Les lumières utiles de Corbu et Perriand

Le 29 mars 2018, par Mikael Zikos

Plusieurs luminaires créés par les deux architectes et designers sont aujourd’hui produits en Italie. À Paris, une exposition fait état de ces objets innovants.

Une édition par Nemo de la borne en béton dessinée en 1952 par Le Corbusier pour la Cité radieuse de Marseille et pour le barrage Sukhna-Dam, en Inde.
© nemo


Selon Federico Palazzari, directeur de la société Nemo, «Les luminaires du Corbusier, conçus pour des projets d’architecture spécifiques, n’ont jamais été édités à un niveau industriel». La firme italienne, spécialisée dans les luminaires de designers et d’architectes, fut cofondée en 1993 par Franco Cassina, directeur général de la maison du même nom, réputée pour ses rééditions de meubles imaginés par Le Corbusier (1887-1965) et Charlotte Perriand (1903-1999). Peu après sa création, Nemo fut acquise par le groupe Poltrona Frau, qui détient Cassina. Ainsi produit-elle depuis dix ans des luminaires d’aujourd’hui des nouveautés de Jean Nouvel seront présentées au prochain Salon du meuble de Milan et d’hier, si bien qu’elle dispose d’une collection dédiée aux éditions et aux rééditions des créations des «Masters» du design, comme Vico Magistretti. L’entreprise, basée entre la ville de Milan et le lac de Côme, s’est développée à l’international grâce à la passion de son fondateur, Federico Palazzari, qui a su comment remettre au goût du jour les luminaires méconnus du Corbusier et de Charlotte Perriand et les commercialiser : «C’est dans le cadre de notre association à Cassina que nous sommes entrés en contact avec la Fondation Le Corbusier et les Archives Charlotte Perriand à Paris», précise-t-il. «Cela nous a permis d’éditer progressivement un ensemble de systèmes d’éclairage cohérent, des modèles connus des institutionnels et des collectionneurs, mais qui étaient peu considérés par l’industrie du design il y a encore quelques années.»
 

Dessin préparatoire du Corbusier pour la Lampe de Marseille, qui s’appuie sur son unité de mesure, le modulor. Un projet abouti deux ans avant le modè
Dessin préparatoire du Corbusier pour la Lampe de Marseille, qui s’appuie sur son unité de mesure, le modulor. Un projet abouti deux ans avant le modèle de l’Applique de Marseille (1954), pour son appartement parisien.archives dessins © flc


Qualité immuable
Les premières versions des luminaires du Corbusier et de Perriand mis en fabrication par Nemo furent dévoilées en 2011, en complément de la petite production d’une applique, conçue par le premier pour la maison du Brésil de la Cité internationale universitaire de Paris (1956-1959). Avec sa Lampe de Marseille, murale et ajustable, dessinée entre 1949 et 1952 dans le cadre de la construction de la Cité radieuse, et la lampe cylindrique Pivotante (1962) de sa consœur, l’offre de Nemo en la matière s’étend aujourd’hui sur près de vingt modèles. «La Lampe de Marseille est le stéréotype d’une lampe à double émission. Elle représente le développement primaire de l’éclairage moderne. C’est un produit considérablement en avance sur son temps», explique Federico Palazzari. «Ces éditions résultent d’un travail effectué en lien étroit avec les représentants du Corbusier et de Charlotte Perriand. Grâce à leurs fonds de documentation respectifs, nous avons pu réitérer la philosophie de ces créateurs, qui comprenaient mieux que quiconque leur époque, et adapter leur vision avec l’aide des nouvelles technologies disponibles.» L’usage de la diode électroluminescente (Led) est ainsi privilégié, et les matériaux (métal peint, béton…) ont été revus et corrigés afin de garantir à ces lampes de table, appliques et suspensions une légèreté et une facilité d’usage accrues. Des versions pour l’extérieur existent désormais sur ces principes. «De nos jours, Le Corbusier aurait été l’un des premiers à utiliser la Led. Il aurait sans doute été séduit par la versatilité de cette source lumineuse», s’enthousiasme le directeur de Nemo. Des modèles qui rencontrent le succès auprès du grand public et des architectes d’intérieur, sensibles à leur fonctionnalité, leur esthétique élégante revenue dans l’air du temps et au fait qu’ils soient fabriqués en Italie. «Nous n’avons jamais parlé de luxe afin de définir ces luminaires. Nous préférons le terme de «qualité immuable», car nous respectons leur concept d’origine. Nous voyons ainsi souvent des étudiants en architecture, qui passent dans nos showrooms à Milan et à Paris afin de comprendre comment ces objets ont été réalisés.» Pour la première fois, la Ville lumière accueille une exposition dédiée à ces éditions, mais pas seulement. L’événement a lieu à l’adresse parisienne de l’enseigne française RBC, qui distribue les produits Nemo. Prototypes originaux et croquis évoquant les processus industriels et intellectuels du Corbusier et de Charlotte Perriand y sont dévoilés.

 

Les grands et petits modèles de la Lampe de Marseille (Le Corbusier, 1949-1952) produits par Nemo.
Les grands et petits modèles de la Lampe de Marseille (Le Corbusier, 1949-1952) produits par Nemo.© nemo


Un manifeste rationnel et expérimental
«Le Corbusier était fasciné par la lumière. Il a utilisé des projecteurs de cinéma Kodak, des phares de voiture… Il a même aligné verticalement trois ampoules nues, uniquement attachées par des tubes, au plafond de la salle à manger de la Maison La Roche à Paris». Selon Béatrice Gandini, architecte de la Fondation Le Corbusier l’entité propriétaire de cette maison, construite avec son cousin Pierre Jeanneret et finalisée en 1925 , «la réflexion du Corbusier pour les luminaires est la même que pour le mobilier fixe : elle est toujours liée à l’architecture.» Ainsi, à l’instar de ses aménagements définis en 1910 pour la Villa Schwob à la Chaux-de-Fonds (Suisse), sa ville natale, et ses bornes lumineuses implantées en 1952 à la Cité radieuse de Marseille ainsi qu’au barrage Sukhna-Dam en Inde, ses lampes étaient souvent fixées au sol. «De son côté, Charlotte Perriand, appelée après ses études pour développer des idées de mobilier et de lampes du Corbusier, conçoit des luminaires à tige horizontale pour la Maison La Roche, suite à un incident datant de 1927 obligeant l’équipe en charge de son aménagement à revoir les éclairages. Cette intervention préfigure sa potence pivotante, développée un peu plus tard pour son usage personnel. Elle s’inspire également des objets industriels comme l’a fait Le Corbusier pour les appliques tout en néon de la Maison La Roche», résume Béatrice Gandini. «Nemo réfléchit actuellement à les éditer.»

 

La potence pivotante de Charlotte Perriand, créée en 1938, dix ans avant le modèle similaire de Jean Prouvé, et telle qu’elle est aujourd’hui éditée p
La potence pivotante de Charlotte Perriand, créée en 1938, dix ans avant le modèle similaire de Jean Prouvé, et telle qu’elle est aujourd’hui éditée par Nemo.© nemo

À voir
«La luce», showroom RBC Paris, 40, rue Violet, Paris XVe, tél. : 01 45 75 10 00, www.rbcmobilier.com jusqu’au 24 avril.
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