Les leçons du Covid 19

Le 21 mai 2020, par Annick Colonna-Césari

Les galeries qui ont entamé leur déconfinement s’interrogent sur leur avenir et les conséquences de la crise sanitaire.

Animation sous la verrière du Grand Palais lors de l’édition 2019 d’Art Paris.
© ART PARIS ART FAIR

Ils attendaient le redémarrage avec impatience et à partir du 11 mai ont rouvert en ordre dispersé, bien sûr dans le respect des règles sanitaires – et en oubliant jusqu’à nouvel ordre les vernissages. Les galeristes sont évidemment inquiets. «Les œuvres d’art sont les premières choses qu’on arrête d’acheter en cas de crise, et aussi les dernières qu’on se remet à acquérir», soupire Marion Papillon, présidente du Comité professionnel des galeries d’art (CPGA). Les marchands n’en sont pas moins décidés à se mobiliser. Début juillet, une cinquantaine d’entre eux participeront durant quatre jours à la 7e édition de Paris Gallery Weekend, initialement prévue en mai. Et puis, les dimanches 24 mai et 14 juin, des galeristes du Marais – le quartier «arty» de la capitale – garderont leurs portes ouvertes, occasion de lancer une application permettant aux collectionneurs de prendre directement rendez-vous sur leur smartphone. Certains envisagent d’ailleurs de raccourcir leurs congés d’été, voire d’y renoncer. Car il y a urgence.
Alerte maximale
Le CPGA a tiré le signal d’alarme. Selon une enquête menée auprès de ses 279 adhérents, un tiers des galeries pourrait disparaître. En effet, elles ne sont pas toutes des multinationales sur le modèle d’un Gagosian ou d’un Perrotin. «85 % emploient moins de cinq salariés, rappelle Marion Papillon, et plus de la moitié déclarent un chiffre d’affaires mensuel inférieur à 41 600 €». Quant à la pandémie, elle a affecté l’ensemble de la profession : en mars et avril, la fermeture des espaces, combinée au report ou à l’annulation des foires, a entraîné une chute de 75 à 100 % des chiffres d’affaires par rapport à l’année 2019. Mais l’activité ne pourra reprendre que progressivement alors que les charges, elles, se remettent à courir – et c’est ce qui inquiète encore davantage. D’où la nécessité, selon Marion Papillon, de prévoir «un plan de relance, au-delà des mesures d’urgence accordées durant le confinement». Le CPGA a ainsi actionné tous les leviers possibles, en s’adressant au ministère de la Culture et à Bercy, aux FRAC et aux présidents de région. Le comité appelle à renforcer les budgets d’acquisition, à réactiver la procédure du 1 % artistique, ou encore à développer les avantages fiscaux pour collectionneurs et entreprises. Ces points, Marion Papillon les a de nouveau évoqués lorsque, le 14 mais, le ministre de la Culture Franck Riester est venu visiter quelques galeries du Marais.Un geste symbolique, apprécié à sa juste valeur. Car jusqu’alors, le secteur se sentait plutôt délaissé, en l’absence de réelle volonté politique, estime Olivia Breleur, directrice de la Maëlle Galerie. En juin, le CNAP (Centre national des arts plastiques) réunira une commission d’acquisition à destination des galeries dotée d’un fonds de 600 000 €, une somme dérisoire au regard de la crise. Et le vaste programme de commandes publiques, évoqué par Emmanuel Macron, serait une bonne idée, à condition de ne pas le limiter aux jeunes artistes, comme annoncé. La rentrée automnale, lourde d’incertitudes, préoccupe particulièrement. Les foires, piliers du marché, sont au cœur des interrogations. Pourront-elles se tenir ? Et si elles sont autorisées, les étrangers se déplaceront-ils ? Rien n’est moins sûr. «En principe, confie Nathalie Obadia, je dois participer à six foires d’ici décembre : Art Basel qui a été décalée à septembre, Frieze London, la FIAC, Paris Photo, la foire de Shanghai et Bâle Miami. Même si elles ont lieu, je ne les ferai pas toutes. Je privilégierai la proximité pour éviter des dépenses importantes dans des pays éloignés, où les risques financiers seront élevés compte tenu du contexte.» Au dilemme de la décision, s’ajoute la crainte d’une annulation. Celle d’Art Paris, première enregistrée en France, a suscité le mécontentement de ses exposants, qui jugeaient insuffisantes les modalités de remboursement. France Conventions, l’organisateur, ne proposait de leur restituer que la moitié des sommes acquittées, dont 25 % à valoir sur l’édition 2021, le reste en numéraire étant reversé fin mai. Face aux réactions, il a été décidé que cette proportion varierait en fonction des desiderata de chacun. En revanche, la retenue des 50 % est conservée. «Nous ne pouvons malheureusement pas faire plus», regrette Guillaume Piens, le directeur artistique. Une chose est sûre : dorénavant, la prudence est de mise. «Je ne participerai pas à une foire n’offrant pas de garanties en amont», affirme Jocelyn Wolff. Le groupe MCH a compris la situation et, en cas d’annulation des prochains Art Basel et Art Basel Miami, remboursera l’intégralité des frais. Reed Expositions n’a par contre pas dévoilé les dispositifs mis en place pour la FIAC, dont les dates restent fixées au mois d’octobre.


 

Étienne Béothy (1897-1961), Composition, 1947, gouache sur papier. Présenté par la galerieLe Minotaure durant le Paris Gallery Weekend. ©
Étienne Béothy (1897-1961), Composition, 1947, gouache sur papier. Présenté par la galerie
Le Minotaure durant le Paris Gallery Weekend.

© COURTESY galerie le minotaure



Ce que le Covid 19 va changer
D’avis général, la pandémie impactera durablement le milieu de l’art. Sans aucun doute, certaines foires ne survivront pas. «Il y en aura toujours deux ou trois d’envergure internationale, analyse Nathalie Obadia. Les autres seront plus locales, comme Art Genève ou Art Brussels.» De toute manière, le système était à bout de souffle. Depuis plusieurs années déjà, certains marchands ou collectionneurs se plaignaient de la «fair fatigue». «C’était absurde d’aller à Hong Kong ou à Miami pour voir les mêmes œuvres et les mêmes collectionneurs et ça l’est encore plus aujourd’hui, quand les questions environnementales se révèlent cruciales», insiste Stéphane Corréard, fondateur du salon parisien Galeristes. Le problème est que les marchands réalisent souvent la moitié de leur chiffre d’affaires dans ces foires. Mais «leurs coûts de participation sont tellement élevés qu’elles ne sont pas forcément rentables», observe François Ceysson. Ce sentiment est confirmé par une étude du CPGA, selon laquelle la moitié des galeristes reconnaissent «ne pas couvrir les frais engagés assez souvent ou très souvent». Preuve qu’il est vraiment temps de remettre le système à plat : «On fera moins de foires et donc moins de recettes, mais aussi moins de dépenses», positive Éric Dereumaux, directeur de la galerie RX. Celui-ci espère également que la crise replacera les galeries au centre de l’échiquier. L’outil digital les y aidera probablement. Le confinement a d’ailleurs accéléré la conversion au numérique. Art Basel Hong Kong et Frieze New York ont tour à tour basculé en mode virtuel, une voie que suivra finalement Art Paris, du 27 au 31 mai. Durant le confinement, nombre de marchands ont de leur côté mis en ligne des «viewing rooms» pour entretenir les liens avec les collectionneurs. D’autres l’ont fait par le biais des plateformes numériques, telles Artsy ou Artsper. Ces outils, la puissante galerie américaine David Zwirner, installée à Paris en octobre 2019, les développe depuis 2017.

 

Le digital ne remplacera jamais l’expérience de l’œuvre


En avril dernier, elle a même successivement prêté main forte à des confrères plus modestes de New York, Londres et Los Angeles, en les hébergeant gracieusement sur son site, ce dont bénéficieront huit enseignes de Paris et de Bruxelles dès le 22 mai. «Le digital ne remplacera jamais l’expérience de l’œuvre, la rencontre avec un artiste ou un collectionneur… mais en l’état actuel, c’est un véritable enjeu», soutient Olivia Breleur. En tout cas, malgré les circonstances, Daniel Templon demeure optimiste. «J’ai connu les crises précédentes, témoigne-t-il. Celles de 1974 et de 1991 avaient été très rudes. On ne vendait plus rien pendant des mois. La situation actuelle est différente. Bien sûr, pendant un an ou deux, nous ne ferons pas le même chiffre d’affaires qu’en 2019. Toutefois, le marché est tellement mondialisé qu’au fond il est solide. Il redémarrera vraiment lorsque la situation sanitaire sera stabilisée. La machine est en panne, mais elle n’est pas cassée.». À bon entendeur.
 

à savoir
Paris Gallery Weekend.
Du jeudi 2 au dimanche 5 juillet.
parisgalleryweekend.com
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