul le thème était imposé : redessiner l’idée d’un jardin à la française. L’Anglais Scott Armstrong, 21 ans, l’a emporté. Son Vertiges est somptueusement moderne, très technique avec une géométrie novatrice des détails en rupture avec la symétrie d’ensemble surgissent de son architecture , tout en s’inscrivant dans la tradition naturaliste chère à la maison avec son scintillement de tourmalines vertes. Du grand art et la certitude que le diadème Chaumet dispose de tous les atouts pour se conjuguer au futur.

À lire
Sous la direction d’Henri Loyrette,
Chaumet. Joaillier parisien depuis 1780, Flammarion, 2017, 400 pages, 95 €.
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne